
Niger : L’héritage toxique des sites aurifères à Tabelot
Deux ans après l’hécatombe animale qui a décimé le cheptel de Tabelot dans le massif de l’Aïr, le silence est retombé, mais les plaies restent ouvertes. Si les carcasses ont disparu, la menace, elle, a muté. Entre désastres écologiques et apparition de maladies respiratoires mystérieuses, cette enquête de la CENOZO plonge dans les non-dits d’une zone où l’activité minière aurifère continue de dicter sa loi, parfois loin de tout cadre réglementaire.
Le traumatisme des éleveurs
« Depuis 2024, on n’a plus enregistré de mort de bête liée à la contamination par des déchets toxiques issus de l’activité minière aurifère », indique Ghaliou, un éleveur de Fasso. Ce village, situé à environ 35 kilomètres à l’est de Tabelot, chef-lieu de la commune du même nom, abrite plusieurs sites d’orpaillage. Ghaliou fait partie des éleveurs nomades qui ont perdu leurs animaux en 2024, par suite d’un empoisonnement de l’eau attribué aux résidus chimiques provenant de l’orpaillage dans cette zone.
Deux ans après, il garde encore le mauvais souvenir de cette tragédie et n’arrive plus à reconstituer son cheptel. Il a perdu plus de 70 petits ruminants et quatre chamelles, dont une venait de mettre bas. Un peu plus à l’est de la commune, nous avons rencontré Mallo, une autre victime. Si la première pleure encore la mort de ses animaux pour lesquels elle attend toujours une réparation, Mallo n’en revient toujours pas : il a perdu treize de ses trente-quatre chameaux.
C’est entre février et avril 2024 que plusieurs dizaines d’animaux (chèvres et chameaux) avaient trouvé la mort après s’être abreuvés aux eaux souillées par l’orpaillage dans la région. Deux ans après, l’hécatombe s’est arrêtée, mais les habitants de ces villages n’arrivent toujours pas à oublier ce qui leur est arrivé. Ce drame, imputé à la société chinoise Sahara SARL établie alors à Fasso, n’a toujours pas livré toutes ses vérités.
Sahara Sarl : de l’exploitation à la sanction
Près du village de Fasso, on voit encore les traces de cette tragédie : carcasses d’animaux et restes de déchets issus du traitement de l’or. Sur l’un des sites de cette société, il ne reste que des machines abandonnées. Pas âme qui vive. Sidi Hamid, un jeune de Fasso, indique que les Chinois ont été chassés par les autorités. Il y en a même qui ont été arrêtés devant nous et conduits de force à Agadez. « Nous surveillons ces machines et nous comptons les vendre pour nous faire dédommager, mais on attend de voir ce que la justice va nous dire », prévient-il.
La société a été sévèrement sanctionnée par les autorités nigériennes, précise un homme proche des notables du village. Après une évaluation environnementale et sociale, le permis de l’activité semi-mécanisée de la société a été révoqué. Sahara Sarl a été accusée de rejets irresponsables de produits chimiques, entraînant la contamination de l’eau et la mort de plusieurs animaux appartenant aux éleveurs locaux. Suite à cette situation alarmante et aux plaintes de la population, le ministre des Mines, après une visite sur le terrain, a annoncé la fermeture définitive du site de Fasso.
Évoquant des « risques environnementaux » lors d’un point de presse tenu à Agadez le 14 mai 2024. Au cours de ce point de presse, le ministre des Mines, le commissaire-colonel Ousmane Abarchi, a jugé que l’endroit n’était pas adapté à une exploitation. Avant cette fermeture, la société avait déjà écopé d’une suspension, relatait-il.
L’impunité et les failles administratives
A Tabelot, cette commune de plus de 50 000 habitants, un chef, dont le village a été profondément touché, accuse également les orpailleurs d’utiliser abusivement des produits chimiques, notamment le cyanure et le mercure, sans tenir compte des conséquences liées à leur utilisation.
Hamid, éleveur et jardinier de la zone de Fasso, accuse les autorités d’octroyer des permis aux exploitants semi-mécanisés sans visite de terrain, et encore moins étude préalable d’impact environnemental. C’est précisément le cas de la société Sahara Sarl, qui a obtenu un permis semi-mécanisé autour d’un kori habité par des nomades, indique un acteur du développement communautaire.
Des témoins sur place indiquent n’avoir jamais vu des experts venir mener une étude d’impact environnementale sur le site de Sahara Sarl avant le début de ses activités. Lesdites activités ayant été autorisées par un arrêté datant du 3 juillet 2023, pourtant une visite de terrain pour l’étude d’impact environnementale sur le site est obligatoire, selon le Code de l’environnement du Niger et la loi nᵒ 2018-28 déterminant les principes fondamentaux de l’évaluation environnementale au Niger.
Un danger sanitaire au-delà de l’hécatombe animale
Depuis cette mesure, Alassane, un éleveur qui a perdu ses animaux, indique que la mortalité animale a cessé. Un homme d’une cinquantaine d’années ajoute : « Depuis la décision salutaire des autorités nigériennes qui ont fermé Sahara Sarl, on n’a pas assisté à la mort, ne serait-ce que d’un cabri. Mais d’autres problèmes, encore plus dangereux que la mort de nos animaux, ont fait surface ».
Notre témoin rapporte l’apparition de maladies respiratoires sévères dont l’origine clinique reste encore un mystère. A ce niveau encore, l’orpaillage est pointé du doigt et la dégradation de l’environnement lui est également imputée. Plusieurs personnes vivant dans ces zones d’orpaillage, y compris les acteurs de la société civile, accusent les orpailleurs clandestins et certaines sociétés d’être non seulement à la base de la dégradation de l’environnement, mais aussi responsables de certaines maladies respiratoires.
En mars 2020, le chef du Centre de Santé Intégré (CSI) alertait sa hiérarchie sur un danger sanitaire lié à l’orpaillage traditionnel. Dans son rapport dont nous avons obtenu une copie, il évoquait des cas d’affection respiratoire avec hémoptysie qui se caractérise par des crachats de sang. Dans son courrier, il indiquait qu’en sept (7) jours, 19 cas d’affection respiratoire avec hémoptysie ont été enregistrés : 5 décès et 4 évacuations sur Agadez.

La lettre du chef du CSI envoyée à sa hiérarchie en 2020
L’usage du cyanure : une pratique clandestine et incontrôlée
Sur la base de la loi nᵒ 98-56 du 29 décembre 1998, l’acquisition, le transport et l’utilisation de produits chimiques doivent obtenir un agrément de la part du ministère de l’Environnement. Cependant, l’emploi massif de produits tels que le cyanure par les orpailleurs, bien qu’indispensable à l’extraction artisanale de l’or, n’est pas suffisamment contrôlé et demeure un facteur majeur de pollution et de dégradation environnementale.
Le cyanure est un composé chimique très toxique et son utilisation en dehors d’un cadre professionnel strictement réglementé est illégale au Niger, selon les dispositions de la loi nᵒ 98-56 du 29 décembre 1998 portant loi-cadre relative à la gestion de l’environnement qui fixe le cadre juridique général et les principes fondamentaux de la gestion de l’environnement au Niger.
Cette loi précise que l’utilisation des produits chimiques doit obtenir un agrément de la part du ministère de l’environnement. Le cyanure s’inscrit dans cette catégorie de substances, indique Abdoul Razak, un environnementaliste qui étudie depuis des années la cyanuration sur les sites artisanaux de traitement de l’or, particulièrement à Tabelot, Arlit et Guidan dans la ville d’Agadez. Il ajoute que son usage excessif engendre de lourdes conséquences sur l’environnement et la santé.
Ce produit est utilisé sous forme de solution pour dissoudre et récupérer l’or microscopique résiduel contenu dans les rebuts de roche déjà traités, indique Moussa Saad, propriétaire d’un site à Emzigar. Il précise qu’il est impossible de traiter l’or sans cyanure bien qu’on parle de son interdiction.
D’après les explications de Tchirom, juriste et membre de la société civile au Niger, le Code minier national ne formule pas d’interdiction explicite concernant l’usage du cyanure. Toutefois, l’exploitation de cette substance dans le cadre de l’orpaillage demeure rigoureusement encadrée : elle requiert obligatoirement une autorisation conjointe ainsi que les signatures officielles du ministère des Mines et de celui de l’Environnement. Ces précisions sont issues d’un travail de recherche mené par deux universitaires de Niamey, Abdoulaye Seydou et Djafarou Boubacar Zanguina, dont l’étude a été publiée en 2023 dans la revue scientifique « Régulation de l’orpaillage au Niger ».
La commune de Tabelot compte plusieurs dizaines de sites d’orpaillage clandestins. Selon un employé municipal, on en dénombre une soixantaine.
Pour extraire l’or, les orpailleurs utilisent des produits chimiques très toxiques : le mercure pour l’amalgamation du minerai brut ou concentré; le cyanure pour la dissolution chimique de l’or afin d’extraire le métal des minerais broyés; et l’acide nitrique et sulfurique pour le nettoyage ainsi que la préparation du produit ou pour aider certaines étapes de séparation.
Le traitement au cyanure sert à récupérer l’or contenu dans les résidus déjà traités. Il s’agit généralement des déblais issus de la gravimétrie et des broyeurs humides. Ces résidus sont versés dans des bassins de cyanuration construits sur place.
Dans ces bassins, le complexe cyanure-or est récupéré grâce à des tuyaux en “U” remplis de copeaux ou de feuilles de zinc. L’or se dépose sur le zinc, tandis que le cyanure est rejeté dans le bassin. Le zinc enrichi en or est ensuite placé dans des récipients en aluminium et traité à l’acide sulfurique et à l’acide nitrique.
À cette étape, le dosage du cyanure se fait à l’estimation. D’après les témoignages recueillis à Guidan Daka de Tabelot, les orpailleurs dissolvent entre 20 et 17 gobelets de cyanure dans l’eau, sans aucun calcul précis.
Le rapport d’une mission de la gendarmerie et des autorités communales sur les lieux du sinistre le 3 mai 2023 a mis en lumière l’étendue de la catastrophe. Les constatations menées par cette mission ont relevé et confirmé l’empoisonnement d’animaux attribué aux résidus chimiques provenant des activités minières dans la commune, avant d’ajouter que ces produits chimiques contaminent l’eau des puits et menacent la nappe phréatique.
Après la tempête, le long silence de la justice
Les produits chimiques restent largement employés de façon clandestine. Habibou Goumey, exploitant d’or, indique que le prix du cyanure a explosé : le fût qui se vendait à 67 000 F en 2022 coûte aujourd’hui entre 135 000 F et 145 000 F à Tabelot et Emzigar. Le produit est souvent acheminé clandestinement depuis Lagos, au Nigeria, parce que c’est difficile pour eux d’avoir facilement l’autorisation. Un vendeur clandestin, conscient de la dangerosité de son activité, affirme sans regret : « Ceux qui achètent ces produits sont de la zone… ils en connaissent les conséquences plus que moi ».
Bien que la société Sahara SARL ait été chassée, les séquelles sont encore visibles. Les populations attendent toujours réparation, même si quelques-uns ont obtenu ce qu’ils ont appelé « des miettes », c’est-à-dire des sommes allant de 500 000 F à 1 000 000 millions de FCFA pour reconstituer leur troupeau. Ce n’est pas le cas de Mallo, qui continue ses va-et-vient au tribunal pour suivre l’évolution de son dossier. « Je suis fatigué par les tractations, je ne sais même pas où se trouve mon dossier », confie-t-il. Il serait perdu, lui a indiqué une source judiciaire.





