Burkina Faso : Fuyant le terrorisme, elles se prostituent pour survivre à Kaya

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Elles ont fui leurs villages, abandonnant derrière elles tous leurs biens. Sans véritable prise en charge alimentaire, des femmes déplacées par la crise sécuritaire qui frappe le Burkina Faso depuis avril 2015 sont obligées de se prostituer pour leur survie et celle de leur progéniture. A Kaya, chef-lieu de la région du Centre–Nord, à 100km de Ouagadougou, aux abords des sites d’accueil des déplacés internes, des espaces vides et des maisons abandonnées sont transformés en chambres de passe. Dans ces lieux, les passes sont sans prix : 2 000 FCFA, 1 000 FCFA, 500 FCFA, 300 FCFA ou tout simplement de quoi se mettre sous la dent. Des montants donnés en fonction des humeurs ou de la poche des clients qui abusent de la vulnérabilité de ces femmes. CENOZO et une journaliste de Sidwaya ont enquêté.

Fatou Sawadogo (nom d’emprunt) est mère de deux enfants. De teint noir et de taille moyenne, un peu timide, cela fait moins d’un an que cette femme vit dans la zone non lotie du secteur n°2 de Kaya, chef- lieu de la région du Centre -Nord, à 100 kilomètres de Ouagadougou. Il y a onze ans, elle s’était mariée à B.S à Roufénéga, un village situé à une trentaine de kilomètres de Kaya. De cette union sont nés deux enfants : un petit garçon de 6 ans et une fillette de 2 ans et demi.

La jeune dame attendait un 3e enfant, mais malheureusement, sa grossesse de six mois a coulé, il y a deux mois. Avant son arrivée à Kaya, Fatou vivait de son petit commerce de beignets à base de farine de blé appelés « bourmassa », en langue nationale mooré et des retombées des activités agricoles de son époux. Ce couple vivait modestement près des siens, à quelques encablures du théâtre des attaques des groupes armés. Une situation que vit le Burkina Faso, depuis avril 2015.

Conscient du danger qui rôde à leurs portes, la famille et bien d’autres habitants sont quand bien même restés sur place, jusqu’à ce que leur village soit la cible d’une attaque terroriste. C’était dans la nuit du vendredi 17 au samedi 18 janvier 2020. Ce jour-là, les assaillants ont incendié l’école primaire publique dudit village et assassiné 17 civils. L’époux de Fatou fut tué dans cette attaque mais ce n’est que trois jours plus tard que son corps a été retrouvé.

Elle confie avoir par devers elle la carte d’identité nationale de son défunt mari. « A chaque fois que je regarde son visage, je n’arrête pas de fondre en larmes», raconte-t-elle, toute larmoyante, dans l’après-midi du 2 octobre 2020, à son nouveau domicile. Ce fut le sauve-qui-peut. Fatou a dû fuir son village avec ses deux enfants, son beau-père, son beau-frère ainsi que l’épouse Awa Sawadogo (nom d’emprunt) et les deux enfants, un garçonnet de 5 ans et une fillette de 3 ans de ce dernier.

« Nous n’avons pas eu le temps d’emporter des effets. Notre priorité, c’était d’abord nos enfants », raconte Fatou, le regard attristé, avant de poursuivre : « Chaque femme avec le 1er fils qu’elle traîne de la main, et le 2e enfant au dos, a marché une dizaine de Kilomètres jusqu’à Sanrgo ». De là- bas, chaque adulte a déboursé 500 FCFA pour être transporté à Kaya en tricycle.

Dans leur fuite, la famille n’a pas rejoint un site d’accueil des Personnes déplacées internes (PDI), une fois arrivée à Kaya. Elle est juste restée sous l’ombrage des arbres devant une cour en construction. Un endroit où Fatou et les siens ont dormi à la belle étoile, pendant trois nuits. Avant que le propriétaire des lieux, un vieil homme ayant aussi fui les violences dans sa localité d’origine, accepte de leur louer deux maisons, à raison de 5 000 FCFA chacune le mois. Quelques temps après avoir trouvé le logement, leur beau- père retourne au village, pendant que le mari de Awa Sawadogo, avec qui, elle a partagé six années de sa vie, s’est éclipsé, laissant ainsi les deux femmes et leurs quatre enfants dans la précarité à Kaya.

Abandonnées désormais à elles-mêmes, les nouvelles locataires, venues les mains vides, manquent de tout. Pour leur survie, elles décident alors de parcourir la cité de Kaya pour se faire enregistrer dans les rangs des PDI. « Il y a plus de trois mois, nous nous sommes inscrites une première fois sur une liste et une 2e fois sur un appareil portable tactile, mais depuis lors, nous n’avons reçu aucune puce téléphonique du PAM, encore moins une dotation quelconque de l’action sociale ou de tout autre structure humanitaire», déplore Fatou Sawadogo.

« Souvent, les voisins n’ont rien à nous donner. Quand tu rentres bredouille des sites de distribution de vivres et tu trouves tes enfants en pleurs, tu fais comment ? »

Dans l’espoir de tomber sur une distribution de vivres ou un enregistrement quelconque, Fatou et sa « coépouse » Awa qui vivait également de son petit commerce de « bourmassa » et de « koura-koura » (croquettes d’arachides), en langue nationale mooré explorent chaque jour les différents sites de distribution de vivres, comme la mairie, la place de la Nation, le site du secteur n°7 et les services de l’action sociale. C’est d’ailleurs dans l’enceinte de la direction provinciale du ministère en charge de l’action humanitaire du Centre -Nord que nous avons rencontré les deux femmes dans la matinée, du 3 octobre 2020, avant de les rejoindre plus tard à leur domicile dans la soirée.

Aux premières heures de leur aventure citadine, les deux coépouses ont bénéficié de la générosité du voisinage. « Au début, les voisins nous ont apporté des vêtements pour les enfants. Ils nous ont souvent donné de la nourriture», confie Fatou. « Je n’ai pas une dotation mensuelle mais souvent l’OCADES me donne des vivres. Aussi, je fais le tour de la ville et partage les vivres avec elles. Elles sont devenues ma famille et ce sont elles qui me préparent à manger », témoigne le vieux propriétaire de la maison dans laquelle vivent Fatou et les siens.

D’ailleurs, précise Awa Sawadogo, leur seule marmite est un don du bailleur, avec laquelle, elles cuisinent alternativement le tô et la sauce. En plus de ces appuis ponctuels, les deux dames s’adonnent souvent aux travaux domestiques dans les quartiers environnants. « Pour la vaisselle, on nous paie entre 250 et 500 FCFA et une journée de lessive entre 750 et 1 000F CF A», poursuit Awa Sawadogo. Malheureusement, ce sont de petits boulots occasionnels qui ne permettent pas à ces six déplacés de survivre et de faire face à certains besoins fondamentaux : le loyer, la nourriture, les soins, l’habillement, etc.

Pour la survie de leur petite famille, les deux nouveaux désormais chefs de ménage, Fatou la veuve et Awa la femme abandonnée, ont toutes trouvé une alternative : le sexe contre la nourriture. « Souvent, les voisins n’ont rien à nous donner. Quand tu rentres bredouille des sites de distribution de vivres et tu trouves tes enfants en pleurs, tu fais comment ? », s’interroge Fatou, le regard tourné, vers sa fillette, en train de fouiller son petit panier à la recherche d’une pitance, puisqu’elle venait de rentrer de la ville.

Elles s’offrent contre toutes sortes de services

Tête baissée, elle essaie de fuir notre regard. Toutefois, avec un léger sourire, elle continue : « Nous les adultes, nous pouvons supporter la faim par moments. Et les enfants ? Si tu n’as rien à leur donner, tu es obligée d’accepter de donner ton corps pour gagner un peu d’argent afin de leur préparer à manger ». Elle raconte sa première expérience : « Un jour, je revenais d’un site de distribution de vivres sans gain de cause. Un monsieur m’a proposé de l’argent contre du sexe et j’ai accepté. Il m’a emmenée dans une chambre en zone non lotie et après l’acte il m’a remis 1 000 FCFA ».

La seconde fois, c’était encore un soir sans un sous, alors qu’elle revenait d’un site. Un autre monsieur l’a accostée et lui a proposé une partie de sexe moyennant de l’argent. « D’abord, j’ai décliné son offre, mais entre- temps, j’ai cédé parce que je n’avais que faire pour mes enfants», confie-t-elle. Ce dernier l’a emmenée aussi dans une maison abandonnée contre 1 000 F CFA. La troisième fois, se souvient-elle, c’était vers Sandaogo (Quartier de Kaya), dans une chambre de passe non loin d’un site de distribution de vivres.

« Ce jour- là, je suis arrivée au moment du partage des vivres. Lorsque je me suis approchée, on m’a fait savoir que c’était pour des anciens inscrits. Comme d’habitude, je n’ai rien eu. Sur le chemin du retour, non loin du site, un homme m’a fait la proposition indécente. Sans hésiter, j’ai dit oui », témoigne dame Fatou. Contrairement aux précédents, ce 3e « client » a été plus généreux. « Il m’a donné 2 000 FCFA », confie-t-elle.

Sa liste est dorénavant longue, car cela fait plus de quatre mois, qu’elle pratique ce métier. Elle avoue enregistrer en moyenne trois passes par semaine. Pour la plupart de ses sorties, sa « coépouse », Awa Sawadogo, était là. Même si elles reçoivent le même cachet, c’est à chacune son partenaire. « Si les hommes viennent vers nous, nous les acceptons. Souvent c’est nous-mêmes qui leur faisons la proposition », souligne Awa Sawadogo.

« Coépouses » et collègues du trottoir

Pour accomplir l’acte sexuel, certains clients sollicitent des maisons de leurs connaissances dans les alentours et d’autres dans des maisons inhabitées des zones non loties. « Parfois, ils nous emmènent dans les chambres de passe vers le marché», indique- t- elle. Pour les chambres de passe, elles ont d’abord droit à un petit pot et 2 000 FCFA après la passe. « Si je gagne un peu d’argent la nuit, j’achète de la farine de maïs, du gombo et du bois pour la cuisine », justifie Awa Sawadogo, la nouvelle « professionnelle du sexe ».

Ainsi sans le vouloir, Fatou et Awa, les deux « coépouses », sont devenues des collègues du trottoir. Par moments, elles traînent en solo. « Lorsque nous voulons sortir toutes les deux, et que les enfants ne pleurent pas, nous les enfermons dans la maison. S’ils pleurent, une d’entre- nous reste avec eux. A son retour, elle prend le relais de la garde des enfants afin de permettre à l’autre de retrouver ses clients », explique dame Awa. Dans la nuit, du 26 octobre 2020, elles n’ont pas pu rejoindre des clients.

La raison, la fillette de Fatou Sawadogo, souffrante, a refusé de se séparer de sa génitrice. Nous avons assisté les deux femmes devant leur domicile, de 20h00 à 23h00. Pendant ce temps, leurs téléphones ne cessaient de crépiter. Elles racontent aussi que certains hommes viennent tardivement frapper à leur porte. « Nous fermons la porte à clé. Comme le bailleur est là, nous ne les recevons pas dans nos chambres. Pour ceux qui n’ont pas où aller, ça se passe dans la nature, à l’air libre », dévoile Awa Sawadogo.

Ce « nouveau job», Fatou et Awa ne sont pas les seules femmes PDI de Kaya, à l’exercer. Antou (nom d’emprunt), une fille-mère de 21 ans, en fait son gagne-pain. Venue de Dablo, commune rurale située à 84 kilomètres de Kaya, après l’assassinat de son oncle paternel, la jeune fille a trouvé refuge au secteur n°4 de Kaya. Avec sa fillette de 25 mois, Antou partage une maison chambre- salon de 12 tôles, louée à 10 000 F CFA le mois, avec son père, sa mère et quatre autres frères et sœurs.

Arrivée depuis près de neuf mois, sa famille a été enregistrée. « Nous avons reçu de l’action sociale une natte, un seau et une bouilloire», confie Antou, dans la nuit du 1er octobre 2020. En ce qui concerne les vivres, la mère de la jeune fille, qui fait son petit commerce de « bikalgo » (bouillon des graines d’oseille), confie avoir reçu un geste de générosité de l’église protestante du quartier. Son père, qui a exercé comme vigile, pendant six mois dans deux structures différentes, et rémunéré à 35 000 F CFA le mois, est actuellement sans emploi.

Pour alléger sa charge, Antou a été serveuse dans un bar, dans la zone non lotie du secteur n°6 de Kaya avant d’être remerciée par le gérant. «J’ai travaillé pendant deux mois. J’étais payée à 20 000 FCFA le mois », précise l’ex-serveuse. Son ex-collègue, Alice, explique les raisons de son départ : « Le patron l’a laissée parce que lorsqu’elle est assise avec un client, elle ne veut plus se lever pour servir les autres». A côté de ce petit boulot, selon les dires de son amie, Antou se livrait aux hommes.

« Si on ne fait pas cela, comment on va manger ? C’est dans ça seulement qu’on mange. Je gagne souvent 5 000 FCFA ou 10 000 FCFA », admet-elle. Elle a même eu un partenaire régulier, un convoyeur à la gare routière de Kaya, devenu son « copain ». « Comme je connais chez lui, s’il veut seulement je pars là-bas», ajoute-t-elle. Sa petite fille est régulièrement malade et pour elle, la jeune maman est prête à tout. « Si tout de suite un homme te propose 15 000 F CFA, tu fais comment ? ». Voici sa réponse : « Ça, c’est vite fait, quelque chose qui ne dépasse même pas 30 mn », dit-elle en riant à gorge déployée. Elle a fait comprendre à sa mère qu’elle travaille dans un kiosque pour justifier l’argent qu’elle ramène.

En plus de Fatou, de Awa et de Antou, de nombreuses femmes PDI s’adonnent à la prostitution. Rencontré, le 3 octobre 2020, le président de l’Association Bon Samaritain pour l’épanouissement de la jeunesse (ABSEJ) de Kaya, Karim Sawadogo, estime qu’il s’agit du « sexe de survie ». Il soutient que de juin à septembre 2020, sa structure, par l’entremise du projet de lutte contre les Violences basées sur le genre (VBG) avec l’appui de l’UNFPA dans les régions du Centre-Nord, du Nord et du Sahel, a recensé 89 femmes et filles PDI prostituées. « Dans ce lot, 74 femmes et filles ont été référées aux services sociaux de leurs zones respectives », confie M. Sawadodgo.

« Un jour, je revenais d’un site de distribution de vivres sans gain de cause. Un monsieur m’a proposé de l’argent contre du sexe et j’ai accepté. Il m’a emmenée dans une chambre en zone non lotie et après l’acte il m’a remis 1 000 FCFA »

Joint au téléphone dans la nuit du 11 novembre 2020, le maire de Dablo, Ousmane Zango, qui accueille 447 420 PDI dans sa commune, confie que cela fait près de cinq mois que sa localité ne bénéficie pas de vivres de la part des partenaires humanitaires. Ainsi, pour la survie de leurs progénitures, des femmes devenues chefs de ménage sont contraintes au plus vieux métier du monde.

A l’écouter, certaines viennent avouer leur pratique au service social de la localité. Et pour atténuer leurs souffrances, des stocks d’urgence sont disponibles à l’Action sociale pour ces types de cas. A notre passage, à l’Hôtel administratif de Kaya, les 26 et 30 octobre 2020, du fait de l’absence du directeur régional du ministère en charge de l’action sociale du Centre-Nord, nous n’avons pas trouvé d’interlocuteurs.

Ils profitent de leur misère

A tous les niveaux, leurs clients sont des hommes PDI et des populations hôtes. « Ils savent que nous sommes des femmes déplacées. Ils nous le demandent à chaque fois avant de faire leur proposition », soutient dame Fatou. A la gare routière de Kaya, un convoyeur se dit déjà lassé de coucher avec elles. Selon ce jeune routier, avec 5 000 FCFA, tu peux coucher avec une dizaine de femmes PDI. « Si tu leur donnes 1 000 FCFA, le lendemain, ce sont elles-mêmes qui vont t’appeler », s’indigne Karim Sawadogo de l’Association Bon Samaritain, rapportant les propos du jeune homme. M. Sawadogo soutient que des femmes déplacées se donnent à 500 FCFA, voire 300 FCFA et souvent contre un plat de riz et de soupe.

La présidente d’une association féminine à Kaya, qui a requis l’anonymat se dit, elle aussi, choquée par les propos d’un jeune de son quartier. « Tout enthousiaste un jour, il est venu nous dire qu’il venait d’avoir du moins cher », rapporte-t-elle. La raison est que ce jeune commerçant, marié, venu de Ouagadougou, pour son activité, a fini par interner chez lui, une femme PDI. Donc, il n’a plus besoin de payer pour chaque partie de jambes en l’air.
K. M. mère de cinq enfants, en a eu pour son compte. Venue de Kelbo, elle est sans nouvelles de son époux depuis deux ans.

« Il a perdu ses frères et ses enfants dans les attaques. Il est devenu comme un fou, et il a quitté le village pour une destination inconnue », explique K.M, le jeudi 29 octobre 2020. Avec sa progéniture, elle cohabite avec sa mère et quatre autres membres de la famille dans une maison de 18 tôles au secteur n°6 de Kaya qu’elle loue à 5 000 FCFA. Elle dit ne pas être enregistrée encore moins bénéficier d’une quelque prise en charge alimentaire. En plus des aides de ses proches, elle vit de la lessive et des petits boulots de ses enfants.

K.M. a été abusée par un déplacé de son village, Salam Ouédraogo. Un jour, lorsqu’elle était sans ressources, ce dernier lui propose de coucher avec elle. En échange, il s’engageait à s’occuper d’elle. Salam lui avait même promis le mariage, si tout se passait bien. « J’ai accepté coucher avec lui dans une maison dans les non-lotis. Et il m’a remis 2 000 FCFA ce jour-là », explique-t-elle.

Désenchantée, son prétendant, un polygame, ne pouvait pas respecter sa promesse. « A part les 2 000 F CFA, je n’ai rien eu d’autres. J’ai cru en sa bonne foi et je me suis fait avoir», regrette- t- elle. Pire, Salam a disparu des radars, alors que « sa dulcinée d’une nuit» attend un enfant de lui. « Je suis enceinte de quatre mois. Je n’ai même pas son contact pour lui annoncer la nouvelle », se lamente K.M. s’interrogeant sur son propre sort et celui de son futur bébé.

« Ils savent que nous sommes des femmes déplacées. Ils nous le demandent à chaque fois avant de faire leur proposition »

A Barsalogho, commune située à 45 kilomètres de Kaya, c’est aussi le terrain qui commande la manœuvre chez les femmes PDI. « Des femmes se monnaient contre toutes sortes de besognes », déplore le maire, Abdoulaye Pafadnam, le 30 octobre 2020. Il avance même que la pratique s’est invitée dans l’humanitaire. « On nous a rapporté que des femmes se sont données juste pour pouvoir être enregistrées et d’autres pour bénéficier des vivres », renseigne le maire. Même s’il reconnaît qu’il n’a personnellement pas vérifié l’information, le maire soutient que ces femmes ne le font pas de gaieté de cœur.

« Elles ne décident pas de se prostituer. C’est pour avoir de quoi nourrir leurs familles, et lorsque des occasions se présentent, elles n’hésitent point », insiste Abdoulaye Pafadnam. La présidente de l’association « Cri du cœur pour le soutien des veuves et orphelins et des démunis dans la commune de Kaya », Roselyne Ouédraogo, s’inquiète de l’ampleur du phénomène. « La prostitution va grandissante dans les rangs des femmes PDI et des filles mineures risquent d’embrasser le même métier », craint- elle.

Une concurrence pas du goût des professionnelles du sexe

Avec cette « quasi gratuité du sexe », les clients ne se bousculent plus dans les maisons closes où il faut payer la passe et la chambre. Une pratique qui semble handicaper le « travail » des professionnelles du sexe. Les prostituées venues des pays voisins sont ainsi des concurrentes potentielles pour les femmes PDI. Au « Kimse bar » ou « bar des fantômes », au secteur n°4, où se trouve un lupanar, des professionnelles et amatrices du sexe se partagent la clientèle.

Dans la nuit du 30 septembre 2020, une praticienne de la prostitution confirme que les hommes viennent au compte-gouttes dans les maisons closes. La plupart de ceux qui y viennent aussi, arrivent déjà accompagnés.
Dans l’exerce de leur nouveau métier, beaucoup ne maîtrisent pas les rouages du plus vieux métier du monde. A Kaya, Antou dit se protéger contre les grossesses non désirées, le VIH/SIDA et les Infections sexuellement transmissibles (IST).

Pour ce faire, à chaque rapport sexuel, elle exige le port systématique du préservatif. Elle a opté pour l’injectable comme méthode contraceptive. Ce qui n’est pas le cas des deux « coépouses » Sawadogo, Fatou et Awa. Elles n’exigent pas le port du condom à leurs partenaires. « Ils ne se protègent pas. Souvent, ils disent qu’ils le font, mais nous ne savons pas si c’est la vérité parce que nous ne vérifions pas », reconnaît Awa. Leur seule protection, c’est la pilule. Elles se cotisent pour s’en procurer une plaquette à 200 FCFA chez les vendeurs ambulants. A chaque sortie, chacune avale un comprimé. « Nous prenons chacune deux comprimés, lorsque nos menstrues n’apparaissent pas. Et ça marche », explique, Fatou.

« Je suis enceinte de quatre mois. Je n’ai même pas son contact pour lui annoncer la nouvelle »

Le danger des maladies infectieuses 

Toutes ces femmes qui se sentent obligées de se prostituer pour survivre et subvenir aux besoins de leurs familles sont exposées aux grossesses non désirées, aux IST, au VIH/SIDA et bien d’autres pathologies. Déjà, les chiffres parlent d’eux-mêmes au niveau du VIH/SIDA. Une campagne de dépistage du VIH/SIDA a été menée sur 13 des 14 sites de PDI que compte la commune de Kaya. Financée par le SP/CNLS-IST, la campagne a été portée par cinq associations locales, dont le Réseau africain jeunesse santé et développement au Burkina Faso (RAJS/BF). Des cas positifs ont été dépistés.

« Il était prévu une cible de 6 300 PDI mais nous n’avons pu dépister que 765. Il y a des cas positifs de VIH/SIDA. Ils ont été référés aux services de santé pour une prise en charge. Il y a également des cas indéterminés », déplore le coordonnateur régional du RAJS/BF, Timothée Sawadogo, le 2 octobre 2020. Le dépistage a aussi concerné des PDI dans des familles d’accueil et certaines zones de la commune.

La pilule prévient les grossesses mais pas les maladies. C’est pourtant la seule protection de ces nouvelles prostituées

Le plus inquiétant, selon M. Sawadogo, est que les nouveaux cas d’infections sont largement supérieurs aux anciens. En attente de l’atelier de validation des résultats, nous n’avons pas eu accès aux chiffres. Toujours dans le Sanmatenga, l’Association Bon Samaritain a dépisté trois cas positifs de VIH/SIDA sur 700 PDI à Pibaoré et deux cas à Pissila sur 700 autres PDI.

« Ce sont des gens qui font le test pour la première fois », raconte Karim Sawadogo. A Gorom-Gorom, aussi, selon la responsable d’une association locale qui a requis l’anonymat, en décembre 2019, cinq cas de VIH/SIDA ont été dépistés sur 700 PDI. « En juin 2020, sur 700 PDI sur les sites aurifères de Essakane, neuf personnes ont été dépistées positives. Une vingtaine de personnes perdues de vue ont été retrouvées et prises en charge. Plusieurs cas de tuberculose ont également été détectés », précise-t-elle, le 10 octobre dernier, à Ouagadougou.

Éviter la fin tragique

Très inquiets de l’ampleur de la prostitution parmi les PDI avec pour corolaires les maladies qu’elle entraîne dans la région du Centre-Nord, des responsables d’associations locales amplifient leur cri du cœur. Ils appellent le gouvernement burkinabè à prendre à bras-le-corps le phénomène afin d’éviter le pire. « J’invite les autorités et les structures humanitaires à agir le plus vite possible. Ce sont des vies humaines en danger. Si rien n’est fait, le pays fera de nouveau face à la pandémie du SIDA », prévient Karim Sawadogo, de l’Association Bon Samaritain.

Quant aux femmes PDI, il leur rappelle que la dignité humaine n’a pas de prix. « La souffrance liée à la faim est fatale, mais celle liée à la maladie n’a pas de fin. C’est mieux de mendier que de s’adonner à la prostitution et avoir une fin tragique », soutient-il. A l’endroit des hommes qui abusent de la vulnérabilité des femmes déplacées, il leur demande de faire preuve d’humanisme, car le malheur n’arrive pas seulement qu’aux autres.

A la mairie de Kaya, on tente de sauver les meubles. Grâce aux partenaires, la commune, selon le 2e adjoint au maire, Abdoul Aziz Sawadogo, a retenu 174 femmes pour une formation en vue de leur réinsertion à travers des activités génératrices de revenus. Pour, l’Association « Cri du cœur », au delà de la sensibilisation au VIH/SIDA, aux IST et aux VBG, ainsi que des soutiens ponctuels en vivres, elle vient d’intégrer 40 femmes PDI dans sa structure.

Par Mariam OUÉDRAOGO

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