Niger – Prise en charge des veuves et orphelins des soldats tués au front : Indemnités et désunion des familles

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La réalité n’est pas la même du Niger au Mali, en ce qui concerne le fonctionnement des mécanismes de prise en charge des veuves et orphelins des soldats tombés au front dans la lutte armée contre le terrorisme. Si au Mali les choses semblent grippées au niveau étatique, chez le voisin nigérien plusieurs familles témoignent de la réalité du soutien de l’Etat, même si la liste de celles qui attendent reste longue.

La prise en charge des veuves et pupilles des soldats tués dans la lutte contre le terrorisme ou en service commandé, loin d’atténuer la tristesse de ces dernières pour la perte subie (mort du mari et chef de famille), a plongé beaucoup des ayants droit dans la tourmente. « Familles effritées, veuves et orphelins spoliés et traumatisés », c’est la dure épreuve que vivent de nombreuses veuves et orphelins des soldats morts sur les théâtres d’opérations, du fait de l’immixtion de certaines « belles familles (les parents du soldat tué) » dans la gestion des indemnités cumulables versées par l’Etat aux ayants droit.

Dans la plus part des cas, c’est soit le père, la mère ou un oncle du soldat décédé qui exerce des pressions, notamment sur la veuve, pour exiger d’elle et de leurs petits fils, le partage à part égale du montant des indemnisations versé à eux, par l’Etat. Une situation qui a créé la discorde dans plusieurs familles des soldats tombés au front.

Mais avant de revenir sur le calvaire que vivent bon nombre de veuves et orphelins des soldats tués au front dans la gestion des indemnités qui leur sont octroyées, tels que prévus par les textes de la République, il est important de rappeler l’engagement du Niger dans la lutte contre le terrorisme et le sacrifice consenti par les Forces de défense et de sécurité (FDS) dans la défense du territoire national.

L’engagement jusqu’au sacrifice ultime

Le Niger continue à payer un lourd tribut dans la lutte contre le terrorisme. Ils sont plusieurs dizaines des soldats à trouver la mort depuis les premières attaques terroristes des 6 et 8 février 2015, perpétrées par Boko Haram à Bosso et à Diffa, dans le sud-est du pays.

Dans la zone dite des «Trois Frontières» qui regroupe le Burkina Faso, le Mali et le Niger ainsi que dans la région de Tahoua, située au centre-ouest du pays, les attaques terroristes contre les positions des Forces de défense et de sécurité (FDS) se sont poursuivies avec leurs lots de morts et de blessés.

Le 10 décembre 2019, l’armée nigérienne perdait 71 vies dans l’attaque terroriste du camp militaire d’Inatès dans la région de Tillaberi. Un mois plus tard, 89 autres soldats sont tués dans l’attaque du 8 janvier 2020 ayant visé le camp militaire de Chinagodar, toujours dans la région de Tillaberi. A elles seules, ces deux attaques ont fait 160 morts et des dizaines de blessés.

Avant cette hécatombe, 28 hommes tombaient le 14 mai 2019 sur le champ d’honneur dans l’attaque terroriste de Mangaizé (région de Tillaberi), près du village de Tongo-Tongo, où quatre soldats américains et cinq militaires nigériens avaient été tués en 2017. A ce décompte macabre, s’ajoutent plusieurs autres dizaines de morts enregistrées dans le rang des soldats nigériens, suite à des attaques des groupes armés jihadistes.

Pour connaitre des statistiques sur le nombre des soldats tués dans la lutte contre le terrorisme au Niger, toutes nos tentatives au niveau du ministère de la Défense nationale et celui de l’Intérieur sont restées vaines. « En quoi il est utile pour vous d’avoir des données sur les morts et les publier ? Je pense qu’il faudrait plutôt prier pour tous ceux-là qui ont donné de leurs vies pour défendre le Niger et son peuple. C’est de cela qu’ils ont besoin », a estimé un haut responsable de l’Armée nigérienne (qui a souhaité ne pas être cité) en réponse à notre requête sur le nombre de soldats morts en service commandé depuis 2015.

Pendant ce temps, le nombre de veuves et orphelins se « compte par milliers », indique-t-on. Officiellement, l’on ne dispose d’aucune donnée actualisée sur le  nombre exact des ayants droit (veuves et orphelins) des soldats tués au front.

Toutefois, pour tous les soldats tombés sur le champ d’honneur, l’Etat du Niger a décidé que leur sacrifice ne restera pas vain car, « nous avons le devoir de préserver leur dignité », a déclaré le président de la République Issoufou Mahamadou, dans son message à la Nation à l’occasion de la célébration du 61ème anniversaire de la proclamation de la République du Niger.

A cet effet, outre les indemnités à verser aux ayants droit par l’Etat, un mémorial pour immortaliser la mémoire des soldats morts pour la défense du Niger est prévu pour être construit à la Place du Petit Marché de Niamey.

« il est institué un capital décès et une indemnisation cumulable aux orphelins, veuves, veufs et ascendants directs des agents des Forces de défense et de sécurité décédés en service commandé »

Dans cette dynamique de soutien et d’assistance aux familles des soldats tombés au front, l’Etat s’est engagé à leur accorder d’autres facilités pour vivre décemment. C’est fort de cet engagement que le dispositif réglementaire de prise en charge des veuves et orphelins des soldats tués en service commandé a été renforcé par la création d’un Waqf public pour les pupilles et veuves de la Nation.

Du dispositif réglementaire de prise en charge

La prise en charge des veuves et orphelins des soldats morts en mission de défense de la Nation est régie par le décret N°2013-2014 /PRN/MI/SP/D/AR/MDN/MH/E/MF du 07 juin 2013, portant modalités d’indemnisation des agents des Forces de défense et de sécurité (FDS), de leurs ayants droit, de leurs ascendants directs ou des personnes victimes des opérations de maintien d’ordre ou de défense du territoire.

Aux termes de ce décret, « il est institué un capital décès et une indemnisation cumulable aux orphelins, veuves, veufs et ascendants directs des agents des Forces de défense et de sécurité décédés en service commandé ».

Cette indemnité, comprenant le capital décès qui est une indemnité allouée par l’Etat à tout personnel des FDS décédé en activité de service, est « octroyée aux ayants droit des victimes collatérales des opérations de maintien de l’ordre ou de défense du territoire ». De même, selon l’article 14 du même décret, « l’Etat assure dans les Etablissements publics, l’éducation des orphelins des agents décédés en opération jusqu’à leur majorité totale ».

Aussi, afin de mieux aider ces veuves et orphelins, le gouvernement a décidé de la création d’un Waqf qui, selon le droit islamique, est « une donation faite à perpétuité par un particulier à une œuvre d’utilité publique, pieuse ou charitable, à un ou plusieurs individus ».

Remise d’un don de vivres aux veuves et orphelins des soldats tués au front par une ONG de bienfaisance

Un Waqf public pour les pupilles et veuves de la Nation 

« J’ai décidé qu’il sera mis en place, le premier Waqf pour les pupilles et veuves de la Nation », a annoncé le président de la République, Issoufou Mahamadou, dans son message à la Nation du 17 décembre 2019. Dès sa création, le gouvernement a affecté un montant de 2,5 milliards de FCFA comme étant sa participation au démarrage des activités du Waqf public. Il a par la suite décidé, à partir de cette année 2020, d’affecter 2 milliards de FCFA, au moins chaque année, sur un horizon de 5 ans, pour alimenter ce fonds.

Selon le principe du Waqf public, « c’est l’usufruit du montant investi et non le capital, qui est utilisé pour venir en aide aux ayants droit des soldats tombés sur le champ d’honneur ». D’autres initiatives sont également mises en œuvre par l’Etat et les organisations non gouvernementales pour davantage aider ces personnes. Ces initiatives vont de la construction des logements, en passant par des dons en vivres et autres biens en nature, distribuer à l’occasion des fêtes religieuses (ramadan et tabaski).

C’est ainsi que cinquante (50) familles de soldats  morts au combat ont bénéficié chacune d’un logement, construit par la Fondation Tattali Iyali de la première dame, Dr Lalla Malika Issoufou, grâce au soutien financier de son partenaire l’ONG Sharjah Charity international.Dénommée cité Sharjah, il s’agit d’un complexeconstruit en matériaux définitifs, situé non loin de Niamey, dans la commune de Liboré. Complexemoderne, la cité Sharjah est dotée d’un Centre de Santé Intégré (CSI), une école primaire franco-arabe, un forage, une mosquée et un terrain de jeux pour enfants.

Au profit toujours desveuves et orphelines des soldats disparus, il a été créé à Niamey, un centre de formation professionnelle et de perfectionnement (CFPF), dont le but est de contribuer à l’autonomisation de ces dernières à travers diverses formations, notamment la couture, le tricotage, la cuisine, l’agroalimentaire, etc. Périodiquement, le centre organise des expositions vente des articles confectionnés par les apprenantes.

Pour connaître de l’effectivité  de la prise en charge des familles des FDS tombés sur le champ d’honneur et du respect des engagements pris par les autorités nigériennes pour assister cette frange de la population à vivre dignement, nous avions pu rencontrer et échanger avec certaines de ces familles autour de l’accompagnement dont elles bénéficient de la part de l’Etat du Niger.

Paroles de veuves

La trentaine dépassée, madame Moussa Mariama est veuve depuis l’attaque terroriste du 1er août 2018 à Inatès où son époux, un sous officier de l’armée nigérienne a été tué.

« L’annonce de son décès a été un grand choc pour moi, surtout que c’est au moment où nous attendons vivement son retour après 7 mois d’absence. C’était une terrible épreuve, surtout que j’étais presque à terme de ma grossesse », se rappelle-t-elle avec tristesse.

Veuve Mariama vit aujourd’hui à Agadez avec ses 3 enfants. « Seul mon premier enfant va à l’école. Il est en classe de CP et c’est moi-même qui l’ai inscrit ». Pourtant, après le décès de mon mari, poursuit-elle, « la hiérarchie militaire a promis que la scolarité des enfants sera prise en charge par l’Etat. Mais jusqu’à cette date (ndlr, 30 août 2020, jour de notre entretien), rien n’a été fait dans ce sens, malgré toutes mes démarches auniveau de la garnison d’Agadez », s’est-elle indignée.

En plus, il m’a été promis que « mes 2 orphelins seront inscrits à l’école Prytanée militaire de Niamey quand ils auront l’âge requis », a-t-elle confié. D’autres promesses, dont « une popote mensuelle comprenant 1 sac de riz, 1 carton de sucre et 1 carton de datte m’a également été faite. Mais c’est une seule fois que j’ai reçue ce kit ».

A toutes ces promesses, se sont ajoutés d’autres engagements pris par les responsables de la garnison d’Agadez, notamment un appui de 75 000 FCFA chaque année, répartis comme suit : 25 000F pendant chaque mois de Ramadan et 50 000 FCFA à l’occasion de la fête de la Tabaski. « Depuis le décès de mon époux en 2018, c’est cette année (2020) seulement que cette aide m’a été accordée. Mais là-aussi, c’est en retard que nous l’avons reçue, pratiquement deux mois après la fête de tabaski », a souligné veuve Mariama.

Toutefois, a-t-elle précisé, « sept mois après la mort de mon mari, j’ai été convoquée à l’intendance militaire de Niamey où une somme d’environ 8 000 000 FCFA, représentant le décompte du capital décès m’a été remise en présence des oncles paternels de mes enfants. A cette somme, s’ajoute un montant d’environ 600 000 FCFA qui m’a été remise par la garnison d’Agadez pendant la période de veuvage ».

Le récit de veuve Mariama est totalement différent de celui de madame Salama qui a perdu son mari, un lieutenant de la Garde Nationale du Niger (GNN), tué à Bosso (région de Diffa) en février 2016, suite à une attaque terroriste. Selon son témoignage, rapporté dans une enquête intitulée « Niger : Les oubliés du terrorisme », publiée en 2018 par la journaliste BouliAdamou de la Télévision Bonferey/Niamey, « veuve Salama qui était épouse d’un officier est subitement devenue vendeuse de frites de patate douce dans une rue de Tillabéri ».  La vente des frites, est selon cette enquête, l’activité que mène Salama pour se prendre en charge, elle et ses 2 enfants. De toutes les indemnités prévues pour la prise en charge des ayants droit des FDS morts en service commandé, elle ne reçoit que la pension des enfants qui est de cent-quarante un mille deux cent francs CFA (141.200fcfa) le trimestre.

Dans son récit, Salama dit n’avoir jamais bénéficié des indemnités liées au veuvage, contrairement à la veuve Mariama. « J’entends seulement parler de cette prise en charge, mais pas une seule fois, je n’ai bénéficié d’un quelconque droit, ni moi ni mes enfants » a-t-elle déclaré, précisant avec beaucoup d’amertume que « depuis la mort de mon mari, c’est moi même qui paie les soins et la scolarité des enfants ».

Dans le rang des soldats tués au front, il n’y a pas que des soldats mariés, qui ont des enfants. Beaucoup de soldats célibataires ont payé aussi de leur vie. Le cas du soldat de 2ème classe Abdoul Azizest un exemple parmi tant d’autres. Ce jeune militaire a été tué en 2017 dans la zone de Tong-Tongo avec plusieurs de ses compagnons d’armes.

Et comme tout autre militaire mort en service commandé, il a bénéficié de toutes les indemnités et autres avantages prévus par les textes et règlements en la matière. A ce titre, sa famille, par le biais de son grand frère, atteste que l’Etat a effectivement payé les indemnités relatives au capital décès, sans donner plus de précisions sur le montant perçu.

Selon Amadou, le frère du soldat tué, depuis le décès de son frère, l’Etat, à travers l’intendance militaire de Niamey « octroie régulièrement des appuis à la famille, notamment pendant le mois de Ramadan et à l’occasion de la tabaski ». Généralement, explique-t-il, « cet appui est composé du riz, du sucre, de l’huile, etc. », indiquant que la dernière donation reçue par la famille remonte au 12 août 2020, donc deux semaines après la fête de la tabaski. « Mais à chaque fois, c’est en retard qu’arrive ce genre d’appui, surtout ceux censés être donnés au mois de Ramadan et à l’occasion de la fête de tabaski », s’est-il indigné.

« Mes enfants et moi subissons de fortes pressions de la part de mes beaux-parents depuis que l’Etat nous a versé une certaine somme, environ 9 millions de Fcfa d’indemnisations.  Voyez-vous, ma belle famille veut s’accaparer l’argent versé pour la prise en charge des enfants dont le père n’est plus de ce monde. C’est une situation intenable, traumatisante pour toute la famille »

A part quelques difficultés d’ordre administratif relevées dans le paiement des indemnisations et l’application de certains engagements pris par le Chef de l’Etat, la prise en charge des familles des soldats tués dans la défense du territoire semble être appréciée par les bénéficiaires.

Par contre, il est apparu pour certaines familles que la prise en charge des ayants droits droit des FDS tombés sur le champ d’honneur en constitue pour elles, « un véritable traumatisme », à cause de l’ingérence de leurs beaux parents dans la gestion des indemnités octroyées à leurs progénitures. Au lieu de consolider les liens familiaux, les indemnités perçues suite au décès de leurs maris ont plutôt créé la désunion dans les familles.

Famille (veuve et 3 orphelins) d’un soldats tué au front

Veuves traumatisées, familles disloquées

« L’humanisme a quitté ce monde », se désole madame Abdou Baraka, veuve d’un sous officier de la Garde Nationale, victime de l’acharnement de sa belle famille pour la gestion des indemnités versées par l’Etat aux enfants de son défunt mari. « Mes enfants et moi subissons de fortes pressions de la part de mes beaux-parents depuis que l’Etat nous a versé une certaine somme, environ 9 millions de Fcfa d’indemnisations.  Voyez-vous, ma belle famille veut s’accaparer l’argent versé pour la prise en charge des enfants dont le père n’est plus de ce monde. C’est une situation intenable, traumatisante pour toute la famille », dénonce-t-elle.

Pourtant, le décret N°2013-2014 du 07 juin 2013, portant régime des indemnités accordées à tout personnel des FDS décédé en activité de service prescrit  à son article 17 que « ces indemnités ne font l’objet d’aucune transaction et leur règlement doit intervenir dans les trois (3) mois suivant le dépôt du dossier ». Malgré tout, elles sont nombreuses les veuves des soldats morts au front qui vivent des telles situations.

Le cas de Rahamou, veuve d’un soldat tué dans une embuscade à la frontière avec le Mali est assez illustratif et prouve du cynisme de certaines personnes face à l’argent. En effet, c’est deux jours après le décès de son époux que Rahamou a appris la nouvelle : « Mes beaux-parents nous ont caché l’information sur le décès de mon mari, car ils avaient leur plan, celui de faire main basse sur tous ses biens. Et ils ont réussi. C’est son grand frère qui est venu chez nous prendre tous les papiers (les pièces d’état civil du défunt et de ses 3 enfants), sa moto et bien d’autres objets. C’est après qu’il m’informa du décès ».

Pour elle, toute cette attitude vise à l’écarter du processus pour la constitution du dossier d’indemnisations. « Et c’est ma belle famille qui s’en est occupée jusqu’au bout. C’est encore elle qui a encaissé et géré l’argent. J’ignore le montant et quand j’ai voulu en savoir, mon beau frère m’a traité de tous les noms d’oiseaux. Pour tout dire, ils ont tout pris et nous ont laissé sans rien. Je les laisse avec Dieu », s’est-elle résignée.

Le respect par l’Etat, des dispositions relatives à la prise en charge des veuves et orphelins des soldats morts en service commandé, telles que définies par les lois et règlements de la République, notamment le décret N°2013-2014 /PRN/MI/SP/D/AR/MDN/MH/E/MF du 07 juin 2013, ne souffre d’aucune ambigüité. Toutefois, au vu du sacrifice consenti par les FDS dans la lutte pour la défense du territoire, il est important que soit traduite en acte, la promesse du Chef de l’Etat derehausser le montant de la pension due à tout soldat mort en service commandé. Le montant des indemnisations cumulables allouées aux ayants droits des soldats morts au front mérite aussi d’être revu et rehaussé.

Autre difficulté qui mérite également une attention particulière des pouvoirs publics et organisations de défense des droits humains, est, bien entendue, « la protection des fonds alloués aux veuves et orphelins des soldats morts sur le champ d’honneur contre toute spoliation de la part d’une tierce personne ».

Par Sahirou Youssoufou

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