De l’eau pour manger : le combat des maraîchers ouagalais pour l’or bleu

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A Ouagadougou, la raréfaction des ressources en eau menace gravement le maraîchage, activité clé pour la sécurité alimentaire et l’économie locale. Selon une enquête récente sur les impacts de trois systèmes de maraîchage sur les sols à Ouagadougou, plus de 76 % des maraîchers déplorent l’assèchement des barrages, principale source d’irrigation ; et 60 % d’entre eux confirment que l’eau disponible ne suffit plus à couvrir les cycles de production. Cette crise hydrique est exacerbée par le changement climatique, notamment l’augmentation des températures qui accroît l’évapotranspiration et réduit la quantité d’eau disponible pour les cultures maraîchères. 

Sous un soleil de plomb et dans un nuage de poussière, Daniel Ilboudo, maraîcher depuis une vingtaine d’années à Boulmiougou, à l’ouest de Ouagadougou, arpente sa parcelle desséchée. Autrefois verdoyante, cette terre reflète aujourd’hui une dure réalité : l’eau se fait rare, et avec elle, l’espoir d’une récolte abondante s’amenuise. « Avant, je pouvais arroser mes légumes tous les jours, ils poussaient bien », confie-t-il, la voix chargée de fatigue. « Aujourd’hui, je dois choisir entre arroser les planches d’oignons ou celles de tomates, voire réduire le nombre de planches chaque saison, car l’eau ne suffit plus ».


Daniel Ilboudo, maraîcher depuis une vingtaine d’années à Boulmiougou se voit contraint de réduire le nombre de ses planches chaque saison

Le barrage qui alimentait ses puits est désormais à sec. Le sol, craquelé, témoigne de la sécheresse qui s’installe. « Quand on commence à travailler en janvier, d’ici avril, l’eau est déjà épuisée. Il ne reste que ce que contiennent les puits, mais eux-mêmes dépendent du barrage. Autrefois, il ne tarissait jamais », se souvient-il. Ce témoignage illustre la crise hydrique qui touche aujourd’hui les maraîchers de Ouagadougou, confrontés à une ressource vitale de plus en plus rare.

Le centre du barrage de Boulmiougou, un sol craquelé avec la dernière flaque d’eau en plein début de moi de Mai

Tout comme lui, plusieurs maraîchers vivent la même situation. Les puits tarissent, les barrages s’assèchent, et ils voient la quantité de leur production fondre comme neige au soleil. « Ce qui accentue l’assèchement du barrage se traduit par la forte chaleur. Il fait extrêmement chaud et comme il ne pleut pas assez, le peu d’eau que le barrage arrive à retenir, s’évapore en moins de trois mois », déplore Daniel Ilboudo. 

Autre lieu, même constat. Sur le site du barrage de Tanghin, non loin du centre de la capitale burkinabè, Dame Roukietou, quadragénaire, veuve et mère de cinq enfants, qui, jadis, arrivait, grâce au jardinage, à subvenir un tant soit peu aux besoins de sa famille, peine à joindre les deux bouts depuis quelques années. 

La cause : « Ma production a drastiquement baissé, car le barrage s’assèche de plus en plus tôt chaque saison. L’eau se fait rare, et sans irrigation régulière, mes légumes ne poussent plus comme avant ». « Je n’ai pas les moyens d’acheter une motopompe ni de creuser un puits comme certains de mes voisins. Je dépends uniquement de ce que le barrage peut offrir, et aujourd’hui, ce n’est plus suffisant », poursuit-elle

Dame Roukiatou arrosant ses planches

Au Burkina Faso, les petites retenues d’eau jouent un rôle crucial pour l’agriculture irriguée, mais leur état actuel soulève de vives préoccupations. Selon une étude technique sur la gestion des petites retenues hydro-agricoles au Burkina Faso, à l’échelle nationale, moins de 24% des 1 145 retenues recensées sont considérées comme pérennes, la majorité étant affectée par l’envasement, l’évaporation, la pression croissante des usages et le manque d’entretien. Ces facteurs réduisent significativement leur capacité de stockage et leur capacité à fournir de l’eau tout au long de l’année. 

D’après l’étude sur les impacts de trois systèmes de maraîchage sur des paramètres chimiques et biologiques des sols à Ouagadougou (Burkina Faso), plus de 76 % des maraîchers se disent impuissants face à l’assèchement des eaux de surface, ce qui révèle une faible résilience face aux effets du changement climatique.

Un phénomène de plus en plus important

Au Sahel et au Burkina Faso en particulier, le changement climatique bouleverse profondément le régime pluviométrique et affecte gravement la gestion de l’eau agricole. On observe un raccourcissement des saisons des pluies, une forte variabilité interannuelle et une augmentation des événements extrêmes : pluies diluviennes sur de courtes périodes, suivies de longues séquences de sécheresse. Cette irrégularité rend les précipitations moins efficaces pour la recharge durable des sols et des retenues. 

Selon la cheffe de Division Planification et Gestion des Ressources en eau au Département Eau de l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS), Dr Apolline Bambara, cette dégradation du cycle hydrologique compromet directement la disponibilité en eau pour les cultures irriguées, notamment en saison sèche où la demande est forte. 

« Dans ce contexte, les systèmes maraîchers, déjà fragiles, subissent des pénuries d’eau plus fréquentes, des pertes de récoltes, et une incertitude croissante sur les calendriers agricoles », regrette-t-elle avant de poursuivre : « Les retenues d’eau se remplissent de moins en moins à leur capacité optimale en raison de pluies intenses qui provoquent un ruissellement brutal, entraînant l’érosion des bassins versants et l’envasement rapide des cuvettes. Cette situation réduit la recharge des retenues, augmentant ainsi leur tarissement en fin de saison sèche ». 

Pour elle, cette situation met en évidence la vulnérabilité structurelle des nappes peu profondes face aux effets conjugués du changement climatique et des pressions anthropiques. 

Pour revenir à notre secteur d’étude, à Ouagadougou, de l’avis du  Directeur général de l’Agence de l’Eau du Nakambé, Boukaré SABO, la capacité initiale des trois principaux barrages, à savoir Tanghin, Ouaga 3 et Boulmiougou, était de 14 960 000 m3 en 1963. Elle est passée à 6 105 000 m3 en 1990 et à 5 500 000 m3 en 2005, soit une baisse de 9 460 000 m3 en 42 ans.

Le Directeur général de l’Agence de l’eau du Nakambé, Boukaré SABO

Si la perte se poursuit à cette vitesse et en se basant sur les données officielles ci-dessus, la capacité de ces barrages se situe en 2025 à environ 1 000 000 m3, soit une perte d’environ 13 964 756 m3 en 62 ans. Cette baisse significative se traduit par une diminution des précipitations et une augmentation de l’évaporation, ce qui ralentit le remplissage des barrages et réduit la disponibilité de l’eau. 

« Il y a des années ou les barrages se remplissent à moins de 70% voire 60 % de leur taux de remplissage normal. Historiquement, ces barrages pouvaient contenir plus de 14 millions de mètres cubes d’eau, mais aujourd’hui leur volume utile est tombé à environ 6 millions, voire moins », martèle-t-il. Sur le terrain, cette baisse se manifeste par des craquelés et des puits asséchés.

Plus les températures augmentent, plus l’eau s’évapore rapidement, ce qui occasionne une diminution accélérée des volumes stockés dans les retenues. Dans certaines zones, l’évaporation annuelle peut être supérieure à 2000 mm, ce qui correspond à plusieurs millions de mètres cubes d’eau en perte. 

Selon les données climatiques issues de la Direction de l’Étude et de l’Information Économique (DEIE), la Direction de la Météorologie Nationale (DMN), ainsi que des rapports du Plan d’Action National d’Adaptation au changement climatique (PANA), la température moyenne annuelles au Burkina Faso a déjà augmenté de 1,0 à 1,5 depuis 1960 accompagnée d’une augmentation du nombre de jours très chauds (supérieurs à 40 °C), notamment en mars et en mai.

Evolution des températures moyennes annuelles de 1960 à 2025 selon le Plan d’Action National d’Adaptation au changement climatique (PANA)

Vers une gestion plus efficiente et durable des ressources en eau pour le maraîchage

Pendant que le problème de la disponibilité des ressources en eau ne cesse de s’intensifier dans la ville de Ouagadougou du fait du changement climatique, des solutions innovantes et des stratégies durables émergent pour concilier production maraîchère et préservation de l’eau. En effet, plusieurs technologies et méthodes innovantes ont déjà été expérimentées ou sont envisageables pour améliorer l’efficacité de l’irrigation tout en préservant les ressources en eau dans un contexte de stress hydrique croissant. 

Selon la cheffe de Division Planification et Gestion des Ressources en eau au Département Eau de l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS), Dr Apolline Bambara, parmi les plus pertinentes figurent l’irrigation localisée, notamment le goutte-à-goutte, qui permet d’apporter l’eau directement aux racines des plantes en limitant les pertes par évaporation et ruissellement. 

« Bien que peu répandue dans les zones rurales pour des raisons de coût initial, cette technique a montré un gain d’efficacité significatif, réduisant jusqu’à 50 % les volumes d’eau utilisés par rapport à l’irrigation gravitaire classique », explique-t-elle.

Dr Apolline Bambara, Cheffe de Division Planification et Gestion des Ressources en eau au Département Eau de l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS)

Autre solution innovante : l’usage de pompes solaires. En remplacement des motopompes thermiques, elles permettent une irrigation plus économique, autonome en énergie et moins polluante, tout en réduisant la dépendance aux carburants fossiles. Aussi, sur le plan agronomique, des pratiques comme le paillage, le micro-zonage des parcelles selon les besoins en eau, ou encore la sélection de cultures à cycle court et résistantes à la sécheresse permettent une meilleure valorisation de l’eau disponible. 

« La combinaison de ces technologies avec une meilleure gouvernance locale de l’eau et un accompagnement technique adapté permettrait d’accélérer la transition vers une agriculture irriguée plus économe, productive et durable », soutient la spécialiste.

Outre ces stratégies, d’autres solutions comportant des risques sanitaires et environnementaux sont de plus en plus adoptées par certains maraîchers. Il s’agit de l’utilisation des eaux usées pour l’irrigation. Cette solution, bien que palliative à la raréfaction de l’eau, présente des risques importants. 

Selon une étude réalisée par des universitaires burkinabè sur l’impact sanitaire de l’utilisation d’eaux polluées en agriculture urbaine à Ouagadougou,  environ 75 % des maraîchers urbains ont recours à ces eaux, souvent insuffisamment traitées, sans toujours mesurer les dangers associés.

Enjeux sanitaires et environnementaux

L’utilisation des eaux usées pour l’irrigation des cultures maraîchère, est une solutions palliative au manque d’eau bien que comportant des risques sanitaires élevés

L’utilisation des eaux usées pour l’irrigation dans la ville de Ouagadougou est une solution palliative. En effet, ces eaux apportent des nutriments comme le phosphore et le potassium, qui améliore la fertilité des sols et peut augmenter les rendements des cultures maraîchères. Cependant, d’après l’étude cité plus haut sur l’impact sanitaire de l’utilisation d’eaux polluées en agriculture urbaine à Ouagadougou, ces eaux sont souvent chargées en polluants microbiologiques (bactéries, virus, parasites) et en métaux lourds tels que le cuivre (Cu) et le zinc (Zn). 

« Ces contaminants peuvent entraîner des risques sanitaires graves pour les producteurs et les consommateurs, notamment des maladies infectieuses et des intoxications chroniques. Ces contaminations se retrouvent sur les légumes, particulièrement ceux consommés crus comme la laitue ou la carotte, augmentant les risques pour les consommateurs et les travailleurs agricoles eux-mêmes », lit-on dans ladite étude. Pour préserver la pérennité du maraîchage, il est primordial de combiner innovations techniques, gestion durable de l’eau et sensibilisation des acteurs.

Cette enquête est réalisée par Joëlle Estelle KONKOBO, avec le soutien de la CENOZO dans le cadre du Programme “promouvoir le journalisme d’investigation au Sahel”.

Encadré :  Le lourd tribut des consommateurs

Faire à manger ces derniers temps est devenu un véritable casse-tête pour de nombreux ménages. Plusieurs légumes sont devenus rares et les quantités servies aux clients ont considérablement diminué.  Les prix des légumes ont connu une hausse vertigineuse sur le marché. Et pour cause.

La vieille Salimata Kaboré, vendeuse de légumes frais dans le quartier Gounghin, derrière son étal, se rappelle ses débuts en 2010. Avec moins de 15 000 FCFA, elle avait pu lancer son commerce qui lui permettait de subvenir aux besoins de sa famille. 

« Actuellement, on vend très souvent à perte, surtout dans les mois de janvier à juillet. Avant, le sac   d’oignons de 100 KG coûtait 30 000 FCFA tout au plus, mais aujourd’hui, le prix est à 117 500 FCFA. La tomate et d’autres légumes comme les choux, les courgettes, les poivrons sont devenus un luxe et c’est seulement les clients qui peuvent mettre le prix qui peuvent en consommer », dit-elle l’air dépitée. 

Elle poursuit en pointant du doigt les tas de légumes sur son étale : « J’ai payé ces six aubergines à 500 FCFA et je revends l’unité à 100 FCFA. Cela me fait 100 F de bénéfice. Pourtant, à une certaine époque, ces mêmes aubergines étaient vendues à 25 FCFA ou 50 FCFA le tas. Les poivrons sont vendus à 100 FCFA l’unité. Vous voyez la petite caisse de tomates qui est déposée là-bas, la moitié de cette caisse m’a coûté 77 500 FCFA ».    

Le problème vient également des maraîchers qui n’arrivent pas à avoir des récoltes abondantes pour satisfaire la demande. « En cette période, il n’y a pas de légumes même chez nos fournisseurs. Par exemple, ce matin, j’ai contacté trois de mes fournisseurs qui m’ont dit qu’ils n’ont pas de légumes pour moi, pourtant je nourris ma famille grâce à ce commerce qui devient de plus en plus complexe au fil des années ».


La sexagenaire Salimata Kaboré se plaint de l’indisponibilité des légumes frais dans la saison sèche

Même son de cloche avec madame Ouédraogo (nom d’emprunt) venue faire ses courses pour la cuisine. Elle dit n’avoir pas pu payer tout ce qu’elle voulait au regard des prix : « Voyez vous-même, on ne peut plus rien acheter, il fut une époque ou avec 500 FCFA ou moins, ton panier est plein. Aujourd’hui, Pour faire une bonne sauce, il faut au moins 3500 F CFA pour le repas d’une seule journée. Souvent tu as de l’argent mais tu n’arrives pas à trouver les légumes que tu veux », se plaint-elle. 

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