Togo : la pêche illicite échappe aux mailles de la surveillance des côtes

0
116

Selon une enquête réalisée par la FAO en 2015, la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN) est évaluée à environ 20% des captures mondiales soit entre 11 et 26 millions de tonnes équivalant à près de 10 à 23 milliards d’euros de perte chaque année. Le Togo, à l’instar des autres pays côtiers du monde, n’est pas épargné.

En décembre 2021, le Togo et le Bénin ont décidé de lancer conjointement une opération de patrouille sur les côtes des deux pays. « Les dommages causés par la pêche INN à l’économie et à l’environnement sont énormes. Les chiffres du département des pêches et de l’aquaculture de la FAO nous font froid dans le dos, mais ne doivent pas nous faire baisser les bras », avait reconnu le ministre togolais de l’Économie maritime, de la Pêche et de la Protection côtière, Edem Kokou Tengue, à la clôture des opérations de patrouille.

L’opération conjointe de patrouille a révélé, entre autres, qu’un navire et 4 pirogues opérant illicitement sur les côtes bénino-togolaises ont été déroutés. Raison de plus pour que les deux États conjuguent leurs efforts afin de lutter plus efficacement contre le phénomène. En plus, selon un rapport de la FAO, la pêche INN occupe près de 37% des captures dans le Golfe de Guinée (espace dans lequel se trouve le Togo). Cette situation entraîne des pertes de plus de 1,3 milliard de dollars US chaque année pour la sous-région.

Déjà en 2019, lÉtat togolais a retiré l’agrément à 36 bateaux sur les 600 bateaux immatriculés battant pavillon togolais. C’est-à- dire l’activité sans cesse croissante des navires illicites sur les côtes togolaises mais également au-delà. A ce jour, difficile de parler des chiffres officiels liés au phénomène. Cependant, les différents acteurs intervenant dans le secteur s’accordent à dire qu’il est d’une grande ampleur. « En raison d’un faible nombre de navire licenciés, de l’absence d’un système de surveillance des navires par satellite(SSN), de mesures de contrôle et de moyens nautiques ou aériens insuffisants pour patrouiller les zones de pêche, les autorités togolaises peinent à recenser les éventuelles activités des navires de pêche industrielle opérant légalement ou illégalement dans sa ZEE », reconnaît le plan d’action national visant à combattre, contrecarrer et éliminer la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN).

 « Il y a quelques années encore, les chalutiers chinois, venus de destinations non connues de l’UNICOPEMA, venaient souvent pratiquer la pêche maritime aux larges des côtes togolaises. Ils viennent d’ailleurs repousser les pirogues togolaises dans leurs propres zones. Alors qu’ils n’ont aucune licence d’exploitation togolaise. Après plusieurs plaintes venant des pêcheurs togolais, le phénomène a connu du recul. Le sommet sur la sécurité et la sûreté maritime, organisé en octobre 2016 à Lomé, a également contribué à éloigner des côtes togolaises les navires pirates. Cependant le phénomène existe toujours », témoigne Ametepe Gnininvi AMEGEE, Secrétaire Général de l’Union des coopératives de pêche maritime (UNICOPEMA).

Pirogues de pêche artisanale – Lomé

Une Pêche artisanale et incontrôlée

La pêche au nouveau port de pêche de Lomé se fait en majorité de façon artisanale. Le Togo dispose d’une petite façade maritime longue de 50 km. Certes on y trouve quelques bateaux de pêche industriels, mais la plupart des embarcations sont artisanales, soit plus de 400 pirogues exploitant les ressources halieutiques des côtes togolaises.

La FAO dans sa politique de protection des espèces halieutiques, soit jeune, soit en voie de disparition, a conçu des filets avec des mailles réglementaires et en a distribués aux pêcheurs togolais. Cependant, bon nombre des pêcheurs continuent d’utiliser des filets dont les mailles sont très réduites,donc non conventionnelles, sans être inquiétés.

Les associations de pêcheurs, n’ayant aucun moyen coercitif pour les en empêcher, assistent, impuissantes, à cette pratique. Ametepe Gnininvi AMEGEE explique qu’il lui est souvent arrivé de surprendre des pêcheurs en pleine activité avec des filets de mailles bien réduites. L’objectif de ces « fraudeurs », poursuit-il, est de servir une demande de plus en plus forte sur le marché en matière de jeunes ressources halieutiques. Ces ressources sont très prisées par les populations mais constituent un véritable danger pour le futur des espèces aquatiques. Malheureusement, aucune sanction ne peut être infligée à ces contrevenants, sinon que des avertissements verbaux.

Pas de repos biologique défini

Le repos biologique, c’est un temps fixé où toute activité de pêche est suspendue sur une étendue d’eau donnée. Cela favorise la reproduction des poissons. Alors que la Direction des Pêches et de l’Aquaculture(DPA) prévoyait d’imposer l’intervalle d’avril à juin pour le repos biologique, rien n’y fit officiellement. Les pêcheurs eux-mêmes se sont imposés uniquement les dimanches comme repos biologique.

Les plus expérimentés reconnaissent tout de même l’importance du repos biologique comme cela se fait ailleurs au Ghana ou en Côte d’Ivoire, pour ne citer que ces pays-là. Des espaces réservés où les activités de pêche sont interdites existent dans des pays comme le Cap-Vert. En attendant de pallier ce manque, l’UNICOPEMA recommande à ses membres la pêche à la senne tournante ou la senne de plage afin de garantir la pérennité des différentes espèces aquatiques. La pêche à la senne consiste généralement à capturer les poissons à la surface en pleine eau en les encerclant à l’aide d’un filet de pêche. Cette technique mobilise donc les pêcheurs ainsi que leurs collaborateurs chaque matin autour des filets.

Le nouveau port de pêche de Lomé, un géant aux pieds d’argile

Le nouveau Port de pêche de Lomé est situé à Gbetsogbe-Baguida (environ 10 km du centre-ville). Ce joyau est construit en 2019 grâce à l’appui financier de l’Agence japonaise de Coopération Internationale (JICA) à hauteur de 20 milliards de Francs CFA. Il est doté, depuis avril 2021, d’un marché moderne de poisson. Censé constituer une aubaine pour les différents acteurs intervenants dans le secteur halieutique et dans l’économie bleue togolaise, cet investissement devrait booster un secteur de la pêche au Togo qui constitue près de 4 % du PIB agricole et 1% du PIB National, selon les statistiques publiées en 2021 par la Direction des Pêches et de l’Aquaculture (DPA).

Hélas, malgré la construction de ce nouveau port de pêche, le secteur halieutique au Togo tourne toujours au ralenti. La pêche togolaise reste artisanale et tournée essentiellement vers le marché national. Les marchés de Kétao, Vogan, Notsè, Kpalimé, Tabligbo et quelques marchés sous-régionaux (Ghana, Bénin) sont souvent inondés de poissons venant du port de pêche de Lomé. Certains hôtels de la capitale, s’abonnent auprès des pêcheurs pour récupérer les gros poissons pêchés. Seule fausse note, ont déploré la plupart des détenteurs de flotte que nous avons interrogés, ces structures hôtelières ne signent pas de conventions formelles avec les pêcheurs. Les achats se font de façon informelle et occasionnelle.

Quant aux navires illicites, ils guettent toujours la moindre inattention des patrouilles togolaises pour opérer. La preuve, l’opération conjointe de patrouille menée par le Bénin et le Togo en décembre 2021, a permis de dérouter 1 navire et 4 pirogues opérant illicitement sur les côtes desdits pays.

Nouveau Port de pêche de Lomé

Le grand perdant, lÉtat togolais

Le Togo n’est pas encore un grand fournisseur de produits halieutiques. Mais selon des statistiques produites par le Ministère de l’Economie maritime, de la Pêche et de la Protection Côtière, le secteur halieutique togolais se porte bien. Au cours de l’année 2021, plus de 1 300 tonnes de poissons et plus d’une trentaine d’espèces différentes ont été pêchées. Le secteur de la pêche emploie au Togo plus de 22 000 personnes, dont 55% de femmes. Mais que gagne réellementlÉtat togolais ?

« Malgré nos efforts, la pêche illégale se poursuit dans les eaux territoriales togolaises », a reconnu Domtani Ali, le directeur des Pêches et de l’Aquaculture. En effet, une étude récente menée par l’ONG AJEDI (Action des jeunes pour le développement intégral), une association très active sur le terrain de l’économie bleue au Togo, fait état de seulement 500 visites par jour au port de pêche. La même étude estime à 600 000 FCFA par mois les entrées dues à la commercialisation des poissons. Bien insuffisant comme retour financier pour un ouvrage qui a coûté une vingtaine de milliards. « Il faut mettre en place d’autres mécanismes pour rentabiliser. Il faut par exemple se tourner vers la pêche continentale, la pisciculture », suggère Sylvain AKATI, Président de cette ONG.

Le véritable problème qui pourrait survenir à moyen et long terme est sans doute la durabilité et l’entretien des infrastructures. Une chose est d’avoir un nouveau port de pêche, une autre est de trouver les fonds nécessaires pour son entretien. Et là-dessus, le compte est loin d’être bon puisque les cartes professionnelles pour les agents tardent à être opérationnelles. La gestion du port de pêche est certes l’affaire de la Direction des Pêches et de l’Aquaculture(DPA) encore moins au Comité de Gestion Locale(COGEL). Cependant, certains observateurs de la société civile à l’instar de l’ONG AJEDI, estiment que tant que la gestion de ce joyau ne serait pas confiée à une structure autonome avec un cahier de charge bien défini, l’avenir du Port de Pêche de Lomé est incertain.

Chaque matin, les mareyeuses déboursent 50 à 100 FCFA pour avoir accès aux lieux. Chaque année, c’est difficilement d’ailleurs que les grandes pirogues paient 20 000 à 25000 FCFA, les petites 10 000 à 15000 FCFA. Eu égard à cet état de chose, il est évident que le port de pêche construit à coups de milliards ne profite pas vraiment à lÉtat togolais.

Des approches de solutions pour relancer le secteur halieutique togolais

De cette enquête, il apparaît clairement qu’il faut beaucoup d’efforts pour rendre plus compétitive la pêche togolaise. D’ailleurs les pays voisins comme le Ghana et la Côte d’Ivoire sont nettement en avance. Eux, qui utilisent des moyens sophistiqués pour la surveillance et la traque des navires illicites sur leurs côtes notamment le Système de Surveillance de la flottille de pêche par Satellites (VMS). Malgré cela, les navires illicites trouvent toujours les moyens d’opérer. La marine togolaise ne disposant pas de ces moyens de pointe, éprouve plus de difficultés à s’en sortir.

Dans nos échanges de pré-enquête avec Sylvain AKATI, Directeur exécutif de l’ONG AJEDI, les écologistes préconisent de plus en plus la pratique de la pisciculture au lieu de la pêche maritime. La pêche continentale est bien possible au Togo, il faut juste de la volonté tant les réserves d’eau existent dans presque toutes les localités du pays. M. AKATI, qui lutte aux côtés des pêcheurs pour le développement de ce secteur, est plutôt favorable à la vulgarisation de la pisciculture.

Sur le plan normatif, le gouvernement togolais a prévu un plan national de lutte contre la pêche INN. Ce document d’une soixantaine de pages, une fois mise en application, devrait permettre d’améliorer les performances de l’économie bleue togolaise. Sur le plan international, le Togo prévoit de ratifier dans les mois et années à venir certaines conventions afin de se conformer avec les juridictions internationales en matière de lutte contre la pêche illicite. Il s’agit, entre autres, de la Convention de 1995 relative à l’Accord sur les stocks de poissons, de l’Accord de conformité de la FAO de 1993, de l’Accord de Cape Town de l’OMI sur la sécurité des Navires de Pêche en 2012 ou encore de la Convention C188 du BIT sur le Travail dans la pêche. Cette dernière convention, une fois ratifiée, permettra d’améliorer les conditions de vie et de travail du personnel opérant au Port de pêche.

Pour le Togo, au-delà de la lutte contre la pêche industrielle illicite, il faut déjà sauvegarder les acquis. Il s’agit par exemple du nouveau port de pêche de Lomé et de tout son équipement. La durabilité des infrastructures dépendra des moyens humains et financiers mis en jeu pour la gestion du site, convainc Kodjo Folly, pêcheur et détenteur d’une société de fabrication de pirogues.

Mais pour l’heure, on en est encore bien loin du compte. Le nouveau port de pêche de Lomé, inauguré par le Chef de lÉtat togolais Faure Gnassingbé en 2019 ne répondant toujours pas aux attentes malgré les investissements.

Enquête réalisée par Komi Séna EVEGNON, journaliste/reporter au bihebdomadaire le Correcteur et Directeur de Publication du site d’informations générales www.plumedafrique.com, avec le soutien de la Cellule Norbert Zongo pour le Journalisme d’Investigation en Afrique de l’Ouest (CENOZO).

Les commentaires sont fermés