Produits chimiques et teinture artisanale du Bazin : enquête sur une pollution tolérée au Mali

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L’utilisation des produits chimiques dans la teinture artisanale du Bazin au Mali se fait en dehors de tout contrôle et en violation des normes environnementales en vigueur. Aujourd’hui, nous faisons un grand zoom sur la question.

Le soleil n’est pas encore haut lorsque Maimouna Diallo franchit le portail de son jardin maraîcher à Magnambougou, au bord du fleuve Niger. Comme chaque matin, elle s’attend à arroser ses tomates, ses gombos, ses piments et sa menthe. Mais quelques pas suffisent pour comprendre que quelque chose s’est produit pendant la nuit. Les feuilles sont flétries, les tiges pendent, une eau d’une couleur inhabituelle traverse encore les planches de culture, Maimouna reste immobile « J’ai compris que j’avais tout perdu ». 

Le cas de Maimouna n’est pas isolé, au Mali plus précisément à Bamako, les activités de teinture artisanale génèrent quotidiennement des eaux usées dont le devenir soulève de plus en plus des questions environnementales. Pour comprendre ce qui se joue derrière ces rejets, il faut d’abord revenir à la place qu’occupe le Bazin dans la société malienne. 

Teinté en petit carreau, fleurs ou en couleurs uniques bien plissé, le Bazin est devenu un tissu incontournable dans le quotidien malien. Associé aux grandes cérémonies, mariages, baptêmes, fêtes religieuses, chaque couleur, chaque motif et chaque design traduit un statut social, une élégance ou une identité culturelle. Cependant derrière cet engouement, une autre réalité apparaît. L’utilisation de produits chimiques dans le processus de teinture, ainsi que le rejet des eaux usées dans l’environnement soulèvent des préoccupations encore peu explorées.

Assise à l’ombre d’un arbre, en cet après-midi du vendredi 24 avril 2026, MAIMOUNA DIALLO (nom d’emprunt), maraîchère à Magnambougou au bord du fleuve peine encore à comprendre ce qui s’est passé. La veille, elle avait quitté son jardin sans constater le moindre problème. Le lendemain matin, une grande partie de ses cultures était détruite.

Qu’est ce qui s’est passé ? « Mes tomates, mes gombos, mes piments et même ma menthe sont morts en une seule nuit. La veille, j’avais quitté le jardin vers 17 heures sans constater de problème particulier, Le lendemain à mon arrivée, tout était détruit. J’ai remarqué que l’eau qui traversait la zone avait une couleur inhabituelle. C’est après que j’ai appris que quelqu’un serait venu déverser des eaux usées issues de la teinture artisanale. Depuis ce jour, j’ai abandonné ce jardin. Tout le monde voit les difficultés que je traverse, mais personne ne parle. J’ai même saisi la mairie pour porter plainte, sans résultat » raconte-t-elle les yeux plein de désespoir.

Il est environ 7 h du matin, sur les berges du fleuve, derrière le Palais de la Culture. Seydou Téréta se trouve sur sa pirogue, la mine serrée Il explique : « depuis quelques jours, la pêche n’est pas bonne de ce côté. Cela s’explique par le fait que des personnes viennent déverser des déchets, comme de l’eau usée de teinture ou du savon. Même avant-hier, nous avons chassé quelqu’un qui était venu verser du “gala”, c’est-à-dire de la teinture en langue locale. Nous avons du mal à trouver du poisson parce que l’eau est polluée. Cette histoire de teinture doit faire l’objet de beaucoup de contrôles parce qu’elle contribue à la dégradation de notre environnement. Je me rappelle encore l’année dernière, où les poissons ne parvenaient pas à rester dans l’eau. Nous pêchons des poissons morts. Les images sont encore là ».

Des enjeux environnementaux sous-estimé

Pour Monsieur Niang, agent de la Division législation et contrôle phytosanitaire de la Direction régionale de l’Agriculture de Sikasso, ce phénomène bien que minimisé a un fort impact sur l’environnement. « Les eaux contenant des produits chimiques peuvent se retrouver dans les cours d’eau, les périmètres maraîchers ou encore dans le fleuve Niger », explique-t-il.

Selon lui, l’exposition répétée des cultures à ces substances peut modifier durablement la qualité des sols. Et aussi les composants chimiques peuvent perturber l’équilibre naturel du sol et réduire la disponibilité des éléments nutritifs nécessaires au développement des plantes.

Il souligne que « cette dégradation progressive se traduit par une baisse de la vitalité des cultures, les plantes poussent moins bien, avec un développement irrégulier et une résistance plus faible face aux maladies et aux stress environnementaux ». Il ajoute qu’à long terme, cette situation peut entraîner une diminution des rendements agricoles, avec des récoltes moins abondantes et une perte de qualité des productions

Au-delà des préoccupations des riverains et des agriculteurs, plusieurs acteurs environnementaux tirent également la sonnette d’alarme Aminata Cissé, activiste climat, met en garde contre les risques liés à la soude caustique sur le plan environnemental, elle précise « le rejet de la soude caustique dans les caniveaux, les cours d’eau ou les sols peut avoir des conséquences durables. Ces déversements augmentent fortement l’alcalinité de l’eau, perturbent l’équilibre des écosystèmes aquatiques et menacent certaines espèces de poissons et de micro-organismes indispensables à la biodiversité, Les sols contaminés peuvent progressivement perdre leur fertilité, affectant la croissance des plantes et certaines activités agricoles ». 

Des préoccupations également partagées par M. Niang, confirment que les eaux chargées en produits chimiques peuvent avoir des répercussions sur les sols et les ressources en eau lorsqu’elles sont rejetées sans traitement. 

Selon lui, l’accumulation de ces substances dans certaines zones peut contribuer à la dégradation progressive de la qualité des sols et affecter leur fertilité. Il indique également que ces rejets peuvent atteindre les cours d’eau et avoir des conséquences sur les écosystèmes aquatiques « Lorsque ces produits se retrouvent dans l’eau, ils peuvent perturber l’environnement aquatique et affecter certaines espèces, notamment les poissons », explique-t-il.

Quels sont les risques réels pour les personnes exposées quotidiennement à ces produits chimiques ?

En observant depuis quelques années certaines teinturières travailler à mains nues au-dessus de récipients chauffés sur le feu, je me pose une question : quels risques cachent réellement les produits utilisés dans cette activité devenue presque banale dans plusieurs quartiers de Bamako ? 

Pour comprendre, j’ai décidé d’aller au-delà des simples témoignages. Je me suis rendue sur plusieurs sites de production et j’ai accepté de participer moi-même à une séance de teinture artisanale. Il était environ 10h00 du matin, à Bamako et environ devant la maison du chef de village de Daoudabougou des bassines d’eau chaude étaient posées sur des feux doux.

Autour, plusieurs femmes mélangeaient les tissus avec leurs mains malgré la chaleur et les produits qui font des réactions volcaniques dès qu’ils touchent l’eau. Certaines portaient de simples tapettes. Les gants et équipements de protection étaient presque absents ou troué. À intervalles réguliers, des vapeurs montaient des récipients chauffés pendant que les tissus étaient plongés puis retirés de l’eau colorée j’avais du mal à me joindre à l’équipe pendant plusieurs minutes.

Au début c’était vraiment bien, je ne faisais que mélanger les produits, mais très vite, le travail est devenu difficile la vapeur provoque une forte toux et une sensation de brûlure au visage « la brûlure a été immédiate, je venais de verser une petite couche du liquide sur mes pieds et mains pendant que je participais pour la première fois au processus de teinture artisanale du bazin au vestibule du chef de village de daoudabougou, quelques secondes plus la vapeur avait déjà provoqué une forte toux et une sensation de brûlure sur mon visage également ». 

Il a fallu rincer rapidement les zones touchées avant d’appliquer une crème apaisante. Autour de moi pourtant, personne ne semblait surpris. Les femmes continuaient le travail comme si ces risques faisaient partie du quotidien. Sur place, plusieurs reconnaissent la dangerosité des produits utilisés, notamment la soude caustique appelée localement « Gala Ségai ». Les effets sanitaires liés à l’exposition aux produits chimiques restent peu documentés à l’échelle locale, mais des professionnels de santé évoquent des risques réels.

« La soude représente un danger important pour la santé humaine et l’environnement lorsqu’elle est mal manipulée ou rejetée sans traitement. Ce produit très corrosif peut provoquer de graves brûlures de la peau, des lésions oculaires parfois irréversibles, des difficultés respiratoires ainsi que des intoxications sévères en cas d’exposition accidentelle. Les personnes qui la manipulent régulièrement sans équipements de protection adaptés s’exposent à des problèmes de santé pouvant s’aggraver avec le temps. Même une faible quantité concentrée peut être dangereuse », explique Aminata Cissé, Activiste climat.

 D’un point de vue médical, Dr Franck-Arthur Yepmou, médecin généraliste et ancien interne au Service d’Accueil des Urgences du CHU Gabriel Touré, explique que « les intoxications à la soude caustique constituent des urgences médico-chirurgicales. Selon lui, les cas accidentels concernent très souvent des enfants, notamment lorsque le produit est conservé dans des bouteilles ressemblant à des contenants de boisson ». 

Il précise que la soude caustique agit rapidement sur les tissus humains. « En cas d’ingestion ou d’inhalation, elle peut provoquer des douleurs intenses au niveau de la bouche, de l’œsophage et de l’estomac, des difficultés à avaler, des vomissements parfois accompagnés de sang, ainsi que des détresses respiratoires graves » Le médecin évoque également des complications précoces comme les perforations de l’œsophage ou de l’estomac, les infections graves, les hémorragies digestives ou encore le décès. 

« À long terme, des rétrécissements irréversibles de l’œsophage peuvent apparaître et nécessiter des interventions chirurgicales lourdes. Il affirme aussi que certains patients peuvent développer des cancers plusieurs années après l’exposition ». Concernant les personnes exposées régulièrement, Dr Franck-Arthur Yepmou insiste sur l’importance des équipements de protection. « Il recommande notamment des gants épais, des vêtements couvrants, une protection du visage et un rinçage immédiat et prolongé à l’eau en cas de contact avec le produit » 

Au fil de cette enquête, les témoignages recueillis auprès des riverains, des agriculteurs, des professionnels de santé et des acteurs environnementaux mettent en évidence des risques réels liés à l’utilisation et au rejet des produits chimiques employés dans la teinture artisanale du Bazin. Pourtant, malgré les nuisances dénoncées et les dangers évoqués, cette activité continue de se développer dans plusieurs quartiers de Bamako.

Existe-t-il un cadre réglementaire pour encadrer ces pratiques et protéger les populations ainsi que l’environnement ?

Pour répondre à cette question, nous nous sommes rendus à la Direction Nationale de l’Assainissement et du Contrôle des Pollutions et des Nuisances (DNACPN), le service technique de l’État chargé du suivi des pollutions, de l’application des normes environnementales et du contrôle des activités susceptibles de porter atteinte à l’environnement. 

Composée d’une section contrôle, d’une section suivi environnemental et d’une section réglementation et normes,  cette  direction est aussi  chargée d’élaborer et suivre les programmes de contrôle des pollutions sur le plan national,  afin d’identifier les facteurs de pollution, de prélever et analyser les échantillons, mais aussi de veiller à l’application des textes législatifs et réglementaires liés à l’assainissement et aux nuisances. 

Les responsables rencontrés rappellent que les activités utilisant des substances chimiques, y compris dans le secteur artisanal, sont encadrées par plusieurs textes au Mali, notamment la Loi n°2021-032 du 24 mai 2021 relative aux pollutions et aux nuisances.

Selon les explications fournies, toute activité susceptible de produire des pollutions ou des déchets dangereux doit respecter des normes environnementales précises. Les responsables indiquent également que les acteurs exerçant des activités comme la teinture artisanale sont normalement tenus de renseigner des documents environnementaux expliquant les mesures prévues pour limiter les impacts de leurs activités, notamment la gestion des déchets et des eaux usées issus de la production.

Au cours des echanges un responsable de la DNACPN  nous explique que la loi interdit le déversement des déchets industriels ou artisanaux dans les caniveaux, les cours d’eau ou les espaces publics. Il précise également que les substances chimiques dangereuses sont soumises au contrôle des services compétents de l’État. Les responsables soulignent aussi que des sanctions sont prévues en cas de non-respect des dispositions environnementales. 

Selon la Loi n°2021-032, l’absence d’audit environnemental approuvé peut entraîner des amendes allant de 1 000 000 à 3 000 000 de francs CFA. Des peines d’emprisonnement allant de onze jours à trois mois sont également prévues pour les auteurs de déversements illégaux ou d’utilisation de produits chimiques non autorisés.

Au cours des échanges, il a également été indiqué que les structures chargées du traitement et de la distribution de l’eau, notamment SOMAGEP-SA, rencontrent des difficultés liées à la présence de produits chimiques dans certaines eaux usées rejetées dans l’environnement. Selon les informations recueillies, des activités comme la teinture artisanale contribuent à la présence de substances nocives dans les circuits d’eau, compliquant davantage les opérations de traitement.

Les lois sont-elles réellement appliquées sur le terrain ?

À Kalaban-Coura, Aminata Coulibaly, ancienne teinturière ayant exercé pendant plus de quinze ans, décrit une activité dans laquelle les produits chimiques sont facilement accessibles. « Les produits utilisés sont achetés directement au marché, notamment la soude caustique. Ce produit peut provoquer des brûlures importantes en cas de contact, ce qui oblige à utiliser des gants de protection », explique-t-elle.

Selon elle, la gestion des eaux issues de la teinture constitue un autre problème. « L’eau issue de la teinture est généralement déversée au sol après utilisation, faute de solution adaptée. Je n’ai jamais reçu la visite d’un agent ni reçu d’avertissement. Je ne sais même pas si cette activité pose problème au Mali », témoigne-t-elle.

Dans la même localité, Fatoumata Dicko, teinturière en activité depuis plusieurs années, décrit des pratiques similaires. Elle affirme n’avoir jamais fait l’objet d’un contrôle sur son lieu de travail. « Les produits sont facilement accessibles et leur utilisation est libre. Depuis plusieurs années, je verse de l’eau dans le caniveau que tu vois au bout de la route. Souvent, même des jeunes du quartier viennent m’aider. Personne ne m’empêche de verser mon eau sale », raconte-t-elle.

Le regard des riverains sur cette activité

En parcourant plusieurs sites de teinture à Bamako, une autre réalité saute aux yeux, les eaux usées issues de l’activité sont visibles partout. Dans les quartiers de Daoudabougou comme à Kalaban Coura, les eaux colorées s’écoulent le long des habitations, traversent les rues et stagnent parfois à proximité des concessions. Cette situation est devenue si courante que de nombreux riverains affirment s’y être habitués. 

Oumou Diallo vit à quelques mètres d’un atelier de teinture à Daoudabougou. Elle affirme ne pas être opposée à l’activité, mais regrette ses conséquences sur son cadre de vie « J’ai honte quand des visiteurs viennent chez moi parce qu’ils marchent souvent dans les eaux usées, Mes enfants jouent dehors et j’ai toujours peur qu’ils touchent ou avalent ces produits », confie-t-elle. 

À Kalaban Coura, Fanta Touré partage les mêmes préoccupations « une teinturière exerce dans sa concession depuis plusieurs années Quand les motos ou les voitures passent, elles nous éclaboussent avec cette eau. Parfois même les enfants font tomber leur pain dedans, On vit avec, mais ce n’est pas normal », explique-t-elle. Ces témoignages illustrent une pollution visible, connue des riverains et intégrée au quotidien de nombreux habitants.

Ces témoignages et analyses illustrent une pollution visible, connue des habitants et présente dans leur quotidien. Pourtant, malgré les nuisances dénoncées par les riverains et les risques évoqués par les spécialistes, les eaux usées issues de la teinture artisanale continuent d’être rejetées directement dans l’environnement.

Une enquête réalisée par Aïssata Tindé avec le soutien de la CENOZO dans le cadre du Programme Sahel 2026

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