Le journalisme d’investigation en danger au Niger

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Le 07 mai 2021, la Justice nigérienne condamne le journaliste d’investigation Moussa Aksar, Directeur de publication du journal « L’Évènement », pour diffamation. Cette condamnation fait suite à une plainte déposée contre lui après la publication de son enquête sur les malversations financières au ministère de la Défense nationale du Niger. Une condamnation qui vient s’ajouter aux nombreuses atteintes à la liberté d’expression dans ce pays où le journalisme d’investigation est un métier risqué.

En matière de liberté de la presse, le Niger a perdu deux points au dernier classement de Reporters sans frontières (RSF). Selon le Responsable du bureau Afrique de RSF, Arnaud Froger, la condamnation du journaliste d’investigation qui dénonce des cas de malversations est un encouragement à la mauvaise gouvernance et une attaque contre le journalisme d’investigation au Niger. Pour Ali Soumana, journaliste d’investigation et Directeur de publication du journal « Le Courrier », la pratique du journalisme d’investigation au Niger est difficile.

« Le journalisme d’investigation est mal perçu par les tenants du pouvoir toujours prêts à anéantir tout journaliste qui met à nu les mauvaises pratiques de leur régime. Au Niger, par exemple, quand un journaliste mène une enquête qui éclabousse le régime, on cherche des artifices pour contourner l’ordonnance 2010 (qui dépénalise le délit de presse – NDLR) pour que la Justice puisse régler les comptes aux journalistes », s’indigne Ali Soumana plusieurs fois interpellé pour avoir publié des enquêtes sur des pratiques de mauvaise gouvernance.

Acharnement judiciaire et menaces de mort

Moussa Aksar, n’était pas à sa première poursuite après publication d’une enquête. « Je suis un habitué des tribunaux », avait-il ironiquement déclaré quand il a reçu une énième assignation à comparaître pour son article sur les malversations financières. Ses enquêtes sur la mafia dans l’octroi de permis miniers au Niger et sur les faits de corruption des hommes de pouvoir lui ont valu plusieurs interpellations et plusieurs jours en détention. Mais il est resté déterminé pour faire son travail.

Pendant qu’il menait son enquête sur les malversations financières au ministère de la Défense nationale, Moussa Aksar a reçu des menaces de mort d’un présumé trafiquant d’armes, proche des arcanes du pouvoir à Niamey. Il a porté plainte mais l’auteur n’a jamais été inquiété par la Justice. Plusieurs fois interpelée par les organisations internationales de journalisme, dont la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d’investigation en Afrique de l’ouest (CENOZO), la Justice nigérienne n’a daigné donner une suite à la plainte du journaliste.

« Ce n’est pas facile de faire du journalisme d’investigation au Niger parce que la Justice, qui est le rempart contre tout ce qui est pillage, est malheureusement aux ordres. Elle se range toujours du côté de l’oppresseur et non de l’opprimé. La condamnation de notre confrère Moussa Aksar pour son enquête sur les malversations financières au ministère de la Défense nationale est illustratif », déplore Ibrahim Manzo Diallo, journaliste d’investigation nigérien, Directeur de publication de « Aïr Info » à Agadez (nord Niger).

Défendre un droit fondamental

Au Niger, la liberté de pensée, d’opinion, d’expression est garantie par la loi fondamentale : la Constitution. En 2010, le pays s’est doté d’une ordonnance sur la liberté de la presse, qui dépénalise le délit de presse. Mais depuis 2010, des journalistes ont été arrêtés puis incarcérés. Une situation qui interpelle les engagements pris par l’État du Niger vis-à-vis des normes internationales en matière de liberté d’expression telles que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, la Déclaration de principes sur la liberté d’expression en Afrique, la Convention des Nations-Unies contre la corruption et la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples.

Selon Me Boudal, avocat du journaliste d’investigation Moussa Aksar, on ne peut pas étouffer dans l’œuf la liberté d’expression. « Par principe, on fait appel [de la condamnation de Moussa Aksar] parce que ce n’est pas Moussa Aksar qu’on défend, c’est la presse qu’on défend », a-t-il déclaré au micro de Radio France internationale (Rfi). « Il faut que les journalistes, pas seulement ceux qui font l’investigation mais les journalistes en général, s’unissent pour faire face à l’impunité et à l’incurie de la Justice », préconise Ibrahim Manzo Diallo.

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