Viol conjugal : Un tabou dont souffrent des femmes en silence

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Le viol conjugal peut se définir comme étant tout acte de pénétration vaginale, orale ou anale par le moyen d’organe sexuel ou tout autre membre du corps ou encore par un objet sans le consentement de sa ou son conjoint (e). Au Burkina et sur le continent, le viol conjugal est vu comme un phénomène surréaliste. Victimes de ce phénomène, plusieurs femmes se murent dans un silence total.

Dans un univers comme le Burkina Faso, où le sexe demeure un sujet tabou, le viol conjugal est perçu comme étant un « concept de Blancs » pour les uns, et un « phénomène irréel » pour les autres. Certains en Afrique vont jusqu’à voir le viol conjugal comme une « pratique normale ». Issa Ouédraogo est un jeune marié que nous avons rencontré dans un grin de thé (ndlr : c’est le lieu de retrouvailles et de causeries des jeunes dans les milieux urbains, autour
du thé en général).

Il estime que « dans certaines cultures comme la sienne, la femme a été formatée de telle sorte que si elle est mariée à un homme, même si c’est un mariage arrangé, il y a des choses qu’elle ne peut pas refuser ». « Dans certaines cultures, le mari n’a même pas besoin de demander à faire l’amour à sa femme. Quand il descend du boulot, la femme lui donne à se doucher d’abord, il mange ensuite et c’est ça qui reste. C’est normal, c’est le
rôle de la femme, donc cette affaire de viol conjugal est irréelle », poursuit-il.

Des témoignages de victimes

Pendant que certaines victimes préfèrent se murer dans le silence face à cette situation, d’autres, sous couvert d’anonymat ont décidé de se confier sur leur sort. Anne Marie (Nom d’emprunt), femme mariée et mère de deux enfants, est victime répétitive de viol conjugal. Impuissante, elle décide de trouver refuge dans la prière : « Mon mari ne sait pas que je suis malade, il n’arrive pas à admettre que je n’ai souvent pas envie. Pour lui, je dois toujours dire oui et quand je refuse, il me bat et me force à coucher avec lui. Je vis ce calvaire depuis un moment et je ne peux en parler. Parler c’est le faire traiter de tous les noms par notre société. Les seuls moments où j’arrive à me décharger de ce fardeau c’est quand je vais me confesser à l’église. Actuellement je ne peux pas non plus le quitter à cause des enfants, je me contente de prier et de demeurer dans le silence ».

Elle aussi victime de viol par son conjoint, Anifa (nom d’emprunt) femme en souffre. Elle porte un lourd fardeau. « Si la vie de couple est ainsi, j’aurai préféré ne pas être mariée. Mon mari a besoin d’une intervention divine. Il m’oblige à coucher avec lui même quand je n’ai pas envie et même quand je suis en période. Je n’en peux plus. Il passe son temps à me dire qu’une femme ne doit pas refuser son homme que c’est ce que la société recommande. Est-ce parce que la société le recommande que je dois mettre ma santé en danger? Franchement je ne sais plus quoi faire », désespère cette femme qui ne sait plus à quel Saint se vouer.

Caricature / Confession d’une femme victime de viol conjugal

Un acte puni par la loi

Pourtant, ce n’est pas ce que pense le législateur qui a pris conscience du phénomène dans le Code pénal révisé en 2018. L’article 14 de la loi N° 061-2015/CNT, portant prévention, répression et réparation des violences à l’égard des femmes et des filles, punit le viol commis de manière répétitive sur une partenaire intime et habituelle avec qui l’auteur entretient des relations sexuelles stables et continues. Ainsi tout viol commis entre conjoints, concubins ou
même simples partenaires intimes stables et habituels est puni par la loi burkinabè. Mais la difficulté pour l’appréhender reste entière : il faut d’abord la dénoncer, ensuite la prouver. Ce qui suppose qu’on en fait une affaire publique. Et c’est là que réside la difficulté pour les victimes.

Selon Julie Rose Ouédraogo, membre de l’Association des femmes juristes du Burkina Faso : « Le viol conjugal est une infraction qu’on doit prouver comme toute autre infraction. Pourtant, le viol de façon générale est difficile à prouver en dehors des cas où il y a eu violence ayant laissé des traces sur le corps en plus de la présence de spermes dans le vagin  ou lorsqu’il y a eu des témoins. On voit donc que le viol conjugal, que l’on tend à assimiler au
respect du devoir conjugal, sera difficile à prouver. Ce qui pousse beaucoup de femmes à garder le silence ».

« En isolant le viol conjugal pour en prévoir une répression distincte et légère (peine d’amende) par rapport à celle prévue pour le viol en général (peine de prison), le législateur a sans doute voulu plutôt tenir compte de l’intérêt de sauvegarder les liens conjugaux tout en dissuadant contre de telles pratiques dans l’avenir », renchérit-elle.

Allant dans le même sens que Julie Rose Ouédraogo, Olivier Caboré, juriste de formation et communicateur au sein de « Juristes sans frontières », explique que l’article 14 de la loi n°061-2015/CNT portant prévention, répression et réparation des violences à l’égard des femmes et des filles punit le viol commis de manière répétitive sur une partenaire intime et habituelle avec qui l’auteur entretient des relations sexuelles stables et continues. Selon lui,
cela peut être considéré comme viol conjugal.

Il estime que le législateur a osé, mais il n’est pas allé au bout : « Le législateur exige que l’acte soit répétitif sans donner de précision. Est-ce à dire que c’est la pénétration qui doit être répétitif pendant l’acte forcé ou est-ce le fait de répéter sur plusieurs jours qui considéré comme répétitif, pour parler de viol conjugal ? » En l’en croire, dans cette démarche juridique, le terme « répétitif » n’a pas été précisé.

Olivier Caboré, Chargé de Communication de l’Association Juristes sans frontières

Suite à une publication de l’association « Juristes sans frontières » sur l’existence du viol conjugal en 2017, deux femmes ont eu le courage d’en parler. L’une, veuve, explique qu’elle était violée par son défunt mari et l’autre, mariée toujours dans son foyer, s’est également confiée à l’association. Toutes les deux ont souhaité garder l’anonymat. Considéré comme « tabou », le viol conjugal est un sujet qui ne se discute pas sur la place publique mais plutôt dans les coins à femmes c’est-à-dire dans les salons de coiffure, les boutiques de vente des secrets de femme.

Nous avons entrepris de fréquenter ces milieux le temps de cette enquête. Il en ressort que beaucoup de femmes en sont victimes mais préfèrent se taire à jamais. Martine (nom d’emprunt), rencontrée dans un salon de coiffure à Ouagadougou, lors d’une discussion, lance le débat en demandant aux autres femmes si dans un couple légalement marié on peut parler de viol conjugal. Selon elle, sa cousine Assita (nom d’emprunt) est victime de viol dans son foyer : « Ma cousine Assita m’a dit que son mari la force à coucher avec lui malgré elle. Il ne tient pas compte des jours où elle n’en veut pas et ou se sent fatiguée. Pour lui, c’est normal vu qu’ils sont mariés ».

Dans le salon de beauté, les avis sont partagés sur la question. Certaines femmes, en effet, pensent que le mari est dans son droit car une femme ne doit pas refuser son homme surtout si ils sont mariés. Par contre, d’autres estiment que la cousine de Martine est dans son plein droit de refuser si elle donne des raisons valables de maladies ou de fatigue. « Quand je suis indisposée ou que je suis fatiguée, mon homme n’insiste pas et ne me force pas. Il comprend. Tout est question de dialogue dans le couple » confesse Mélinda, une cliente du salon. Des avis divergents certes, mais, pour sûr, le viol conjugal est sanctionné par la loi, même s’il n’y a pas de peine d’emprisonnement. Ainsi, quiconque reconnu coupable d’infraction de viol conjugal est puni d’une peine d’amende de cent mille (100.000) à cinq cent mille (500.000) francs cfa.

La fatwa des religions

Si le viol conjugal est condamné par la loi, il l’est également par les différentes religions pratiquées au Burkina Faso.
La religion musulmane condamne le viol conjugal. Selon les explications de Lassané Sakandé, imam au CERFI (Cercle de réflexion et de formation islamique), le coran parle des liens de cohabitation entre l’homme et la femme d’une façon générale. Et pour en ce qui concerne le couple, dit-il, « Dieu nous dit dans le coran au niveau de la sourate 35, que parmi ses signes, parmi les preuves de son existence il y a le fait qu’il a créé de vous pour vous des
épouses pour que vous viviez en tranquillité et en harmonie avec elles ».L’imam poursuit en disant que Dieu dit à la fin du verset qu’Il a placé en nous de l’affection et la bonté.

« Dieu dit que l’épouse est issue de l’époux, comme on le dit, la femme est issue d’une des côtes de son mari donc elle est une partie de lui », tel est l’objectif du couple en l’islam, il serait donc paradoxal de parler de viol dit-il. Selon l’imam Sakandé, l’Islam dit que « les femmes sont un champ de labour pour les hommes mais pour cela, il faut préparer le terrain en faisant des avances, la préparer à accepter, c’est-à-dire avoir son consentement ». En Islam, on ne peut pas parler de viol et le viol qu’il soit conjugal ou extra conjugal est condamné.

Tout comme la communauté musulmane, celle évangélique condamne également le viol conjugal. La vie conjugale étant réglementée, elle ne permet pas de parler de viol conjugal au sein de la communauté évangélique. Selon le pasteur Simon Ramdé, rencontré au sein de la Fédération des églises évangéliques burkinabè : « En réalité, si les principes divins sont suivis, il ne devrait pas avoir de viol conjugal. Quand on se marie, c’est comme si on avait le
permis d’usage de l’autre ce qui veut dire qu’en principe, il ne devrait pas avoir de frontières. Mais étant humain, on ne peut être 24h sur 24 sur ça, même si on a le permis, il faut bien le règlementer ». Et le pasteur d’ajouter : « La bible parle du principe que le corps de la femme appartient à son mari et vice versa. Même quand la bible dit cela, c’est avec consentement, pas de façon brutale et violente ».

« Mais la bible continue à nous enseigner en disant : “Ne vous abstenez pas l’un de l’autre si ce n’est par consentement pour consacrer un moment à la prière, après retournez y”. Cela pour dire que la bible reconnaît
que l’absence peut entraîner des tentations. On ne devrait pas parler de viol conjugal parmi les Chrétiens, mais malheureusement cela peut arriver du fait d’une mauvaise interprétation des écritures saintes. Mais si ces personnes retournent rapidement à la prière et à la parole de Dieu, elles pourront surmonter cette épreuve », renchérit le pasteur Ramdé. Et de conclure que « la bible a établi des règles qui régissent donc la vie conjugale et sexuelle qui font que normalement, si elles sont bien suivies, on ne parlera pas de viol conjugal ».

Le viol est un mal et un péché de façon générale

Le viol est un mal et un péché de façon générale. Celui conjugal l’est également. Et selon l’Abbé Kisito Konaté, chargé de l’écoute et de l’accompagnement au sein de la paroisse de Nouna, l’Église catholique ne tolère pas le viol conjugal : « Dans le mariage sacramental, il est question de consentement. Les époux s’acceptent et l’acte sexuel est un don plutôt qu’un devoir. On parle de devoir conjugal mais en réalité, c’est plutôt un don. On se donne par
amour pour l’autre pour son épanouissement ».

Au cours de nos échanges, il nous a fait savoir qu’il est souvent confronté à des cas de viols conjugaux de façon voilée en général mais un cas en particulièrement retenu son attention. Il s’agit, selon le prêtre, d’un cas qui est actuellement en procédure de nullité de mariage au sein du tribunal ecclésiastique. A l’en croire, « la fille a été promise mais elle n’a jamais aimé ce mariage quand bien même le mariage fut célébré à l’église. Elle n’a jamais été
consentante. Après les enquêtes menées par le tribunal, le monsieur a reconnu que le premier rapport sexuel a été un combat, une vraie lutte. Il y a eu une grossesse et ils se sont séparés, il y a plus de 20 ans. C’est dire que ça n’a pas été un consentement et je pense qu’il y a eu un cas de viol conjugal ; et pour l’Église, le consentement donné devant Dieu était vicié vu qu’elle était sous à une pression familiale et la relation sexuelle a été forcée et reconnue par les deux ».

« Dans la conception traditionnelle, il peut arriver que l’on promette une fille dès sa naissance à un homme. Mais ça, c’était à l’époque de nos grands-parents. Et le mariage sur la base de promesse et par engagement pouvait se faire sans grands problèmes. Mais à partir du moment où culturellement, il y a eu des brassages, la notion du mariage forcé a commencé à apparaître. Aussi par le biais de la culture et l’éducation, ce genre de mariage était bien encadré et bien suivi donc on ne pouvait pas parler de viol conjugal. Ce n’est pas une union qui est partie de sentiment de l’épouse envers l’époux », Explique le Yirim Naaba, un chef coutumier en milieu moagha.

La complicité doit être au cœur du couple

Alors que les communautés religieuses s’opposent au viol conjugal Suzanne Ilboudo, présidente de l’Association des femmes divorcées et des enfants en difficulté, estime que les femmes doivent négocier avec leurs partenaires : « Je crois que les femmes doivent négocier avec leurs partenaires. Ce qui est beaucoup plus intelligent, sinon si nous devons dire qu’il y a viol conjugal ce n’est pas toujours évident dans nos contrées. Nos hommes, même quand ils
sont éduqués à l’occidental, manifestent leur dictature et suprématie sur les femmes. Si nous ne savons pas négocier ça va être compliqué ».

La complicité doit être au cœur du couple pour Suzanne Ilboudo. « On ne dit pas de programmer mais l’un tout comme l’autre doit comprendre qu’il y a des jours ou l’envie n’est pas au rendez-vous. Les femmes doivent pouvoir faire comprendre à leurs époux que pour des raisons de fatigue ou de menstruation, elles ne sont pas aptes à le faire. Sinon je peux dire que toutes les femmes en sont victimes car il y a des moments où elles le font
malgré elles », convainc-elle.

Suzanne Ilboudo pense qu’en voulant trop revendiquer les droits des femmes par rapport à ce sujet, on risque de casser beaucoup de couples. Elle estime qu’on ne peut pas toujours défendre les femmes par rapport au viol conjugal. « Si on doit mettre l’accent sur cela, il y aura beaucoup de divorces. Mais je pense que si tu raisonnes bien le mari, ça passe. Une femme m’a dit que le jour où monsieur rentre avec un sachet noir (Ndlr – appellation donnée à un petit cadeau que rapporte l’époux à sa femme,généralement de la nourriture) elle sait qu’il a envie d’elle et de son côté elle est également aux petits soins ce qui prouvent qu’il y a une complicité et une communication dans le couple. Je préfère qu’en matière de viol, conjugal, on parle de négociation, de communication et si on peut sensibiliser les gens sur ça, c’est bien. Mais parler de sanctions, c’est casser les couples », explique la présidente de l’association des femmes divorcées et des enfants en difficultés.

Cet article a été réalisé par Mireille Sandrine Bado en collaboration avec minute.bf, dans le cadre du projet Autonomisation des femmes journalistes avec le soutien de Foundation for a Just Society

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