Coupe abusive du bois : un « poison » pour la sécurité alimentaire

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Au Burkina Faso, des milliers d’hectares de forêts disparaissent chaque année. D’après les données de la direction des eaux et forêts, le bois alimente des milliers de foyers et des marchés de charbon dans plusieurs grandes villes du pays. Pour la seule ville de Ouagadougou, la capitale burkinabè, la demande en bois de chauffe et de charbon de bois est passée de 341.000 tonnes en 2000 à 567.000 tonnes en 2016 . Tandis que dans les villages, les terres se dégradent de plus en plus, plongeant près de 03 millions de Burkinabè dans l’insécurité alimentaire aiguë. Comment la razzia des forêts menace des vies bien plus que des arbres ?  Enquête !

Sur les plateaux arides du Centre-ouest du Burkina Faso, les silhouettes maigres des karités et néré se dressent comme effacées par le feu silencieux d’un charbonnier. Dans le village de Po, à environ 6 km de la commune de Kyon, province du Sanguié, le soleil est ardent en cette journée. Tandis que d’autres se rendent au marché de Kyon, Jeannette Kantiono, la quarantaine révolue, travaille sans relâche dans son champ d’un hectare et demi.  

Armée de sa  daba et de sa machette, elle prépare cette terre, qu’elle cultive depuis 25 ans, pour la saison hivernale imminente. Courbée, elle s’affaire à défricher son lopin. D’abord, elle coupe les arbustes et ramasse les résidus de la dernière récolte qu’elle répand ensuite sur le sol desséché avant d’y ajouter du fumier organique, transporté par charrette : « Quand il pleut, ces déchets retiennent l’eau et avec le fumier, le sol devient humide et riche pour les cultures », explique-t-elle. 

Les mains de Jeannette portent les stigmates d’un labeur de longues années. En effet, ce champ autrefois très productif, est aujourd’hui appauvri. Cela est dû à la dégradation du sol dont la cause principale est la coupe abusive de bois. « Dans  les années 2000, j’avais de bons rendements, mon grenier était plein. Mais ces dernières années, ils ont chuté. La saison dernière, je n’ai récolté  que deux charrettes », confie-t-elle toute désemparée. Les deux arbres de karité, qui lui servaient d’ombre, ont été coupés à son insu.

Face à ce constat amer, Jeannette ne décolère pas. « C’est une course effrénée à l’argent », déplore la productrice. Comme elle, de nombreux agriculteurs sont les témoins impuissants d’une déforestation galopante où le karité et le néré sont ciblés pour leur bois, dont le prix d’une charrette grimpe jusqu’à 7.500 francs CFA.

« La coupe abusive de bois est détruit nos sols », estime Mme Jeannette Kantiono.

Pourtant, l’arbre est un allié essentiel dans l’agriculture. Selon le directeur du génie et des infrastructures forestières (DGEF), Moukailou Dorinta,  il joue un rôle de brise-vent naturel et améliore la qualité du sol. Ses racines favorisent une meilleure infiltration de l’eau, tandis que ses feuilles fertilisent la terre.  

« Sans arbres ou arbustes, la terre est exposée à l’érosion par l’eau et par le vent. Cela emporte la couche fertile du sol et le transforme en désert. Un sol pauvre signifie de mauvaises cultures et de faibles rendements », prévient Moukailou Dorinta. Il poursuit en affirmant que  le déboisement dégrade les sols par l’érosion, l’appauvrissement et la désertification.

« Il est interdit de couper le karité ou le néré »

Déforestation galopante

Les chiffres sont inquiétants. Mais derrière chaque statistique se cache une réalité humaine dévastatrice. Au Burkina Faso, les forêts disparaissent à une vitesse effrénée. Des études du ministère de l’Environnement ont révélé que le pays a perdu plus de 30% de sa couverture forestière au cours de ces 10 dernières années. Depuis 2003, 105 000 hectares de forêts disparaissent chaque année au profit du marché informel et formel de bois, de charbon de bois et de bois d’œuvre. 

Selon les données récentes publiées par Global Forest Watch, les moyens de subsistance de millions de personnes sont menacés. En 2020, le pays comptait encore 2,22 millions de forêts naturelles, soit 8,1% de sa superficie totale. Mais cette richesse , déjà fragile, s’est détériorée davantage avec une perte estimée à 5610 hectares en 2024. Le drame est plus visible au centre-ouest du pays. 

Dans la province de Sanguié, le désastre est criant. La perte continue du couvert forestier naturel s’est intensifiée entre 2016 et 2025. En 2020, la région comptait 173.000 hectares de forêt, mais entre 2021 et 2024, 97% de cette couverture ont disparu, transformant la zone en une bombe à retardement climatique. Aujourd’hui, cette région est considérée comme l’une des principales sources d’émission de CO2 liée à la déforestation au Burkina Faso avec près de 10 027 gigagrammes équivalent de CO2 entre 2000 et 2013.

À Ouagadougou, la capitale burkinabè,  la demande en bois de chauffe et en charbon de bois ne cesse d’exploser et les forêts, de plus en plus menacées. De 341.000 tonnes en 2000, elle a bondi à 567.000 tonnes en 2016. Les projections sont encore plus terrifiantes. La Direction générale des eaux et forêts estime que la demande cumulée dépassera les 2,14 millions de tonnes entre 2024 et 2028. 

Chaque famille a besoin de chaleur, de quoi cuisiner. Mais cette nécessité vitale se heurte parfois à une exploitation abusive dont les conséquences sont désastreuses pour l’agriculture. Les conséquences de cette déforestation sont graves, alertent les experts. Elles affectent non seulement la biodiversité et le climat local, mais aussi l’économie nationale. 

En effet, la forêt contribue à environ 9,6% du PIB du pays (Global Forest Watch) notamment via la production de bois de chauffe et les produits forestiers non ligneux. La perte des forêts menace les moyens de subsistance de plus de la moitié de la population qui dépend directement des ressources naturelles.

Sur le plan environnemental, la dégradation des forêts entraîne une réduction de la densité et de la diversité des arbres, modifie le microclimat et le cycle hydrologique et accentue les vagues de chaleur extrêmes observées en 2024. Ce qui a un impact direct sur la santé humaine.

Forêt de Tiogo d’une superfier de 30.000 hectares dont environ 10 hectares déjà déforestés (en jaune)

Des rendements en baisse

La terre se meurt, et avec elle, un pan entier de l’agriculture familiale au Burkina Faso. Les études du ministère de l’Agriculture estiment à 6 millions d’hectares les terres déjà dégradées. Derrière ces chiffres alarmants se cachent des greniers vides et des vies bouleversées. Baya Bamouni, agriculteur de 44 ans à Tialgo (un village situé à 5 km de la commune de Ténado) en est un exemple poignant. Habitué à une bonne récolte, il est contraint d’abandonner son champ à cause des rendements qui ont chuté.

 « Je ne peux plus avoir un grenier plein de sorgho blanc », confie Baya le regard teinté de regrets. Lui qui cultivait deux hectares de cette céréale ne peut désormais s’en tenir qu’à un hectare. Pour survivre et subvenir aux besoins de sa famille, Baya s’est tourné vers le maraîchage, une culture qu’il juge fructueux. « Cette activité est très rentable. Et avec cet argent j’achète les vivres pour nourrir  ma famille » , raconte-t-il. Ce choix, dicté par  la nécessité, n’efface pas la douleur de l’abandon de son héritage agricole.

Baya Bamouni ,à cause de la dégradation des sols, veut abandonner l’agriculture familiale au profit du maraichage

Baya Bamouni ,à cause de la dégradation des sols, veut abandonner l’agriculture familiale au profit du maraichage

En novembre 2024, la production de céréales en Afrique de l’Ouest devrait s’établir à 73,7 millions de tonnes, soit un recul d’environ 700 mille tonnes par rapport à l’année précédente,  selon les estimations de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Le Burkina Faso n’est pas à l’abri. D’après l’enquête permanente agricole (EPA) de la campagne agricole de 2023-2024, le rendement est en baisse de 1,98% par rapport à la campagne précédente (2022-2023) et en baisse de 1,63% par rapport à la moyenne des cinq dernières années.

La sécheresse et la pauvreté des sols sont les principales causes de la baisse significative de la production. Conséquences, le sorgho blanc, le niébé, le mil, qui occupent près de 600 mille hectares de parcelles , sont les plus touchées. L’agriculture est à l’épreuve. La production des cultures céréalières est estimée à plus de 5 millions de tonnes pour la campagne agricole 2023/2024 et cette production est en baisse de 0,60 % par rapport à celle de la dernière campagne agricole. Comparée à la moyenne des cinq dernières années, elle a connu une baisse de 2,39%, révèlent les experts. 

La faim gagne du terrain

Les aléas climatiques pèsent de plus en plus lourds sur les récoltes au Burkina Faso. En avril 2025, les marchés agricoles ont globalement bien fonctionné malgré un léger ralentissement des activités commerciales. Raison : une offre en céréales et légumineuses qui ne parvient plus à suivre le rythme. Avec le contexte de la crise sécuritaire, la situation a encore empiré. 2,7 millions de personnes (12% de la population) sont plongées dans une insécurité alimentaire aiguë  et 420 000 vivent une situation d’urgence alimentaire.

La situation oblige de nombreuses familles à se tourner vers d’autres sources de revenus.  Helene Kanzié, mère de quatre enfants avec une belle-fille à sa charge, est une des femmes résilientes. Elle a  fondé la coopérative “Doui gnè” (signifie en langue gourounsi la famille est  unie – NDLR) qui rassemble une cinquantaine de femmes. Ensemble, elles collectent  et achètent les noix de karité pour les transformer en beurre qu’elles revendent ensuite : « Aujourd’hui, l’agriculture familiale ne rapporte plus. On est donc obligé de mener d’autres activités pour acheter des vivres pour nourrir nos familles. Le comble est que les prix des céréales ne font que grimper », explique-t-elle. 

Helene Kanzié espère que les actions de reboisement menées vont contribuer à restaurer les forets

En effet, le marché animé de Ténado, d’ordinaire un lieu d’échanges et de dynamisme, se transforme peu à peu en baromètre de l’insécurité alimentaire. Les prix affichés suscitent  l’anxiété. Le sac de 100 kg de maïs, de sorgho blanc ou du mil se vend entre 30 000 et  32500 francs CFA. 

Noellie Kanmouni, commerçante de céréales depuis 15 ans, confirme cette tendance à la hausse : « Rien qu’au mois de  décembre (la période des récoltes – NDLR) , le sac de maïs coûtait 22 500 francs CFA. Six mois après, il coûte 30 000 francs CFA ».  Cette flambée des prix, bien que liée à divers facteurs comme la dégradation des sols et l’insécurité persistante dans la région, ouvre malheureusement à la malnutrition.

« Nous sommes obligés d’aller Gaoua pour aller chercher les céréales », précise Noellie Kanmouni

Dans le Nando, le fléau frappe de plein fouet. Un rapport de l’IPC (cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire), alerte sur la situation critique de l’ancien centre-ouest d’août 2024 à juillet 2025. La prévalence de la malnutrition aiguë dépasse la moyenne nationale, comparativement aux autres régions et le taux de dépistage (MAS) frôle les 8,3% . Cette crise nutritionnelle invisible plonge de nombreuses familles dans la détresse.  Chaque jour, des milliers d’enfants, souvent de moins de cinq ans, et des femmes enceintes ou allaitantes luttent pour leur survie.

Pour l’Etat burkinabè,  cela reste un enjeu majeur  avec des besoins importants en interventions nutritionnelles adaptées. Depuis décembre 2023, une interdiction frappe l’exportation des principales céréales du Burkina Faso. Niébé, riz, mil, maïs, sorgho… aucun sac ne doit franchir les frontières.

Cette mesure, qui reste en vigueur jusqu’à nouvel ordre, selon les autorités, vise à garantir la disponibilité et l’accessibilité des céréales pour toute la population afin d’assurer la sécurité alimentaire nationale. En conséquence, la délivrance des autorisations spéciales d’exportation (ASE) pour les céréales est suspendue, et tout contrevenant s’expose à des sanctions conformément à la réglementation en vigueur.  

Pendant ce temps, la Société nationale de gestion du stock de sécurité alimentaire (SONAGESS) tente de faire tampon en organisant régulièrement des opérations de vente de céréales à prix social, notamment du maïs, pour aider les populations vulnérables à accéder à des denrées essentielles. En février 2025, elle a mené une opération spéciale de vente de maïs dans plusieurs arrondissements de la ville de Ouagadougou de 40 tonnes à 6.000 Francs CFA le sac de 50 kg. Une autre opération similaire s’est tenue du 12 au 30 juin 2025, avec une “vente directe sur camion”. 

 Toutes ces actions restent ponctuelles et limitées face à la demande réelle des familles en situation de précarité. L’analyse des données sur le commerce extérieur révèle que le Burkina Faso, avant l’instauration des interdictions, n’avait pas été un exportateur significatif de céréales. En 2024, les exportations céréalières officielles se sont élevées à seulement 1,29 million de dollars US, soit environ 774 millions de francs CFA, selon la base de données de COMTRADE des Nations Unies, mise à jour en août 2025. 

Une chute par rapport à 2021, où les exportations totales ne dépassaient pas 2,38 milliards de Francs CFA. Cette faiblesse se confirme dans le classement douanier HS1008 publié par TrendEconomy et montre qu’en 2023, les céréales ne représentaient que 0,001% des exportations nationales, dominées de très loin par l’or, le coton et la noix de cajou.

Défis du contrôle local

Alors que les regards se concentrent sur les greniers du pays, le combat contre la déforestation se multiplie en sourdine. Depuis 1985 (création de la SONABHY), le Burkina  subventionne le gaz butane pour freiner la coupe de bois. Malgré  plus de 271 milliards de francs CFA injectés  ces 11 dernières années, dont 19 milliards au premier trimestre de l’année 2024, et la plantation de 20 millions d’arbres en 2025, la pression sur les ressources forestières ne faiblit pas. 

A Tiogo, un village de la commune de Tenado, le constat est amer. Selon le Chef de poste forestier, Aristide Guigma,  la coupe abusive du bois vert n’a jamais aussi été incontrôlable. Depuis trois ans, la situation s’est aggravée. En cause : l’insécurité persistante qui oblige les communautés à se rabattre sur les ressources proches du village.

 En effet, les champs étant éloignés et jugés dangereux sont de plus en plus délaissés. Les villageois préfèrent cultiver ou s’approvisionner en bois de chauffe dans la forêt de la périphérie. « On estime à environ trois hectares de végétations détruits chaque année », alerte M. Guigma.

Face à l’insécurité, les agents forestiers avancent à pas comptés. Le manque de moyens logistiques et l’absence de financement paralysent les patrouilles forestières. Désormais, leurs actions se résument à des campagnes de sensibilisation et des interpellations  pour les cas assez flagrants. « Le service n’arrive plus a effectué convenablement les sorties de polices forestières et les populations récalcitrantes continuent leur besogne », déplore le chef de poste forestier.

Le vœu du Chef de poste forestier de Tiogo, Aristide Guigma est d’avoir de la logistique pour mener à bien leur action de contrôle.

Le mal est profond. Le Burkina Faso, dans les documents administratifs,  est un bon élève en matière de protection forestière. Il participe au Forest Carbon Patnership de la Banque Mondiale et s’est même engagé dans le mécanisme REDD+ pour lutter contre la déforestation. Au plan national, le pays affiche une stratégie nationale ambitieuse de reforestation. Mais derrière les discours “verts”, la réalité est tout autre. Dans les bureaux administratifs, les autorités locales continuent de délivrer des permis d’exploitations comme l’autorise le Code forestier burkinabè (Loi n°003 2011/AN) pourtant sans moyens adéquats de suivi.

Dans un rapport d’audit environnemental de 2022, repris par la Banque mondiale dans une évaluation sectorielle, une auditrice de la Cour des comptes du Burkina Faso a souligné que « les services déconcentrés chargés de la gestion des ressources forestières manquent cruellement de moyens logistiques. Dans la majorité des cas, ils ne disposent ni de véhicules, ni de carburant, ni même des ressources nécessaires pour effectuer des missions de terrain », a-t-elle déclaré dans le document. Chaque année, le pays perd plus de 100 mille hectares de couvert forestier et cette tendance s’accélère malgré les campagnes de reboisement.

Enquête réalisée par Fleur BIRBA avec le soutien de la CENOZO dans le cadre du Programme Sahel “Promouvoir le journalisme d’investigation au Sahel”

Encadré

Ce qu’il faut savoir sur l’arbre

« Une législation qui réglemente la coupe du bois et les défriches pour les activités agricoles a été mise en place avec des sanctions pour tout contrevenant. Il s’agit du Code forestier qui est utilisé ainsi que ses textes d’application. En cas de flagrant délit, le délinquant est soumis à une amende de 10 000 à 2 millions de FCFA et une peine d’emprisonnement de 6 mois à 3 ans. 

Cette loi s’applique aux espèces intégralement protégées comme le karité, le néré ou le tamarinier. Ces produits forestiers non ligneux contribuent à la sécurité alimentaire. Actuellement, le code forestier est en relecture en vue d’intégrer d’autres espèces en voie de disparition sur la liste des espèces intégralement protégées.

Cependant, si une personne veut faire un nouveau champ, il est tenu de venir signaler au service forestier son intention de coupe et on lui délivre une autorisation de coupe. Mieux, le service lui montre les techniques de coupe. Il s’agit de couper obliquement l’arbre et non horizontalement pour permettre à l’eau de pluie de couler. Il est conseillé de couper à environ 20 centimètres de hauteur et non jusqu’au sol pour que l’espèce puisse se régénérer. Il faut toujours couper les sujets adultes et non les jeunes. »

Propos recueillis par FB

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