Lutte contre la pêche illégale au Sénégal : entre investissements payants et mauvaises pratiques des autorités

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Avec plus 700 kilomètres de côte sur l’Océan Atlantique et quatre fleuves (Sénégal, Sine Saloum, Gambie et Casamance), le Sénégal est un pays de pêche. La pratique se transmet de génération en génération dans les communautés de pêcheurs, à savoir les Thioubalo sur le Fleuve Sénégal, les Guet Ndariens à Saint-Louis, les Lébous à Dakar et les Gnominka dans les îles du Saloum. Ce secteur, qui fait vivre des millions de personnes, traverse parfois des situations de confrontations entre les décideurs et les professionnels.

Au Sénégal, le secteur de la pêche a toujours occupé une place importante dans les politiques et stratégies de développement économique et social, par sa contribution significative à la sécurité alimentaire, à l’emploi et à la génération de devises grâce aux exportations. La production annuelle en produits halieutiques dépasse les 500 000 tonnes, soit la moitié de toute la production des huit pays de l’Union Économique et Monétaire de l’Ouest Africain (UEMOA). La consommation moyenne en poisson est de 29 kilogrammes par habitant et par an. Un indicateur de l’importance de la pêche durable pour le Sénégal, sans oublier que ce secteur participe, de la capture à la commercialisation, à hauteur de 04 % au PIB du pays et emploie directement ou indirectement 17 % de la population active.

A l’instar des autres pays de pêche du monde, le Sénégal connaît les pratiques de pêche INN dans ses eaux. Ces pratiques sont l’œuvre non seulement des navires étrangers, mais également des Sénégalais aussi bien au niveau industriel qu’artisanal. L’État, pour parer à ce fléau, a pris des mesures importantes. Il s’agit, entre autres, de l’acquisition de moyens de lutte contre la pêche INN et d’une nouvelle législation afin de durcir  les sanctions.

Des investissements payants

C’est dans ce cadre que, entre 2012 et 2020, le Sénégal a acquis trois (03) patrouilleurs de haute mer et un avion pour les patrouilles aériennes de l’espace maritime. Ce qui a permis au pays d’arraisonner plusieurs  navires dans ses eaux. Sur cette liste figure l’un des plus « grands bateaux pirates », à savoir ASIAN WARRIOR, plus connu sous le nom de KUNLUNG. Ce navire, qui avait échappé à la surveillance de la Thaïlande alors qu’il était recherché, a été arraisonné au Sénégal en 2016 après avoir changé son nom dans plusieurs pays.

Le célèbre navire russe Oleg Naidanov a également été arraisonné dans les eaux sénégalaises en 2014. Ce navire avait payé au trésor sénégalais un milliard de fcfa avant de pouvoir de nouveau larguer les amarres. Il coulera dans les eaux espagnoles plus tard. On peut citer le Gotland. Plus récemment 2018 la marine sénégalaise avait arraisonné en une seule journée sept (7) navires chinois au sud du pays.

Dans le cadre de son programme de pêche durable, le Sénégal s’est doté d’un nouveau Code de la pêche en 2015 ; une révision de celui de 1998 qui a durci les sanctions à l’encontre des contrevenants. Ce cadre réglementaire implique davantage les acteurs dans la réhabilitation des écosystèmes marins et côtiers (récifs artificiels) ainsi que dans la gestion des ressources halieutiques pour le bien-être des populations (cogestion et plans d’aménagement des pêcheries), la réglementation sur la régulation de l’accès à la mer, la mise en place de plans d’aménagement et d’Aires Marines Protégées (AMP). Toutefois, il faut reconnaître que le secteur de la pêche au Sénégal se retrouve parfois dans des eaux troubles. Certaines autorités sont accusées de pratiques de corruption par les professionnels.

Crimes commis par les bateaux arraisonnés

A en croire le capitaine de vaisseau Mamadou Ndiaye, directeur de la Protection et de la Surveillance des pêches (DPSP), « entre 2020-2021, il y a plus d’une quarantaine de navires qui ont été arraisonnés au Sénégal, des navires sénégalais en grande partie et de navires européens ». Selon lui, les infractions sont les intrusions dans les zones interdites à la pêche, l’utilisation de mailles qui ne sont pas conformes, l’utilisation de dispositifs à réduire la sélectivité des engins (c’est-à-dire qu’il y a certains bateaux qui utilisent un bon engin régimentaire et à l’intérieur et mettent un engin dont les mailles sont plus petites pour réduire la sélectivité, donc capturer tout ce qu’ils peuvent prendre).

Selon le directeur de la Protection et de la Surveillance des pêches, il y a aussi la pêche de juvéniles qui résulte de l’utilisation des engins qui ne sont pas sélectifs. Et d’ajouter qu’il y a « la capture d’espèces qui ne sont pas matures et la capture d’espèces qui ne sont pas autorisées ».

Des autorités pointées du doigt

En 2014, l’une des organisations des pêcheurs, le Groupement des Armateurs et Industriels de la Pêche au Sénégal (GAIPES) notamment, accusait un Ministre de la République de travailler pour le compte des armateurs étrangers. Le GAIPES à travers son Président, Saër Seck, dénonce le pillage des eaux sénégalaises par suite d’autorisations de pêche accordées à 40 navires russes destinées à la pêche de pélagiques au large des côtes sénégalaises, du Maroc à la Guinée-Bissau.

En contrepartie de ces autorisations, les Russes, révèle Saër Seck, avaient proposé d’acheter la tonne de poissons à 110 dollars. Il s’agit du chinchard, du maquereau et de la sardinelle pour qui la tonne peut aller jusqu’à 150 dollars US. « L’ancien ministre de l’Économie maritime, Khouraïchy Thiam ne s’est contenté que de 35 dollars US la tonne, destinés au Trésor public », avait dénoncé le président du GAIPES. « Un manque à gagner de 85 à 95 dollars US par tonne sur une quantité de production de 1,4 million de tonnes, soit environ 133 millions de dollars US. Une importante manne financière », selon M. Seck qui a échappé au Trésor public sénégalais. Ces chiffres ont été donnés par le Président du Groupement des Armateurs et Industriels de la pêche au Sénégal.

Khouraïchy Thiam avait déclaré le 9/ 11/ 2011, à l’Assemblée nationale lors du vote du budget 2012 du ministère de l’Économie maritime : « Les autorisations de pêche accordées aux navires russes sur 4 mois (janvier-avril 2011) ont rapporté au trésor public 860 millions de fcfa ». (Source : L’Observateur : du 10/ 11/2011).

Et le Groupement des armateurs et des industriels de la pêche au Sénégal (GAIPES) avait apporté une réplique pour dire dans un communiqué de presse que : «  Le ministre a vendu le dossier aux autorités et à l’opinion pour 5 milliards de fcfa alors qu’au finish seuls 860 millions de fcfa ont été versés ». « Deux cent millions de francs cfa », c’est la somme que le Trésor public sénégalais a perçue jusque-là dans le cadre de l’octroi de licences de pêche.

Les armateurs russes et autres à qui des autorisations ont été accordées pour la période allant de mars à mai 2011 ne se sont toujours pas acquittés de la totalité des cinq milliards fcfa annoncés par le ministre Khouraïchy Thiam. Cette rentrée d’argent est largement en deçà des promesses que le ministre de l’Économie Maritime avait faites au chef de l’Etat pour le convaincre d’autoriser les pavillons étrangers à pêcher dans les eaux sénégalaises. Khouraïchy Thiam avait déclaré que le Trésor public sénégalais pouvait engranger près de 5 milliards de fcfa en accordant des licences de pêche à des bateaux étrangers. (Source : La Gazette). Poursuivant, Saër Seck rappelle que la loi ne prévoit pas d’autorisations de pêche, mais plutôt de licences de pêche. Mieux, ajoute-t-il, tout ce qu’il a dit est contenu dans le rapport de Greenpeace.

Selon la loi sénégalaise, les navires battant pavillon étranger ne sont autorisés à pêcher dans les eaux sénégalaises que si un accord a été conclu entre le pays auquel les navires appartiennent et l’État sénégalais, et dans les cas où les navires sont affrétés. (Rapport de Greenpeace : « Mal de mer »).

L’IGE (Inspection générale d’Etat, selon son avocat Me Moussa Sarr, avait demandé l’ouverture d’une information judiciaire contre l’ancien patron de la Pêche et de l’Économie maritime pour ce manque à gagner causé à l’État du Sénégal. En 2014, pour « laver son honneur dans l’affaire de diffamation relative aux autorisations de pêche accordées aux navires russes », Khouraïchy Thiam a porté plainte pour diffamation contre l’hebdomadaire La Gazette et le Président du GAIPES.

La décision en première instance a relaxé les prévenus, en l’occurrence le président du groupement des armateurs et industriels de la pêche au Sénégal, Saër Seck, et le journaliste de La Gazette. En 2017, l’ancien Ministre a interjeté appel. Devant la Cour d’Appel, son conseil a sollicité l’infirmation du jugement d’instance avant de réclamer un milliard en guise de réparation. Mais  la Cour d’Appel confirme la décision d’instance, à savoir la relaxe des prévenus.

Joint au téléphone le 30 septembre 2021 à 20h47, l’ancien ministre de la Pêche Khouraïchy Thiam a brisé le silence après neuf années : « Saër Seck et quelques acteurs de la pêche, sur la base de fausses accusations, voulaient ternir mon image et ils voulaient que je sois renvoyé de la tête du ministère de la Pêche, car je constituais une menace pour eux ». Selon lui, ces détracteurs n’avaient pas de preuve de ce qu’ils avançaient. 

En 2018 également, des armateurs sénégalais accusaient le Ministre des Pêches de l’époque, Oumar Gueye, de complicité avec les armateurs chinois. D’après Lamine Diop, membre du Syndicat des Agents de la pêche, lors d’un débat sur le plateau de la chaîne de télé 2 STV où il avait brandi des copies de licences accordées audits navires, « les options sur ces licences données à ces navires chinois dans le cadre de l’Accord de pêche avec la Gambie n’existent pas dans le Code de la pêche du Sénégal ». Interpellé par la presse, le Ministre Oumar Gueye a démenti. Après la réélection du Président Macky Sall en 2021, Oumar Gueye a quitté le ministère des Pêches pour le département de la Décentralisation.

Des complicités entre pirates et agents de port

Mamadou Diop Thioune, haut conseiller des collectivités territoriales, accuse certains agents de la surveillance des pêches d’être au service des armateurs sénégalais et étrangers. Par ailleurs, responsable de la communication du Conseil national de l’interprofession de la pêche artisanale au Sénégal (CONIPAS), Mamadou Diop Thioune est convaincu que chaque bateau pirate a un espion dans le port de Dakar. « Deux choses : les pirates ont des représentants cosignataires dans les pays tiers parce qu’ils s’agitent eux-mêmes sur l’État de pavillon, l’État de port. Ils usent et abusent des clauses posées par ces Nations, mais en réalité, ils sont aidés par des corrompus, pour contourner. Ces agents qui les aident à atteindre ce niveau, sont dans un état de concussion », explique M. Thioune. Il estime que la pêche INN est en train d’envahir les bureaux de la gouvernance administrative des États comme en mer.

Et M. Thioune d’expliquer : « Concussion, c’est quand un agent s’autorise à faire ce que la loi ne lui autorise pas dans son administration, c’est le contraire de la règle de gouvernance. C’est quand les infractions sont commises par des agents qui sont en charge du contrôle ». M. Thioune a tenu à préciser que : «  Dans le Port, il y a ce qu’on appelle le bureau de surveillance de la DPSP et c’est ce bureau qui attribue les observateurs à ces différents navires ».

En parlant du Port, Monsieur Thioune fait allusion aux services de la Direction de la Protection et de la Surveillance des Pêches (DPSP) présents au Port de pêche de Dakar. Interpellé, Talibouya Aïdara, responsable de la communication de la DPSP dira le contraire. À l’en croire, « c’est un mauvais procès fait à la surveillance des pêches ». « La DPSP travaille 24h/24h, non seulement au niveau du Port en relation avec la Marine nationale pour contrôler les entrées et sorties des chalutiers, mais également au niveau du Centre de Contrôle Radar Satellite (CCRS) à Mermoz. A ces efforts quotidiens, s’ajoutent les patrouilles aériennes et maritimes », renchérit-il.

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