
Au Niger, la régénération du rônier défie le désert
Dans le sud du pays, des agriculteurs redonnent vie au rônier grâce à la régénération naturelle assistée. Malgré la lenteur de sa croissance et les défis du Sahel, cette pratique simple et locale offre une réponse durable face à la désertification.

Hadjara , Tisseuse de Natte à Bengou, Photo : Fhadel Alou Mai 2025
Les mains d’Hadjara Maïmouna, 47 ans, mère de quatre enfants témoigne d’une époque révolue. Autrefois habiles et sûres, elles peinent aujourd’hui à trouver les feuilles de rôniers nécessaires à la confection de nattes. «Ce travail, je le tiens de ma mère. Quand il y a assez de feuilles, je peux vendre trois ou quatre grandes nattes par semaine. Mais maintenant, il faut marcher longtemps pour trouver un arbre. Et parfois, les feuilles sont déchirées ou trop jeunes », confie-t-elle.
L’air vibre, chargé de souvenirs et de désespoir. A Bengou, dans le département de Gaya à l’ouest du Niger, le rônier a longtemps été le pilier de la vie locale. Ce palmier emblématique du Sahel formait des forêts entières. Aujourd’hui, ils comptent sur les doigts d’une main les pieds restants. Ces sentinelles qui, en 1986, s’étalaient sur plus de 600 hectares, ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. D’après les données du plan de développement communal (PDC) publiées en 2024, près de 500 hectares décimés en 33 ans sous un silence inquiétant. Malgré les alertes, ces arbres fruitiers subissent toujours les conséquences des pratiques agricoles.
Dans la zone, la riziculture intensive accentue cette fragilité tout comme le prélèvement illégal des nervures des feuilles, vendues à prix élevé dans les pays voisins. Selon le Lieutenant Maman Sani, responsable communal de l’environnement, les rôniers, bien que robustes, ne résistent pas à la déforestation croissante. « Les paysans remuent le sable jusqu’aux racines, or, le rônier à un système racinaire touffu et peu profond. Une fois ces racines exposées, le moindre souffle de vent peut déraciner l’arbre», explique-t-il. Au fil des années, la menace s’intensifie. “Les troncs du rônier sont coupés et revendus jusqu’à 3 900 FCFA l’unité dans le pays voisin”, dénonce le Lieutenant Sani”. A ce commerce illégal, s’ajoute une pratique plus insidieuse: l’extraction des racines à des fins médicinales, affaiblissant davantage les arbres. Mais le pillage n’est pas le seul coupable. La nature elle-même semble s’acharner.
Les conditions climatiques extrêmes, mêlant pluies violentes et vents puissants, fragilisent la situation. En 2024, environ 50 femelles rôniers, des arbres reproducteurs essentiels, sont morts sous les assauts du climat.

Le tronc de rônier mort . Photo : Fhadel ALOU
Sur le terrain, les scènes de désolation se répètent. Des jeunes pousses arrachées par les labours, des troncs coupés à la machette pour servir de lattes, des fruits encore verts cueillis à la hâte. Chaque action, chaque geste précipité un peu plus la disparition de cette espèce.
« On les abat sans y penser, parfois même sans savoir ce qu’ils représentent pour l’équilibre de notre environnement. Et pourtant, ce sont des arbres de vie », déplore Dr Haoua Hassan, géographe et enseignante-chercheuse à l’Université Abdou Moumouni de Niamey. Le déclin du rônier semblait jusque-là inévitable mais aujourd’hui à Bengou, les communautés ont décidé d’agir plutôt que de subir.

Peuplement de Rôniers a Tounouga. Photo : Fhadel Alou
Réponse locale
À Bengou, les roniers vivants sont désormais intouchables. Les villageois ont décidé de protéger ces arbres essentiels à leur environnement et à leur mode de vie. Depuis 2022, ils misent sur la régénération naturelle assistée (RNA). La technique consiste à isoler la tige d’un arbuste, en coupant toutes les autres autour, pour lui permettre de profiter des nutriments du sol. Elle peut alors continuer sa croissance jusqu’à devenir un arbre. Des arbres prêts à pousser si l’homme en accompagne la croissance.
Plutôt que de creuser de nouvelles fosses, les villageois protègent les jeunes pousses déjà nées dans leurs champs. “Nous avons suivi les recommandations techniques du projet pour choisir les sites les plus humides et protégés du vent. Chaque noix qui germe représente notre culture, notre nourriture et notre avenir », explique Issa Moussa, le chef du comité de gestion villageoise.
Pour préserver les ressources restantes, la communauté a créé un comité de gestion avec l’aide des autorités locales. Les arbres morts naturellement (les chablis) sont vendus et les recettes de cette vente alimentent les campagnes de régénération. Rien n’est perdu, même les arbres tombés servent à faire renaître les autres. “Grâce à ce fonds, 33 hectares ont été semés cette année ( NDLR- en 2025) , en complément des 57 hectares régénérés les années précédentes” précise lieutenant Maman Sani, responsable communal de l’environnement à Bengou.
Cette renaissance doit beaucoup au Programme intégré de développement et d’adaptation au changement climatique (PIDACC/BN). Pour sa composante nigérienne, le programme s’étend sur la période 2022-2024 avec une enveloppe de 7,5 milliards de francs CFA (soit environ 11,4 millions de dollars).
La majeure partie du financement provient de la Banque africaine de développement, qui apporte près de 6 milliards de francs CFA, appuyée par l’Union européenne, contributrice à hauteur d’environ 1,3 milliard.

Dans le département de Gaya, le projet soutient la restauration de 25 hectares de rôniers et la plantation de 187 000 plants. Photo : Fhadel Alou
Dans la commune de Bengou, au sud du Niger, le Programme Intégré de Développement et d’Adaptation au Changement Climatique dans le Bassin du Niger (PIDACC/BN) mène une expérience exemplaire pour restaurer des terres dégradées en impliquant directement les populations.
Tout commence par un diagnostic communautaire, conduit avec l’appui des services techniques de l’environnement. L’objectif est d’identifier les zones les plus dégradées, les espèces locales prioritaires et les besoins spécifiques des communautés.
Les populations ne sont pas de simples bénéficiaires. Ensemble, elles planifient les activités, choisissent les parcelles à reboiser et décident des espèces à planter, comme le rônier, emblème du paysage sahélien.
Sur le terrain, le reboisement se concentre sur les zones les plus fragiles notamment les berges de mares, champs érodés, bords de pistes, anciens sites de coupe abusive.
En pépinière, des jeunes plants sont produits localement, souvent avec l’aide des groupements de femmes et de jeunes, formés aux techniques de germination et d’entretien. Pendant la saison des pluies, les campagnes de plantation se déroulent avec une forte mobilisation communautaire. Chaque plant est suivi, arrosé, protégé parfois grâce à des clôtures ou à des systèmes de gardiennage rotatif organisés par les villageois eux-mêmes. Pour garantir la durabilité, des comités locaux de suivi veillent à la croissance des plants et au respect des pratiques adoptées.
Nassirou MAMAN est un agriculteur de la commune de Bengou impliqué dans le projet. Il a d’abord été formé sur la technique de régénération naturelle assistée avant de recevoir les fonds nécessaires pour le travail. A travers cette expérience, il s’approprie pleinement la méthode de RNA : « C’est nous qui avons préparé les trous, planté les noix, et assuré les entretiens. Chaque semaine, on fait le tour des plantes, on les protège, on les arrose selon les besoins. C’est un travail collectif, mais surtout, c’est notre projet. Aujourd’hui, on voit les résultats, et ça nous motive », témoigne-t-il.
Pour les autorités traditionnelles, le projet a également une portée symbolique et territoriale. Le chef de canton de Bana, Maliki Namata, souligne le rôle d’interface joué par les leaders communautaires dans la mobilisation des producteurs :
« Nous avons été associés dès le départ. Notre mission a été de sensibiliser les populations, de garantir une gestion transparente des ressources et de faciliter la communication avec les techniciens. Ce programme touche aux fondements de notre société : la terre, les arbres, la transmission. Le rônier fait partie de notre vie. C’est donc notre responsabilité de veiller à sa régénération. »
Au-delà du reboisement, le projet intègre les pratiques d’agroforesterie dans les champs cultivés. A Bengou, les communautés intègrent les arbres dans les cultures pour améliorer le sol et diversifier les revenus. À travers cette démarche intégrée, le projet PIDACC montre la voie d’une restauration des paysages qui s’inscrit dans le temps long. En redonnant vie à leurs terres, les communautés renforcent aussi leur souveraineté alimentaire et leur capacité à affronter les effets du changement climatique.
Une convention de financement est signée entre le programme et les producteurs, qui reçoivent directement les fonds sur un compte bancaire ouvert au nom du comité. Dans les villages concernés, ce sont les producteurs eux-mêmes qui achètent les semences, réalisent les plantations et assurent l’entretien des sites, avec un accompagnement technique des communes et des services déconcentrés de l’État.
Selon le colonel Labo Yahaya, responsable de la conservation des eaux, des sols et de la restauration des terres au sein du PIDACC, ce système responsabilise les communautés et garantit la bonne utilisation des ressources. « Le financement leur est transféré directement, sans intermédiaire. Notre rôle est d’assurer la formation, le suivi technique et l’évaluation continue. Cette approche permet d’ancrer le projet localement, de responsabiliser les bénéficiaires, et de garantir la durabilité des actions. C’est ce qui explique les bons taux de germination et l’entretien rigoureux des plants ».
L’argent récolté est versé dans un fonds d’aménagement destiné à redonner vie aux terres appauvries. Dans la commune de Bengou, 25 hectares ont été aménagés, 187 401 plants mis en terre, dont plusieurs milliers de noix semées à même le sol. En complément, 3 550 kilos de semences herbacées ont été répandus pour ramener la couverture végétale et freiner l’érosion.
Fruits de la patience

Sur la route Awala et Nadewa (Commune de Bengou) de jeunes plantes en développement. Photo : Fhadel ALOU
A Bengou, les effets de la régénération des rôniers sont visibles.
En quelques pas, l’on mesure l’ampleur de la transformation. Dans certaines parcelles, plus de 70 % des noix ont germé, soit un taux largement supérieur aux prévisions des techniciens du PIDACC. Sous un soleil éclatant, les vingt-cinq hectares réhabilités offrent un spectacle inattendu.
Sous le soleil de Bengou, les jeunes plants de rônier dressent leurs tiges vertes et épaisses. Hauts de trente à cinquante centimètres, ils témoignent d’un semis réalisé au bon moment, dans des conditions presque parfaites. De petites feuilles percent déjà la terre ; dans certains secteurs, plus de soixante-dix noix sur cent ont germé. Les techniciens parlent d’un succès, les habitants d’une fierté partagée.
« Nous avons arrosé chaque jour, veillé à ce que les chèvres ne s’en approchent pas. Et le résultat est là : les plantes poussent mieux que jamais », sourit Fatoumata Boubacar, productrice locale. « Voir ces jeunes palmiers grandir, c’est un espoir pour nos enfants », ajoute-t-elle.
Dans la région, le rônier est bien plus qu’un arbre. Chaque fruit mûr est vendu dix francs CFA et alimente une économie rurale qui peut rapporter jusqu’à 150 millions de francs CFA par an. Les 891 grands producteurs, réunis en coopératives, écoulent en moyenne plus de 7 000 sacs de miritchi ( NDLR: un des produits du rônier dont la production permet à la plupart des ménages des villages riverains de la rôneraie de tirer un revenu) chaque saison. Leur revenu global dépasse 150 millions de francs CFA.
Ce commerce franchit désormais les frontières. Le miritchi est prisé pour sa chair et son goût sucré. Il trouve preneur dans les grandes villes du Niger et jusqu’au Nigeria. En 1993 déjà, une étude chiffrait les ventes hebdomadaires à 1,5 million de francs CFA à Kamba et 1,2 million à Gunki. Sur les trois mois de marché, la valeur a atteint 32,7 millions de francs CFA, sans compter les quantités acheminées vers Kano, où les prix s’envolent.
D’après le bilan des techniciens de l’État, les parcelles suivies de près affichent les meilleurs taux de germination. « Cette année, 33 hectares ont été restaurés par semis direct, une méthode simple mais redoutablement efficace. En deux ans, 57 hectares ont retrouvé vie », se félicite le lieutenant Maman Sani Issoufou, responsable de l’environnement à Bengou.
Au-delà des chiffres, le rônier est une assurance-vie. Ses fruits nourrissent. Ses feuilles abritent et son bois chauffe. « Le rônier nous protège de la faim, du vent et du désespoir. Quand l’arbre disparaît, c’est la pauvreté qui s’installe » , avertit Sanda Souley, membre de l’Ong Jeunes Volontaires pour l’Environnement de Gaya.
Pari sur le long temps
Le rônier est un arbre fort et résistant, très présent dans les savanes d’Afrique de l’Ouest. Malgré sa réputation, il montre les limites de la régénération naturelle, cette méthode qui consiste à protéger les jeunes plants pour qu’ils repoussent d’eux-mêmes. En effet, le rônier pousse très lentement. Il lui faut entre 15 et 20 ans pour donner des fruits, selon une étude du chercheur Salako Kolawolé Valère.Or, ce long délai ne correspond pas au rythme des projets de reboisement, qui cherchent souvent à montrer des résultats rapides.
En plus, le rônier ne peut pousser n’importe où. Il a besoin d’eau sous terre, comme celle des nappes phréatiques peu profondes, et pousse mieux dans les vallées. Dans les sols secs ou sableux, il survit rarement. Les jeunes plants sont aussi très fragiles. Ils brûlent facilement pendant les feux de brousse et sont souvent mangés par le bétail avant même de grandir.
Dans le département de Gaya, les conflits entre agriculteurs souvent liés à l’accès aux terres fertiles près du fleuve Niger, sont exacerbés par les GANE, qui exploitent ces tensions pour recruter. Ces divisions réduisent la coopération communautaire, essentielle à la réussite du PIDACC/BN.
Le projet de régénération du rônier à Gaya, bien que prometteur, fait face à plusieurs obstacles. L’espèce pousse trop lentement et l’insécurité complique le travail sur le terrain avec les groupes armés (GANE) qui menacent certaines zones.
Interrogé, Yameogo, expert en environnement reconnaît que « la lenteur du rônier est un vrai défi dans des contextes où les populations ont besoin de résultats rapides pour vivre ».
Agricultrice, à Gaya, Mariam Issoufou le résume simplement : « Nous plantons avec espoir, mais nous ne verrons pas les fruits. C’est pour nos petits-enfants, pas pour nous ».
Pour relever ces défis, les spécialistes recommandent de mixer plusieurs approches. Selon le chercheur Tougiani Abasse, il ne suffit pas de laisser la nature faire seule. Il faut combiner la régénération naturelle avec des plantations ciblées et impliquer les communautés locales dans la gestion des terres.
Cette méthode, selon lui, permet de mieux respecter les besoins du rônier tout en tenant compte des pressions exercées par les activités humaines.
Cette enquête est réalisée par Fhadel ALOU avec le soutien de la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d’investigation en Afrique de l’Ouest (CENOZO), dans le cadre de son Programme Sahel.
Encadré 1
Le rônier, connu scientifiquement sous le nom de Borassus aethiopum, est un palmier emblématique des savanes d’Afrique subsaharienne, appartenant à la famille des Arecaceae. Reconnaissable à son tronc droit et massif pouvant atteindre 25 mètres de hauteur, il est couronné de grandes feuilles en éventail.
Arbre dioïque, il produit des fruits volumineux à la pulpe sucrée et aux graines comestibles. Le rônier pousse principalement dans les zones soudano-sahéliennes, sur des sols bien drainés ou temporairement inondés, et s’adapte remarquablement aux conditions climatiques rudes, résistant à la sécheresse et aux feux de brousse. Sa croissance lente et sa longévité impressionnante en font une espèce durable, mais vulnérable à l’exploitation abusive.
Encadré 2 : Approche communautaire et gouvernance locale
Le PIDACC adopte un modèle fondé sur la gestion communautaire décentralisée. Concrètement :
- Chaque groupement de producteurs bénéficie d’une convention de financement signée directement avec le projet.
- Un compte bancaire est ouvert au nom de chaque groupement.
- Les groupements procèdent eux-mêmes à l’achat des intrants (semences, outils) et assurent l’exécution technique : semis, entretien, suivi.
- Chaque site est encadré par un comité de gestion villageois, avec un appui technique des services communaux et des directions techniques déconcentrées de l’État (environnement, agriculture, etc.).
Suivi des résultats et perspectives
Une évaluation participative est en cours pour apprécier l’efficacité des opérations. Les premiers résultats indiquent :
- Un taux de germination des noix de rônier dépassant 70 % dans certaines parcelles.
- Une amélioration progressive de la couverture végétale.
- Une réduction de l’érosion sur les sites ciblés.
- Une meilleure disponibilité du fourrage pour les éleveurs, en particulier pendant la saison sèche.
Car, les rôniers sont bien plus que des arbres. Ils nourrissent, habillent, soignent et abritent. Leurs fruits servent à nourrir les familles, leurs fibres sont tressées par les femmes en nattes et paniers, leur bois devient abri ou banc d’école. Dans certains villages, leur sève se transforme même en vin de palme, réservé aux grandes cérémonies.





