Mesures sociales pour atténuer les effets socio-économiques du Covid-19 : Leurre ou réalité dans le secteur de l’hôtellerie au Bénin ?

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L’annonce des mesures sociales par le gouvernement Talon en conseil des ministres du mercredi 10 juin 2020 a été saluée par les populations. Un montant de 74,12 milliards de fcfa était annoncé dont 63,38 milliards de fcfa destinés aux entreprises formelles dont les hôtels pour atténuer les nombreux chocs et difficultés auxquels ils ont été confrontés durant la mise en place du cordon sanitaire. Mais, ces mesures ont-elles impacté les personnels des réceptifs hôteliers mis au chômage technique dans certains cas et contraints à un abattement sur salaire dans d’autres? Les promoteurs d’hôtels ont-ils réellement tiré profit de cet apport du gouvernement ?

La dotation de plus de  63,38 milliards de fcfa est destinée, entre autres, au remboursement des crédits de TVA, à l’exonération du paiement de la taxe sur véhicule à moteur pour ceux qui ne l’ont pas encore payée au titre de l’année 2020 ou à sa conversion en crédit d’impôt, au titre de l’année 2021, pour ceux qui l’ont déjà payée, à la prise en charge des loyers commerciaux sur trois mois au profit des agences de voyage déclarées, à la prise en charge intégrale des factures d’électricité pendant 3 mois pour les hôtels et les agences de voyage à hauteur de 4,1 milliards de fcfa, à la prise en charge, selon le cas, de 70% du salaire brut des employés déclarés sur une période de trois mois. Ces deux derniers engagements du gouvernement concernent aussi bien les entreprises que les hôtels. Mais, le constat fait sur le terrain est bien en de ça des espérances puisque la plupart des hôtels n’ont pu bénéficier de cet appui du gouvernement.

« Les restaurants, hôtels, entreprises n’ont pas été dédommagés à la hauteur de ce qui avait été annoncé. Il fallait qu’ils remplissent certains critères pour bénéficier de ces subventions », confie un cadre du ministère des affaires sociales qui justifie ce fait, par le défaut de  conformité aux normes de certains hôtels. Le premier goulot d’étranglement a été la déclaration des agents à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). « Des entreprises n’ont pas déclaré bon nombre d’agents donc se sont retrouvées dans des difficultés pour remplir les formalités et bénéficier de ces avantages », poursuit-il l’air désolé. Cette remarque illustre bien l’exemple d’un hôtel de Cotonou où, sur une centaine d’agents, seulement une quinzaine sont déclarés à la CNSS.

« L’hôtel a été obligé de fermer ses portes en mai. Nous avions repris en octobre avec un abattement de 50% sur nos salaires et puis, plus rien n’a changé jusqu’à ce jour », déclare un agent dudit hôtel. Malgré son affiliation à la CNSS, ce dernier affirme n’avoir remarqué aucune incidence sur son salaire de base. « Comment pourrai-je recevoir 70% s’il y a eu un abattement de près de 50% sur mon salaire de base ? Tous mes collègues, déclarés ou non, connaissent le même sort. Je n’ai donc rien remarqué de nouveau », se désole-t-il avec l’espoir que la situation se régularise. « L’État a subventionné les corps de métiers frappés par la pandémie, et donc les hôteliers. Mais, notre direction, qui a bénéficié de ces fonds nous a fait comprendre que nous ne faisons pas partie des bénéficiaires. Nous n’avons rien obtenu de ces fonds », souligne un agent d’un hôtel très fréquenté de Cotonou.

A entendre cette jeune dame, employée déclarée également à la CNSS, la situation de ses collègues n’a pas trop évolué après la fermeture de l’hôtel d’avril à juin ; sa réouverture en juillet ; et la reprise timide des activités.  « En effet au début de la crise en mars, la direction a mis tout le personnel hôtelier au chômage technique. Nous avons repris en juillet pour percevoir 30% du salaire. A l’annonce des mesures sociales, la direction fait comprendre que nous ne sommes pas concernés mais, l’abattement a été réduit à 30% et donc, nous recevons à ce jour 70% de nos salaires », poursuit-t-elle.

Quid du paiement des 70% par l’État et de la responsabilité des promoteurs d’hôtels

Entrer en possession des 70% de salaire des agents déclarés retenus par le gouvernement, n’a pas été une mince affaire pour les promoteurs d’hôtels.  A l’origine de cette difficulté, la violation de l’obligation de déclaration de tout agent à la CNSS par l’employeur. Le gestionnaire d’un hôtel sis à Abomey-Calavi, explique qu’il est impossible de déclarer un agent à la CNSS si ce dernier n’a pas un salaire assez consistant. « Si un agent gagne 50.000 fcfa le mois, il sera à 35.000 fcfa une fois déclaré à la CNSS. Ce qui pénalise l’employé. C’est le marché qui sanctionne mieux que la loi (offre et demande). L’agent préfère donc gagner ses 50.000 fcfa et ne pas être déclaré alors que la déclaration lui assure une pension de retraite par la suite », explique-t-il.

Propos balayés du revers de la main par Isabelle Adja Yeba épouse Sanni, chef service gestion des comptes cotisants et relance à la CNSS. « C’est une obligation pour l’employeur de déclarer son employé à la CNSS. L’employeur qui déclare ses agents à la CNSS respecte les textes et fait jouir ses salariés des prestations de la Caisse. Ces derniers, couverts par la sécurité sociale sont plus motivés à travailler. Quel que soit le risque encouru, le travailleur sait que la Caisse est là pour le prendre en charge. Il se donne plus pour le travail. Les risques liés aux accidents de travail et autres sont supportés par la CNSS ».

Photo d’un hôtel situé à Abomey-Calavi

Au contraire, insiste Mme Sanni, au cas où une société ne se serait pas affiliée à la CNSS, le service juridique de la CNSS donne un délai de 15 jours à l’entreprise contrôlée pour qu’elle se conforme. Passé ce délai, et en cas d’inexécution, l’affaire passe au contentieux et les juridictions compétentes sont saisies.  Si pour n’avoir pas déclaré leurs agents certains promoteurs d’hôtels n’ont pas pu bénéficier de cette aide, ceux en règle ont dû procéder autrement. Le prestataire proche de la direction de l’hôtel, cité plus haut, compte une trentaine d’agents déclarés à la CNSS dans ses rangs, explique que la direction de l’hôtel dans un souci d’équité a  fait bénéficier à  tous les agents (déclarés ou non), le paiement des 70% des salaires octroyés par le gouvernement aux  agents déclarés.

« Un courrier de suspension de trois mois (avril, mai, juin) a été envoyé à chaque agent de l’hôtel. Nous avons repris timidement en juillet avec un abattement de 30% sur le salaire de tous les employés, sur trois mois. En octobre, il y a eu l’application des mesures sociales du gouvernement et donc le paiement des 70% de salaire aux agents déclarés. Dans ce cadre, la direction a choisi d’utiliser ses fonds pour une incidence collective sur le salaire de tous les employés. Elle a annoncé le paiement de 10% des trois premiers mois (avril, mai et juin), 30% pour juillet, août septembre puis 30% à partir du mois d’octobre. Ce qui a permis à ceux qui ont repris le boulot en octobre de percevoir 70% de leur salaire. A l’heure actuelle, l’abattement n’est plus de 30% mais de 20% sur les salaires », précise le prestataire.

Le gestionnaire de l’hôtel sis à Abomey-Calavi qui n’a déclaré aucun agent à la CNSS, souligne tout de même avoir rempli les formalités relatives aux charges salariales et payé régulièrement ses agents, durant la période sensible. Ceci, grâce aux fonds perçus pour couvrir les charges liées aux factures d’électricité des mois d’avril, mai et de juin. « Nous avons été soulagés par le remboursement des charges d’électricité. On en a profité pour payer les salaires puisque nous avons subjugué la crise en payant régulièrement nos factures d’électricité », ajoute-t-il. Néanmoins, cette démarche n’est malheureusement pas perceptible chez d’autres promoteurs d’hôtels.

Si ces derniers n’ont pas pu bénéficier de la subvention des 70% des salaires, les fonds destinés au paiement des factures d’électricité ont servi à d’autres fins n’ayant aucun impact sur la vie de leurs employés. « Aucun de mes collègues et moi n’avions été déclarés à la CNSS, alors que nous travaillons ici depuis près de 3 ans. Au début de la crise, nous n’avons rien reçu comme salaire. Ce n’est qu’en novembre que le directeur nous annonce un abattement de 40% sur nos salaires mais force est de constater qu’il a pris un nouveau véhicule en décembre. Nous nous demandons si les fonds du gouvernement n’ont pas servi à l’achat de ce véhicule », s’interroge Armel, un agent d’hôtel sis à Cotonou.

Une mesure louable avec des couacs

Aussi louable qu’ait été cette démarche du gouvernement, force est de constater que certains promoteurs d’hôtels n’ont pas pu se conformer aux exigences afin de pouvoir bénéficier de ces avantages. Et pour cause, très peu d’agents sont déclarés à la CNSS, ce qui ne leur permet pas de profiter du paiement des 70% subventionné par le gouvernement. Aussi, certains promoteurs d’hôtels ayant reçu la subvention des factures d’électricité en ont fait usage à leur guise. « La subvention reçue du gouvernement était minime face aux sinistres et besoins de l’hôtel. Le montant reçu est symbolique puisqu’il n’a pas pris en compte tous les besoins. Même si on s’était engagé à payer 70% aux agents déclarés, on n’y parviendrait pas puisque la subvention était insuffisante », renseigne le prestataire de l’hôtel, intervenu plus haut.

Aussi, des promoteurs d’hôtels restent sur leur faim quant à la satisfaction d’autres points soulignés dans les mesures d’atténuation. « Certaines questions nous avaient été posées et on pensait qu’elles seraient prises en compte par les gouvernants. C’est le cas de la charge locative, de la facture d’électricité et du salaire. Mais, seules les factures d’électricité ont été prises en compte et nous sommes restés sur notre soif. C’est un effort qui aurait pu aller au-delà puisque les salaires étaient des charges incompressibles », relève le chargé de la gestion de l’hôtel sis à Abomey-Calavi.

Soulagés mais espèrent mieux

Premier secteur frappé de plein fouet par la pandémie du coronavirus, le secteur hôtelier tente de renaitre de ses cendres après une longue période submergée d’épreuves. Les mesures du gouvernement saluées par plus d’un, « auraient pu être appliquées de façon stratégique pour le bien des hôteliers et des structures ». « Il devrait avoir une liste des agents déclarés à la CNSS au trésor public. Ainsi, chaque agent déclaré ira remplir les formalités au trésor pour entrer en possession de ses sous », propose le prestataire de l’hôtel prisé de Cotonou. Aussi, poursuit-il, le virement devrait indiquer si le fonds était destiné aux salariés, au paiement des factures d’électricité ou autre. Mais rien.

« Le virement vient sans indication et on ne sait quoi en faire », renchérit-il. Le promoteur d’un autre hôtel de Cotonou déplore le manque de transparence constaté depuis l’attribution des fonds par le gouvernement. « J’ai des collègues qui se sont servis de ces fonds pour satisfaire leurs besoins personnels. Il serait bien qu’un mécanisme soit mis en place pour vérifier la traçabilité et voir si ces fonds ont été utilisés à bon escient », suggère le promoteur. Sous un autre angle, le chargé de gestion de l’hôtel sis à Abomey-Calavi, demeure inquiet face à l’insuffisance des matériels de prévention contre le coronavirus, constaté dans certains hôtels.

Selon ce dernier, les gels hydro-alcoolique, dispositifs de lavage de mains et masques de protection sont des « charges imprévisibles et incompressibles » auxquelles les promoteurs d’hôtels doivent impérativement répondre. « Lorsqu’on vous aide à régler les factures d’électricité et que vous devez utiliser cet argent pour payer les gels et payer les lave-mains, cela devient insuffisant. Au lieu de l’argent, on aurait aimé que le gouvernement fournisse les cache nez, les gels, les dispositifs de lavage de mains puisque la recherche de profil peut amener un opérateur à ne pas disposer de dispositifs de lavage de mains et de gel. Il faudrait qu’il y ait également des contrôles  de routine dans les hôtels afin de s’assurer que les gestes barrières sont observées en ces lieux et dans  les bars », recommande-t-il. Il est important de souligner que le Bénin connait une montée exponentielle des cas actifs au coronavirus, depuis le mois de janvier 2021.

La vulnérabilité des ménages à la Covid-19

La crise sanitaire née de la propagation du virus de la Covid-19 a été d’une grande vulnérabilité pour les ménages. Selon les statistiques publiées par l’Institut national de la statistique et de l’analyse économique (Insae), après une enquête réalisée sur les impacts socio-économiques du Covid-19, entre juillet et août 2020, 36,8% des ménages ont été vulnérables face à la covid-19.

La vulnérabilité a été observée à l’intérieur du cordon sanitaire (47% des ménages) qu’à l’extérieur (34% des ménages). Les ménages dirigés par les hommes (35,6%) comparativement à ceux dirigés par les femmes (41,5%). Les chefs de ménages exerçant dans les secteurs de restauration/hébergement, l’industrie et le commerce ont été en moyenne 1,5 fois plus affectés comparativement à ceux exerçant dans le secteur primaire. Cette influence sur le plan économique des ménages a été plus perceptible au niveau des ménages vivant à l’intérieur du cordon sanitaire (Ouémé, Atlantique, Littoral).

Un autre rapport de la Fondation Friedrich Ebert Stiftung sur l’impact socio-économique de la Covid 19 dans les secteurs de l’Union Internationale des Travailleurs de l’Alimentation, de l’Agriculture, de l’Hôtellerie- Restauration, du Tabac, du Catering et des Branches Connexes (Uita) au Bénin, confirme la baisse importante de salaire des travailleurs des entreprises des secteurs de l’agriculture, l’élevage et la transformation agricole (9,09%), de l’artisanat (13,46%), de l’Hôtellerie-Restauration (18,18%) puis ensuite des autres services (25,62%).

Ce rapport précise également que des pertes massives d’emploi sont enregistrées dans les secteurs du tourisme-hôtellerie-restauration (20%), dans l’industrie (16,95%), suivi des autres services (2,8%). La mise au chômage technique a frappé 20,8% des entreprises des secteurs du premier au second trimestre 2020. La vulnérabilité des ménages s’est également fait remarquer sur le plan sanitaire, alimentaire, et autre. Une situation qui densifie davantage le calvaire que vivent les personnels des réceptifs hôteliers, malgré la vision du gouvernement.

Enquête réalisée par Rastel DAN avec l’appui de la CENOZO dans le cadre du projet « Covid-19 Response in Africa : Together for Reliable Information » financé par la Commission Européenne.

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