Burkina Faso : Femmes dozos, ces soldats de l’ombre contre l’insécurité

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Reconnues comme tradipraticiennes ou « guérisseuses », les femmes dozos, sont très engagées dans la police de proximité. Aux côtés des forces de défense et de sécurité, elles participent, entre autres, à la lutte contre le terrorisme, le braconnage, la coupe du bois et le grand banditisme. Retour sur ces soldats de l’ombre, à travers l’histoire de maîtresse dozo A. S, et quelques- unes de ses consœurs.

A. S est née dans l’univers des chasseurs traditionnels dozos du village de Sani, localité située à 30 kilomètres de Boromo, environ 200 kilomètres de Ouagadougou. Son père, Karim et son grand-père paternel étaient tous des chefs dozos. Le mot dozo, doso, ou encore donson, signifie « rentrer à la maison » en langue dioula (Mandé). Il s’agit d’un regroupement de chasseurs et de tradipraticiens au sein d’une confrérie, avec pour missions d’administrer des soins, de chasser le gibier et de protéger la faune, la flore, les biens et les personnes. Ces dozos sont présents au Mali, au Ghana, au Liberia, au Sénégal, en Sierra Leone, en Côte d’Ivoire, en Gambie et au Burkina Faso, etc. Au pays des Hommes intègres, ils sont présents dans les 13 régions, mais plus concentrés à l’Ouest. Cette confrérie composée majoritairement de personnel masculin, enregistre aussi des femmes dans ses rangs.

Septième d’une fratrie de 26 enfants dont 15 garçons, A.S a perdu tous ses frères à l’exception du benjamin, aujourd’hui, âgé de 29 ans. Selon les confidences, son père, un grand chasseur, aurait tué beaucoup d’animaux et pour le punir, les génies de la brousse ont décidé « de prendre la vie de ses enfants », la quasi-totalité de sa progéniture. Pour sa relève, le vieux chasseur s’est tourné vers sa fille A.S. Une fillette à l’allure d’une virago avec des aptitudes et dons divers.

« Toute petite, j’ai été initiée par mon père. Il m’a entraînée au maniement des armes et surtout à la fabrication de la poudre à fusil », explique-t-elle, le 10 juillet à Ouagadougou. A sa droite, le père-fondateur de l’Union nationale des dozos tradipraticiens de santé du Burkina, maître Yacouba Drabo, atteste que très courageuse, A.S assistait son père à toutes les cérémonies de dozos. Ancien élève de son défunt père, Yacouba Drabo, alias «King Bonck », va poursuivre l’initiation de Alimata jusqu’à son intégration dans les regroupements de dozos.

Le 2 septembre 2020, Gnédan Patoin, un compagnon de son père et chef dozo du village de Siou à 54 kilomètres de Boromo, témoigne également : « Déjà petite, elle préférait la compagnie des garçons et aimait beaucoup la lutte et la chasse au lance-pierres. Aucun garçon de son âge ne pouvait la terrasser ». A 12 ans, poursuit-il, elle tirait déjà au fusil. « Tout comme mon papa, j’étais une passionnée de la grande chasse. La demeure familiale est embellie par des trophées d’animaux abattus par mon père», confie A. S. A force de tirer au fusil, A. S est devenue au fil du temps, presque malentendante et il faut élever la voix pour se faire entendre.

D’élève à maître

Du statut d’élève-dozo à celui de dozo confirmé, A. S, née le 1er janvier 1966, totalise 45 ans de vie de dozo. Actuellement, maîtresse dozo, elle participe à la grande chasse. « J’ai déjà tué des animaux bannis et sacrés comme le coba, l’hyène, le porc-épic, le buffle », soutient-elle. L’éléphant, l’hippopotame, le lion n’ont pas échappé à ses armes. Pour le petit gibier tel que le lièvre, la biche, l’antilope, le nombre est incalculable. Lorsque nous avons rencontré A .S, le 14 juillet 2020 à Ouagadougou, lors de son passage pour la confection des cartes de membres des dozos de sa localité, nous avons vu une mère de sept enfants, très frêle qui flottait dans sa tenue dozo en cotonnade de couleur verdâtre qu’elle a troquée contre le pagne et le foulard.

Cette femme, mariée à un maître coranique, se consacre à l’initiation des nouvelles recrues et à l’enseignement des membres. « J’initie des hommes dozos. Aussi beaucoup de dozoba sont-ils sous ma protection », révèle-t-elle. Nous en avons rencontré quelques-uns de ses élèves à Siou, le 2 septembre 2020. L’un deux, Soungalo Yiri, chef dozo de Wonmila à 5 kilomètres de Siou confirme les dires de Alimata : « J’ai connu maîtresse A.S, il ya 12 ans, lors d’un déplacement des dozos à Ouagadougou. J’ai aimé ses enseignements et j’ai aussitôt demandé à être sous sa coupe. Elle est appréciée, crainte et respectée de toute la confrérie », soutient-il.

Membre de l’Union nationale des dozos du Burkina depuis 2005, A.S est la présidente nationale des femmes dozos tradipraticiennes de santé. Mais, elle n’est pas la seule femme dozo du Burkina Faso. « Au niveau de l’Union nationale des dozos tradipraticiens de santé du Burkina, nous avons enregistré 22 000 membres dont près de 200 femmes. Quant à l’Union panafricaine, les dozos sans frontières, les hommes sont plus d’un million et nous avons également beaucoup de femmes », confie le dozoba, Yacouba Drabo, par ailleurs, coordonnateur de l’Union panafricaine des dozos sans frontières (UDSF).

Parmi ces femmes dozos, il y a Céline Zerbo qui vit à Yéguéresso, à une vingtaine de kilomètres de Bobo-Dioulasso. Agée de 56 ans et mère de trois enfants, dame Zerbo revêtue de sa tenue dozo, nous accueille le 15 juin 2020, fusil à la main. « Cela fait plus de trois ans que je n’ai pas utilisé mon fusil parce que je suis malade. Je ne peux plus me tenir debout pour tirer car cela me demande beaucoup de force », dit-elle en massant ses genoux. En évoquant ses premiers moments dans la famille dozo, Céline Zerbo raconte avoir participé à plusieurs sorties des dozos après son initiation. Et ce, toujours en compagnie de son époux, Sanou Souro, chef dozo de Yéguérésso. A toutes ces randonnées, elle faisait toujours partie des tireurs de fusils.

Une pratique qui n’est pas permise à tous, selon le chef de la confrérie des dozos de l’Ouest, dozoba Blaise Sanou. « Elle a déjà tiré plusieurs fois le fusil. A chacune de ses prestations, le public l’admirait et demandait à connaître son mari », confie avec fierté son époux. Cela a toujours été un honneur pour lui d’entendre des compliments et des hommages à l’endroit de sa conjointe.

A Desso, village de la commune de Bama, à une trentaine de kilomètres de Bobo-Dioulasso, vivent Korotimi Sanou, mère de six enfants et Marie- Madeleine Sandaogo. A 45 ans, Korotimi compte onze ans d’expérience et ce, après le décès de son époux. Aujourd’hui, elle recrute les femmes désirant intégrer la confrérie en mettant en avant la noblesse de la mission, celle d’être au service des autres. Marie- Madeleine Sandaogo, 34 ans et mère de trois enfants, a rejoint les recrues de Korotimi, il y a trois ans. Avec l’accord de son époux qui n’est pas du corps, elle a suivi les étapes d’initiation.

A Banfora, à 85 kilomètres de Bobo-Dioulasso, Awa Traoré, 27 ans et mère de deux enfants, maîtrise les rouages de la confrérie. Fille de dozo, elle a été initiée toute petite. Actuellement dozo tradipraticienne, elle a intégré la communauté, il y a six ans et dit manier avec dextérité l’arme traditionnelle même si elle n’aime pas s’en servir. Mariam Ouattara et Adja Kadi Drabo que nous avons rencontrées le 29 juin 2020, à Sabtenga, à une trentaine de kilomètres de Ouagadougou ont aussi fait le choix de rejoindre les dozos. C’était lors de la cérémonie de Djibon de Dankun, un rituel d’adoration de fétiches des dozos de la région du Centre.

« J’assistais mon père dans ses pratiques. En brousse, souvent après la chasse, on mangeait la viande toute crue. Un jour, il m’a dit que c’est dommage que je ne sois pas un homme, sinon, il allait me préparer pour assurer la relève. Il disait que comme je suis une femme, je suis une étrangère », se rappelle toujours la quinquagénaire. Mais, cela ne l’a nullement découragée, bien au contraire. Très déterminée à devenir dozo, son père a fini par l’initier. Et aujourd’hui, elle est devenue dozo tradipraticienne. « J’ai aimé la profession, mais, avec l’âge, je ne suis plus très active. Toutefois, je compte initier un de mes petits fils qui vit avec moi pour la relève », annonce Mariam Ouattara.

Quant à Adja Kadi Drabo, après avoir côtoyé les dozos, pendant plusieurs années, elle a fini par les rejoindre. Présidente de l’Association des femmes de la médecine naturelle du Burkina Faso (AFEMEN) depuis 1990, elle a été deux fois faite Chevalier de l’Ordre du mérite burkinabè avec agrafe Santé et Action sociale, puis ambassadeur de la paix internationale. Des distinctions qu’elle doit respectivement à ses engagements dans la promotion du vivre-ensemble et de la cohésion sociale. Adja Kadi Drabo a aussi entraîné sa fille, Ina Ouédraogo.

Comptable de formation et tradipraticienne, celle-ci vient d’intégrer le groupe, pour dit-elle, assurer la relève. « J’ai été bien accueillie. Les dozos sont disponibles dans l’enseignement et aussi avec l’aide de maman, j’ai découvert un nouvel environnement, celui de la culture africaine basée sur l’entraide et l’acceptation de l’autre au sein des communautés », précise l’élève-dozo.

La féminité, un atout

Même si les maternités et les menstrues limitent leur participation aux rituels des dozos, les femmes sont d’une grande importance pour la confrérie dozo. L’élève-dozo, Ina Ouédraogo, estime que c’est déjà un privilège pour les femmes d’être acceptées dans la confrérie. Pour sa mère, les femmes évoluent dans les mêmes structures que les hommes et certaines siègent au conseil avec ces derniers. « Les femmes comptent aux yeux des hommes et chacun a sa place. Lors des cérémonies, nous avons notre mot à dire », précise Adja Kadi Drabo.

Le dozoba Blaise Sanou soutient qu’un dozo sans une épouse, est un dozo incomplet. Il raconte qu’il ya des femmes qui ont réussi la prouesse de sauver leurs maris et des villages des griffes d’animaux sauvages et de certains ennemis. « Certains animaux féroces de même que des guerriers ennemis ne peuvent être abattus que par la femme », révèle-t-il. La raison, selon dozoba Yacouba Drabo, est que ces derniers se protègent plus contre les hommes que contre les femmes.

« Face à de telles situations, les hommes préparent les fusils pour les femmes qui les abattent par l’effet de surprise », précise maître Drabo. Du coup, les femmes dozos sont plus sollicitées dans la confrérie pour des missions spéciales et secrètes. Mariam Ouattara confie avoir effectué plusieurs missions de ce genre aux côtés du président de l’Union nationale des dozos du Burkina, le dozoba Seydou Dango.

Connaissant les secrets de la nature pour avoir été initiées, les femmes dozos contribuent au bien-être des populations avec des soins. A cela, s’ajoute leur implication dans la sécurisation des personnes et de leurs biens. Adja Kadi Drabo atteste que le combat ne se mène pas uniquement sur le front. « Nous collaborons avec le gouvernement sur plusieurs aspects pour sécuriser le pays », avance-t-elle.

« Dans le domaine de la sécurité, il y a ceux qui sont sur le terrain, mais il y a également ceux qui contribuent dans l’ombre pour protéger, épauler la troupe », ajoute la dozo Ouattara. Dozoba Drabo affirme aussi que très souvent, ce sont les femmes qui les alertent en cas de comportements suspects d’individus. A leur tour, les hommes initient des opérations d’identification et d’interpellation.

Lutter contre l’insécurité

L’une des figures emblématiques de cette contribution dans la lutte contre l’insécurité est maîtresse A.S. qui s’investit énormément dans la région de la Boucle du Mouhoun. Elle collabore avec les institutions étatiques dans la traque des grands bandits. Un engagement qui a contribué à l’arrestation de plusieurs d’entre eux. « Un jour, j’étais dans un car en partance pour Boromo et nous avons été attaqués par des coupeurs de route. Ils ont dépouillé tout le monde sauf moi. J’ai eu le temps d’alerter les forces de l’ordre qui ont pu les arrêter », raconte la maîtresse dozo. Selon son maître, Yacouba Drabo, A. S disposerait du pouvoir d’invisibilité qui se manifeste automatiquement en cas de danger.

Dans le cadre de la police de proximité, elle a initié plusieurs sessions de formation à Orodara, Houndé et à Ouagadougou. « Je suis aussi engagée dans la protection de l’environnement en luttant contre le grand braconnage, les feux de brousse, la divagation des animaux», ajoute A.S.

Une bonne collaboration avec les services de l’environnement

Le 3 septembre 2020, le directeur provincial par intérim du département en charge de l’environnement de la province des Balé, le lieutenant des Eaux et forêts, Mamoudou Sawadogo, explique que son service mène des activités de police forestière avec les dozos pour appréhender ceux qui causent du tort à l’environnement. Pour les femmes dozos, ces services de l’environnement préfèrent les mettre à contribution au niveau des villages et de façon discrète que de les associer pleinement à des missions de répression et de police intense. « Nous avons des femmes dozos à Siou et à Ouahabou qui figurent sur la liste de nos collaborateurs qui nous appuient surtout dans la lutte contre la coupe du bois vert, la cueillette des produits non mûrs et dans la protection de l’environnent », avoue-t-il. L’autre combat de la dozo

A .S est la lutte contre l’excision et le trafic d’enfants. Avec ses consœurs, elle organise des opérations de don de sang et de salubrité. Un engagement qui va au-delà des frontières de son pays. A cet effet, elle a effectué des missions auprès de dozos, hors du Burkina. « En 2015, j’ai participé à la caravane sous régionale de l’intégration pour parler de la confrérie du Burkina et du Mali, dans le cadre d’un partenariat pour la solidarité dans la lutte contre le grand banditisme », indique A .S. Bien avant l’accentuation de la crise, la confrérie dozo avait participé à plusieurs formations sur son rôle dans le renseignement avec les Forces de l’ordre et de sécurité (FDS).

« Nous nous sommes retrouvés au front par la force des choses. C’était après l’assassinat de nos chefs dozos par les groupes d’opposition armés à Kain », raconte maître Yacouba Drabo. Cette implication des dozos a été aussi légitimée par l’adoption de la loi sur les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), en janvier 2020. Avec cette loi, beaucoup de dozos se sont inscrits, dont des femmes. Une dizaine d’entre elles luttent aux côtés de leurs frères d’armes.

« Avec le déplacement massif des populations, certaines sont parties avec leurs familles, mais d’autres sont restées et continuent le combat », informe, le coordonnateur de l’UDSF, Yacouba Drabo. Ces combattantes sont de la « Dozo Assistance Internationale » (DAI), une unité combattante initiée par l’UDSF. Dans ce groupe de commandos, les femmes dozos sont bien initiées et encadrées. «Recrutées au sein des dozos, une soixantaine de femmes bénéficient des mêmes modules de formation que les hommes », précise maître dozo Koudous Ouédraogo, encadreur sportif dans des écoles paramilitaire du Burkina. Certaines femmes dozos sont déployées au sein même de la confrérie comme gardes rapprochées des chefs dozos. L’une d’elles, K. D est née dans une famille de dozos et initiée depuis son enfance.

A 57 ans, cette infirmière à la retraite mère de sept enfants est au service du dozoba Drabo. Rencontrée auprès de son grand maître, le « King Bonck » à Ouagadougou, le 21 août 2020, elle confirme prendre part à presque toutes ses missions. Selon, le responsable de l’Unité d’intervention rapide (UIR), Salif Bakayoko, une dizaine de femmes dozos commandos venues des régions du Sud -Ouest et de la Boucle du Mouhoun sont en formation. « Le chef est en train de nous préparer pour le front. Il y a la peur, mais un dozo ne doit pas avoir peur, encore moins, un dozo commando », confie la garde du corps du dozoba, commando K. D. M. Bakayoko explique que la plupart de leurs prédécesseurs commandos femmes sont affectées dans son unité pour la défense de la patrie. Cette unité d’élite est spécialisée dans l’interpellation et l’arrestation des présumés bandits et délinquants.

L’une des sorties de ces femmes commandos étaient aux premiers mois de la pandémie de la COVID-19, dans la Boucle du Mouhoun. « C’était une mission conjointe avec l’armée à Dédougou et Di avec quelques femmes dozos », confie le commando, Koudous Ouédraogo.
A la gendarmerie de Boromo, sans autorisation de la hiérarchie, nous n’avons pas trouvé d’interlocuteurs pour confirmer ou infirmer la présence de femmes dozo au front. Le dozoba Yacouba Drabo, indique qu’en plus du front, il y a d’autres « commandos», qui assurent la sécurité des biens et des personnes devant les services et les domiciles comme vigiles. Dans ce lot, elles sont une vingtaine dans la capitale et une quinzaine, à Bobo-Dioulasso.

Engagées également dans la résolution des conflits fonciers, ces femmes dozos reçoivent régulièrement des cadeaux et des attestations de reconnaissance pour leurs actions dans la confrérie en tant que messagers et ambassadrices de la paix. Toutefois, le dozoba Yacouba Drabo et ses confères déplorent le fait que leurs consœurs ne soient pas soutenues par des organisations féminines. Elles sont les oubliées dans la chaine de la gouvernance sécuritaire.

Mariam OUEDRAOGO
mesmira14@gmail.com

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