La localité d’Inafarek, située à environ 800 km au nord-est de Tombouctou, à l’extrême nord du Mali et à environ 20 km de la frontière algérienne, a été le théâtre ces derniers temps de l’arrivée massive d’une grande foule de migrants illégaux. Elle est contrôlée par des mouvements armés tels que le Mouvement Arabe de l’Azawad (branche CMA-rébellion). Ici, les lois maliennes en matière d’immigration sont foulées au pied à cause de l’absence d’autorité légale. Cette zone à la frontière algéro-malienne est considérée comme un haut lieu de passage des contrebandiers. 

Les migrants d'Afrique sub-saharienne, en particulier du Ghana, de la Guinée, de la Côte d'Ivoire, du Sénégal, de la Gambie et du Burkina Faso, y compris des Maliens, empruntent un nouvel itinéraire. Ils se regroupent à Sévaré, dans la région de Mopti, en attendant d’entrer en contact avec un passeur pour la poursuite de leur périple. Une fois le contact établi, le passeur les emmène d’abord à Tombouctou, dans le nord, où ils restent quelques jours avant de continuer leur chemin pour Inafarek. En dépit de la situation sécuritaire très précaire dans cette zone, nombreux sont les migrants qui n’hésitent pas à emprunter cet itinéraire aux allures d’un véritable parcours du combattant.

Gagner du temps pour réussir votre voyage en Europe

A Tombouctou, les migrants sont nombreux à être entassés dans des habitations qui portent le nom de « ATTbougou »  (quartier résidentiel érigé par l'ancien président Amadou Toumani Touré du côté est de Tombouctou, maintenant abandonné en raison des conditions de sécurité dans la région). Chaque matin, ils sont nombreux à sortir de ce quartier munis de leur sacs à  la recherche des passeurs qui les conduiront dans la localité d’Inafarek dans l’espoir de trouver un couloir pour entrer en territoire algérien. 

Parmi ces migrants, nombreux sont ceux qui ont souffert de la route Sévaré-Tombouctou entre les mains de passeurs impitoyables qui leur font subir toutes sortes de mauvais traitements avant de leur soutirer le maximum d’argent. Pourtant, cet axe routier n’est pas encore totalement un no man's land. Il y subsiste quelques rares postes de contrôle étatiques. Mais les passeurs aident les migrants à contourner ces postes contre le paiement de frais supplémentaires. 

« Inafarek est la seule solution pour traverser et nous devons attendre à Tombouctou pour trouver un passeur approprié qui va nous emmener sur place »

Ici, les frais de transport pour un passager ordinaire entre Sévaré et Tombouctou sont à 20 000 F CFA. Alors que pour un migrant, il faut payer deux, voire trois fois plus. De plus, il arrive aussi que certains passeurs, après avoir soutiré de l’argent aux candidats à l’immigration clandestine, leur font débarquer des véhicules pour contourner à pied les postes de sécurité de l’Etat. Ce qui, parfois, n’est qu’une simple ruse pour abandonner des migrants en cours de route. 

Sans compter le fait que sur cet axe routier où la présence de l’Etat est très faible, les voyageurs sont souvent la cible de braquage en complicité avec les passeurs de migrants illégaux à la recherche de client.

Rencontré à Tombouctou, Joan Bole, ressortissant de la Guinée, a attendu plusieurs jours pour arriver à Tombouctou via Sévaré. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres migrants que nous avons rencontrés, Tombouctou reste un couloir favorable, contrairement à Gao ou à Agadez au Niger, où les autorités commencent à resserrer l’étau autour des passeurs et des migrants en destination de l’Algérie et de la Libye. Joan, âgé de 25 ans, souhaite se rendre en Italie ou à Malte en compagnie de 5 autres migrants subsahariens venus de différents pays. « Inafarek est la seule solution pour traverser et nous devons attendre à Tombouctou pour trouver un passeur approprié qui va nous emmener sur place », confie-t-il.

 

Les mouvements armés sont souvent une composante essentielle dans ce trafic. Ils contrôlent la zone en l’absence de l’armée régulière et rien ne s’y passe sans leur consentement. Dans notre périple dans le cadre de cette enquête, nous avons emprunté l’un des véhicules quittant Tombouctou en direction d’Inafarek. La route est caillouteuse, désertique et très impraticable. Ces difficultés, bien que majeures ne dissuadent pas pour autant certains jeunes à poursuivre leur voyage. Parfois, pendant la traversée, il arrive que certains migrants meurent de faim, de soif, de froid ou d’agressions perpétrées par certains bandits. Un cas s’est d’ailleurs produit, au mois de juillet dernier et rapporté par plusieurs médias dont les sites d’informations www.aa.com et www.voaafrique.com. Il s’agit de la découverte de corps sans vie de 19 personnes dont des candidats à l’immigration, dans le désert d’Arawane, au Nord du Mali. 

A en croire ces sources, le véhicule qui les transportait s’est perdu à cause d’un vent de sable qui les a détournés de la bonne direction. Le chauffeur a roulé 40 à 100 km sans aucun point d'eau. Les enquêtes avaient conclu que ces personnes étaient mortes par manque d’eau. Dans le véhicule qui les transportait, il y avait des sacs de voyage, des téléphones portables et des billets de CFA, d’euros, de dollars et de dinars algériens. 

Dans leur tentative de rejoindre l’Europe, les migrants embarquent dans des véhicules qui ne sont pas bien équipés pour effectuer la traversée du désert du Sahara. Sur les parties terrestres du parcours, beaucoup étouffent, sont asphyxiés par des gaz d’échappement, ou sont abandonnés avec les véhicules en panne avant la fin du voyage. 

En plus, les passeurs exigent  fréquemment des sommes d’argent supplémentaires pour chaque étape du voyage. Si les migrants n’ont plus d’argent, ils peuvent être forcés à travailler comme esclaves pour payer les passeurs. Les hommes sont généralement contraints de faire un travail manuel forcé et les femmes contraintes à l’esclavage sexuel. 

Joan le jeune Guinéen nous raconte qu’il a fait la connaissance de 5 autres migrants qui ont choisi de partir avant lui et sont morts de soif.  C’est un passeur qui les a abandonnés en chemin dans le désert d’Inafarek, (situé à 800 km au Nord de Tombouctou) prétextant qu’il partait leur chercher de l’eau. Finalement, il n’est jamais revenu. 

Parmi les candidats à l’Europe dans ces conditions, il y a aussi de jeunes Maliens dont la plupart sont des ressortissants de Kayes et de Sikasso. Selon l’un d’entre eux, Sissoko (28 ans), la situation d’un migrant malien qui quitte son pays n’est pas si différente des ressortissants d’autres pays. « Tous les migrants désireux de faire cette traversée rencontrent les mêmes problèmes », explique-t-il. 

Originaire de la région de Kayes, Sissoko que nous avons croisé dans l’un des véhicules quittant Tombouctou pour Inafarek, le visage sablonneux et la mine crispée nous a confié qu’« ici, nous sommes tous pareils ». Et d’ajouter : « Nous quittons notre milieu sans aucun document administratif pour ne pas qu’on sache que nous sommes des Maliens. Sans cela, les pays d’accueil vers lesquels nous allons, nous refoulent sans aucun état d’âme »

Des groupes armés dictent leur loi

Pour gagner du temps et éviter d’être agressé par des réseaux de trafiquants d'êtres humains et des bandits, certains migrants préfèrent respecter les consignes que leur imposent des passeurs, pourtant à la solde de groupes armés actifs dans la région. A en croire, Ndiaye Abdou, un Sénégalais âgé de 29 ans, il a été contraint de payer la somme de 300 000 F CFA à un passeur se réclamant du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA), notamment sa branche affiliée aux ex-rebelles de la Coordination des Mouvements de l’Azawad, pour son transport de Tombouctou à Inafarek. A l’en croire, en plus de la somme versée à un contrebandier se faisant appelé Moulaye Ould Sidi, il aurait été obligé de payer 10 000 F CFA à chaque poste. 

Les quatre postes existants entre Tombouctou et la frontière algérienne sont partagés entre le Mouvement Arabe de l’Azawad (MAA) et le Mouvement pour la Libération de l’Azawad (MNLA). Et pour notre interlocuteur « les passeurs font tout pour nous faire passer par les barrages contrôlés par les ex-rebelles afin qu’ils nous soutirent de l’argent comme s’il y avait un accord conclu d’avance par les deux parties ».  

Au cours de ce trajet, nous rencontrons ce passeur répondant au nom de Sidi Ould Moulay Ahmed qui se réclame du MAA-Plateforme. Ce dernier, qui refuse le terme de « passeur », ne voit aucune gravité dans l’activité qu’il exerce. Au contraire, il estime que c’est juste pour gagner sa vie et considère son travail comme celui des transporteurs.
« Nous ne sommes pas des passeurs mais nous travaillons comme des transporteurs », nous lance-t-il. Avant de reconnaître l’existence « de méchants » parmi eux qui jettent les migrants dans le désert en les abandonnant sans défense. « Mais cela ne suffit pas pour accuser tout le monde de tels crimes », se défend-il. 

Un autre passeur se présentant comme un officier du u Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA) regroupe aussi des migrants à Tombouctou pour les remettre aux passeurs en échange d’une contrepartie financière. 

L’enfer de la route vers l’Europe, plus clément que le paradis de l’Afrique 

Entre des montagnes couvertes de sable, de cabanes faites de boue, de bois et de morceaux de tissus, nous sommes ici au cœur de la localité d’Inafarek, célèbre pour être le lieu de ralliement de nombreux migrants clandestins et d’autres trafics. C’est dans ce lieu que nous avons fait la rencontre de Touqa Ouattara, une Ivoirienne âgée de 32 ans et aspirant à se rendre en Europe avec son mari beaucoup plus âgé qu’elle. « Notre voyage est illégitime et illégal, mais nous n’avons pas le choix. L'important est de trouver une vie meilleure pour améliorer notre niveau économique. Nous cherchons des opportunités d’emploi ailleurs en l'absence de perspectives dans notre pays. Les conditions précaires dans notre pays sont quasiment les mêmes qu’au Sénégal ou au Mali où nous avons vécu de nombreuses années », nous a-t-elle confié.

« Nous sommes conscients de ce qui nous attend comme souffrance au cours de ce voyage. Mais nous préférons l’enfer de la route menant à l’Europe. Si l’aventure se termine par notre entrée dans l’un des pays européens, nous vivrons dans la paix et la tranquillité. Au cas où la mort intervient dans ce périple, notre souffrance causée par la vie dans ce paradis africain plein de trouble, prendra fin », ajoute-t-elle l’air déterminée. 

Inafarek, l’inhospitalière 

Quelle que soit la stratégie mise en place, selon Joan le Guinéen, personne ne veut rester à Inafarek. « C'est une région désertique, montagneuse et inhabitable avec un grand nombre de passeurs ainsi que des membres de mouvements armés et des personnes en transit, à l’image des migrants, qui sont harcelés à longueur de journée et sont décrits comme des indésirables », explique-t-il.

Le fait d’arriver à Inafarek n’est pas synonyme de la fin du calvaire pour les migrants. Sur place, ils sont abandonnés par les passeurs pour un voyage plus difficile et plus compliqué. En effet, ils doivent attendre que les gardes-frontières algériens baissent leur vigilance pour entrer dans ce pays maghrébin  distant d’environ 20 km.

Travailler pour poursuivre le chemin

Joint au téléphone, Mohamed Cissé, spécialiste des affaires sociales en service au Fonds de développement social de Tombouctou, une structure rattachée au ministère de la Solidarité, nous déclare que « les passeurs ont tracé une nouvelle voie pour le transport des migrants clandestins et des réfugiés de pays africains au sud du Sahara vers l'Europe. Il les font passer par Tombouctou vers le sud de l'Algérie puis vers le sud de la Libye en direction de la Méditerranée ». A l’en croire « le voyage prend des mois et coûte environ 2 millions de F CFA pour un résultat qui n’est pas garanti ». 

Par ailleurs, il souligne que certains migrants finissent par rester à Tombouctou et sont contraints de travailler dur tel que dans le domaine de la construction pour amasser des fonds pouvant leur permettre de poursuivre leur route. Au même moment, d’autres n’hésitent pas à taper à la porte des bureaux du Fonds de développement social à Tombouctou pour trouver un interlocuteur capable de les introduire auprès de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui les a toujours aidés s'ils décident de rentrer chez eux.

« Le voyage prend des mois et coûte environ 2 millions de F CFA pour un résultat qui n’est pas garanti »

Des propos confirmés par Ousmane Karembé, un migrant burkinabè. « Oui, nous travaillons pour pouvoir continuer notre aventure », a-t-il déclaré. « En fin de compte, nous payons beaucoup d'argent pour ce périple. C’est pour cela qu’une fois en Algérie, il nous faut travailler pour avoir des fonds pouvant nous permettre de poursuivre la route jusqu’en Libye. Une fois sur place, nous sommes aussi obligés de travailler pour collecter l’argent nécessaire à notre traversée vers l’Europe », nous précise notre interlocuteur. 

Rien qu’en 2018, plus de 3 100 personnes ont été expulsées de l’Algérie vers le Mali et abandonnées dans des zones désertiques contrôlées par des groupes armés. Certains n’hésitent pas à retenter l’aventure. 

Le voyage à travers le désert peut prendre des semaines. Le terrain est difficile, et les températures sont si élevées pendant la journée que les voitures tombent parfois en panne. Et pour maximiser leurs profits, les passeurs ont tendance à entasser autant de migrants que possible dans leurs véhicules, rendant les conditions encore plus dangereuses.

Les migrants déclarent régulièrement avoir vu des morts sur le chemin dans le désert, et de nombreux rapports officiels documentés par l’OIM indiquent que des centaines de cadavres ont été trouvés dans le Sahara. Des rapports soulignent aussi qu’il y probablement plus de migrants irréguliers qui meurent dans le Sahara qu’en Méditerranée. 

Selon l’OIM, au moins 2 297 personnes sont mortes en mer Méditerranée ou disparues lors de tentatives pour rejoindre l’Europe en 2018. De plus, depuis le renforcement des législations en Europe par rapport à l’immigration clandestine, de nombreux migrants retournent en Libye où ils font l’objet de toutes sortes de maltraitance. D’où la nécessité pour des pays comme le Mali d’aller rapidement à la paix définitive pour permettre à l’État d’exercer son autorité sur l’ensemble du territoire national. A cause de cette situation alarmante, une crise humanitaire sans précédent guette la petite localité d’Inafarek qui n’a pas la capacité d’accueillir autant de personnes, quand bien  même elles sont en transit.