Gestion des déchets à Ouagadougou : la négligence qui asphyxie la ville

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La ville de Ouagadougou engendre environ 922 000 tonnes d’ordures ménagères par an. Ce qui représente environ 2500 tonnes d’ordures ménagères par jour. Le Centre de traitement et de valorisation des déchets (CTVD) était jusqu’au 04 octobre 2024 la destination finale des déchets dans la ville. Malheureusement plusieurs incendies notamment la dernière en date le (06 mars 2024) ont fragilisé le centre et ont conduit à sa fermeture. Les collecteurs d’ordures sont livrés à eux-mêmes, confrontés à un réel casse-tête. Où déposer les ordures pleines leurs charrettes ? Les dépotoirs sauvages ont ainsi envahi la belle capitale.

Rachel Zoungrana habite le quartier Nonsin, secteur 14, de la ville de Ouagadougou. Styliste, elle accueille ses clients dans la petite boutique érigée dans la cour familiale. Ce 03 juin, elle reçoit une nouvelle cliente. Malheureusement, cette dernière doit enjamber quelques immondices qui jonchent le sol, ci et là, devant la porte avant d’accéder à l’atelier de sa nouvelle styliste. Et pour cause, la poubelle devant la porte de la cour familiale de Rachel est pleine.

« Cela fait plus d’un mois que les habitants de cette rue n’ont pas vu passer les femmes chargées d’enlever les ordures chaque semaine », explique Rachel. La famille Zoungrana empile donc les déchets dans des sacs déposés devant la porte en attendant le passage des éboueurs.

Figure 1 : L’association chargée d’enlever les ordures n’est pas passée depuis 1 mois

Le groupement d’intérêt économique « Clean environnement » est chargé d’enlever les ordures dans le quartier Nonsin. Interrogée, Virginie Ouédraogo, présidente de l’association « Lagmyamm », membre du groupement, reconnaît sans ambages les faits : « souvent c’est vrai que nous durons avant de venir enlever les ordures, mais c’est quand nos ânes meurent et on n’a pas d’autres moyens de tracter nos charrettes », explique-t-elle.

Est-ce la seule et véritable raison ? Car le quartier Nonsin n’est pas le seul de la capitale à subir cette situation. Le problème est également récurrent au quartier Zone 1 situé à 14 kilomètres de là. Adeline Naré aide aux travaux domestiques d’une famille située dans le quartier. Elle connaît aussi l’angoisse de voir les ordures s’empiler sans voir les services censés s’en occuper. 

« Des fois, la poubelle est pleine et les femmes qui s’en occupent d’habitude ne viennent pas. L’odeur est nauséabonde et c’est vilain à voir. Donc je pars les jeter moi-même » narre Adeline. Elle a repéré, à cet effet, un bas-fonds situé au quartier Djikofê où elle va déposer ses ordures. 

Quelques jours plus-tard, nous croisons des femmes venues enlever des ordures dans la cour où Adeline Naré travaille. Il s’agit des membres de l’Association burkinabè pour l’assainissement de la cité chargée d’enlever les ordures dans cette zone. Interrogées, elles avouent avoir de la peine à se débarrasser des ordures après les avoir récupérées au sein des ménages. 

« Franchement on souffre. On se sait plus où mettre nos ordures. Nous sommes obligés de les jeter dans les trous, et dans les bas-fonds. La saison des pluies est déjà à nos portes. Nous savons que la situation va devenir encore plus complexe, explique l’une d’entre elles », la frustration dans la voix.  

La charrette chargée d’enlever les ordures devant la cour où travaille Adeline Naré

Cette version sera aussi donnée par Virginie Ouédraogo présidente de l’association « Lagmyamm ». « Nous sommes obligés de jeter nos ordures dans les bas-fonds, aux abords des barrages car nous ne savons plus où les mettre », déclare-t-elle. Ces cas ne sont malheureusement pas une situation isolée. 

Safietou Silla née Sawadogo, coordonnatrice du groupement d’intérêt économique « Action pour la protection de l’environnement » rencontre les mêmes difficultés. Avec son groupement, ils sont chargés des secteurs 15, 16, 37  et 38 situés dans les arrondissements 3 et 9 de la ville. 

« Avant décembre 2023, les points où nous déversions nos déchets étaient suffisants. Mais actuellement, il n’y a plus de points de déversement faits par la mairie. Donc, on se retrouve dans les bas-fonds, dans les carrières abandonnées, où les agents de l’eau et forêt également se plaignent et ne sont pas d’accord pour qu’on verse nos déchets là-bas », raconte-t-elle. 

Safietou Silla née Sawadogo, coordonnatrice du groupement d’intérêt économique « Action pour la protection de l’environnement »

La gestion des déchets ménagers, une responsabilité de la commune 

Selon l’article 12 de la loi N° 022-2005/AN portant code de l’hygiène publique au Burkina Faso, « Il est fait obligation à toutes les collectivités de mettre en place un système approprié de gestion des ordures ménagères ». La commune de Ouagadougou a donc mis en place un schéma directeur pour répondre au besoin d’assainissement de la ville.

« Depuis les années 2000, la commune de Ouagadougou dispose d’un schéma directeur de gestion des déchets solides… Quatre acteurs interviennent dans cette filière déchets. Ce sont le ministère de l’Environnement, la Commune de Ouagadougou, les populations et les groupements d’intérêts économiques qui sont des groupements associatifs. C’est cette composante-là qui vont vers les producteurs de déchets pour enlever les déchets, vider leurs poubelles et les envoyer au niveau des centres de collecte », explique Sidi Mohammed Cissé, conseiller technique de la commune de Ouagadougou.

Sidi Mohammed Cissé, conseiller technique de la commune de Ouagadougou

Cette stratégie de la commune de Ouagadougou est appuyée par la LOI N°006-2013/AN  portant code de l’environnement au Burkina Faso, qui stipule que « Toute personne détenant des déchets est tenue de les livrer à un organisme public ou privé chargé de la collecte ou à un établissement effectuant des opérations d’élimination et/ou de valorisation ou d’entreprendre par elle-même ces opérations conformément aux prescriptions en vigueur ».  

Ces différentes dispositions devraient permettre à la commune de Ouagadougou de disposer d’un cadre de vie sain. Cependant le constat sur le terrain est amer. Plusieurs quartiers de la ville sont submergés par des dépotoirs sauvages.  Ce sont des lieux improvisés de dépôt de déchets sans autorisation préalable des autorités. Ils ont la peau dure au Burkina Faso. Très vite, ils se forment et deviennent une véritable plaie pour un cadre de vie sain. 

Le cas du dépotoir sauvage qui s’est érigé en moins de six mois à quelques mètres de l’avenue de la paix (non loin de la médiathèque de la ville de Ouagadougou) en est un exemple. Il rend les riverains inquiets. 

Madame Bationo tient un kiosque non loin du dépôt clandestin d’ordures. « Tous les jours des gens essayent de se débarrasser de leurs ordures ici. Ils viennent avec des sacs, des taxis-motos pleins et même des camions bennes. Quand nous sommes là, on les empêche mais tard la nuit et les weekends en notre absence, ils viennent déverser leurs déchets. Ils disent qu’ils ne savent pas où aller. Le dépotoir est déjà grand en moins de six mois », soupire-t-elle

Le dépotoir à quelques mètres de l’avenue de la paix

Ce dépôt d’ordures ménagères est un cas parmi des centaines : « Nous avons 55 secteurs avec au minimum 5 décharges non contrôlées par secteur, vous n’avez pas moins de 275 décharges non contrôlées à éliminer dans la ville de Ouagadougou. Cette situation est liée à l’incivisme d’une frange de la population de la ville de Ouagadougou qui transforme le domaine public en lieu de dépotoir d’ordure. (…) », indique Sidi Mohammed Cissé.

 La fermeture du CTVD, un incendie cause de tous les maux

La prolifération des dépotoirs sauvages n’est pas uniquement du fait de la population. La plupart des éboueurs de la ville de Ouagadougou ne savent plus à quel saint se vouer pour se débarrasser des déchets ménagers empilés dans leurs charrettes et taxis-motos depuis la fermeture du Centre de traitement et de valorisation des déchets (CTV). Pour comprendre les causes de la fermeture et ce qui se passe, nous effectuons une sortie sur les lieux. 

Le centre est situé à Polessego dans l’arrondissement 4 de la ville de Ouagadougou. C’est là normalement que tous les déchets ménagers doivent être convoyés. Ce centre a deux principales missions : l’enfouissement des déchets et le traitement/la valorisation des déchets.

Le centre de traitement et de valorisation des déchets est situé à 10 km au nord du centre-ville. Le site a été affecté à la construction du CTVD par délibération N°99/002/MATSPKAD/CO du conseil municipal en sa séance du 1er mars 1999. Il possède une capacité de stockage de 6,1 millions de mètres cubes de déchets. Au sein du site, on observe 6 cellules d’enfouissement des ordures ménagères. Mais lors de notre visite le 05 juin 2025, nous avons constaté que le site est réduit à la valorisation des déchets. L’activité principale qui est l’enfouissement est à l’arrêt. 

A 50 mètres de l’entrée principale, chaque passant peut constater au premier coup d’œil, l’accumulation de déchets plastiques éparpillés à même le sol. Des herbes sèches bordent le chemin. 

L’entrée du CTVD à la date du 05 juin 2025

Le site de 70 hectares est pratiquement désert. L’administration est représentée par deux agents. Aucun camion ne vient déverser ses ordures. 

« Notre souci majeur au CTVD était les incendies répétées. Les dates récentes des incendies sont le 12 décembre 2023, le 08 janvier 2024 et le 06 mars  2024. C’est suite à la dernière incendie qui s’est déclaré au centre (06 mars 2024 – NDLR) que les activités sont à l’arrêt. Elle a pris de l’ampleur et jusque-là les déchets brûlent toujours. Il faut de la terre pour étouffer le feu. Et il faut de grands moyens pour apporter de la terre. On ne peut plus mettre les déchets, car ce sera raviver les flammes », explique Justin Compaoré, agent de la Direction de la salubrité et de l’hygiène publique, représentant de la direction sur le site. 

A quelques mètres des locaux, une fine fumée s’échappe des déchets présents et déjà entassés. Sur la question de la nouvelle destination finale des déchets, Justin Compaoré est resté évasif. « Je ne sais pas. Je sais juste que ça ne vient pas ici », dit-il.

Le visage du CTVD depuis l’arrêt des activités

Interrogé, le 1er responsable de la Direction de la salubrité et de l’hygiène publique, Saidou Nassouri affirme que cette fermeture « temporaire » est stratégique. Il affirme en réalité que les activités sont à l’arrêt officiellement depuis le 04 octobre 2024 et actée par une note du Président de la délégation spéciale (PDS) de la commune de Ouagadougou, Maurice Konaté. Cette fermeture temporaire vise selon Saidou Nassouri à conformer le CTVD aux normes internationales. Nos multiples démarches pour obtenir ladite note sont restées vaines.  

Une explication sur la fermeture du Centre de traitement et de valorisation des déchets peu convaincante. D’ailleurs, pour l’heure, aucun appel d’offre de la commune de Ouagadougou ne légitimise les activités des différentes associations qui opèrent dans la ville. 

« En 2018, on est passé de 5 à 12 arrondissements et de 30 secteurs à 55 secteurs. La commune de Ouagadougou a engagé la relecture du schéma directeur de gestion des déchets élaboré en 2000 parce que maintenant, chaque secteur représente une zone de collecte. Il reste maintenant à la commune de Ouagadougou d’élaborer les dossiers d’appel d’offres et puis ensuite lancer cet appel d’offres pour pouvoir retenir des Petites et Moyennes Entreprises qui vont se charger bien sûr de la collecte des déchets auprès des producteurs pour les rassembler, collecter au niveau des centres de collecte au niveau desquels la commune de Ouagadougou a déployé des bacs à ordre », Mohammed Sidi Cissé, Conseiller technique de la commune.

A la question de savoir pourquoi l’appel d’offres traîne, il évoque des préoccupations financières : « On a des petits soucis au niveau du Centre de traitement et de valorisation des déchets. Si la commune organise un appel d’offres aujourd’hui et elle attribue ces zones de collecte au groupement d’intérêts économiques et aux petites et moyennes entreprises, il leur sera demandé de commencer à collecter. Si elles commencent à collecter aujourd’hui et si les dispositions ne sont pas prises pour doter tous les Centres de collecte de bacs à ordures en bonne et due forme, les GIE vont collecter les déchets et vont prendre la direction de nos espaces verts, de nos réserves administratives, de la ceinture verte et de certains de nos cimetières pour aller déverser les ordures».

Selon Mohammed Sidi, un seul bac à ordures de 12 mètres cubes aujourd’hui coûte entre 3,5 à 4 millions de francs CFA. Si chaque zone (secteur) de collecte doit être dotée d’un bac à ordures, il faudra près de 220 millions pour doter les 55 secteurs. Un montant difficile à mobiliser. C’est du moins ce que nous avons compris en faisant un tour au ministère de l’Environnement, de l’Eau et de l’Assainissement. Si le ministère joue le rôle de veille dans la gestion des déchets, elle n’a cependant pas de budget spécifique pour aider la commune dans la gestion des ordures ménagères.

« Si un bailleur nous approche et nous dit qu’il a un projet d’installation d’une unité de gestion des déchets, dès lors que la commune est connue, nous on entre en contact avec la commune. On les met en relation et on joue le rôle de facilitateur pour que la commune puisse bénéficier des retombées du financement », explique Abou Traoré, le Directeur de la prévention de la pollution et des risques environnementaux.

Abou Traoré, le directeur de la prévention de la pollution et des risques environnementaux

En attendant les promesses de réouverture du Centre de traitement et de valorisation des déchets (CTVD) après la mise aux normes internationales, les montagnes d’ordures continuent de s’accumuler dans la ville de Ouagadougou. Si rien n’est fait pour réhabiliter le système de collecte et offrir des solutions viables aux associations et aux ménages, la ville risque inévitablement de s’asphyxier davantage sous le poids de ses propres déchets.

Une enquête réalisée par Rakiswendé Fleur Prisca Konkobo avec le soutien de la CENOZO, dans le cadre du Programme “Promouvoir le journalisme d’investigation au Sahel”.

 

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