Ce jeudi 15 Août 2019, il est 6 heures 40 minutes, mais Aminata Traoré (nom d’emprunt) est déjà au Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) urbain 2 de Solenzo. Sa fille Apolline (nom d’emprunt) de 23 mois a le corps chaud et le visage tuméfié. Elle est examinée par l’infirmier de garde qui prescrit ensuite une ordonnance à la mère en lui disant d’attendre l’arrivée de la gérante de la pharmacie du CSPS. «J’ai attendu jusqu’à 8 heures, comme la gérante ne venait pas et vu  l’état de mon enfant, je suis allée dans une pharmacie pour acheter les produits. J’ai donné 5 000 FCFA et on m’a remis 625 FCFA», explique-t-elle. Comme Aminata Traoré, plusieurs autres mères se sont rendues ce jeudi au CSPS urbain 2 avec leurs enfants souffrants pour la grande majorité de palu. Certaines dames mêmes étaient accompagnées par leurs maris. Etaient de celles-là, Madame Touré (nom d’emprunt), venue accompagnée de son époux Issa (nom d’emprunt) pour la consultation de leur fille Julie (nom d’emprunt). Pendant que l’enfant est examiné par l’infirmier en présence de la mère, le père lui, attend, assis sur les dalles faisant office de siège dans le couloir du CSPS. 

«La mise en œuvre de la gratuité était bien au début mais ces derniers temps, les CSPS manquent de plus en plus de médicaments»

Quelques instants après, Madame Touré sort, tend une ordonnance à son conjoint. Ce dernier la récupère prestement, y jette un coup d’œil, quitte rapidement le centre de santé et rejoint à pas de course le hangar où se trouve sa moto. Il l’enfourche rapidement et part à la recherche des produits. Les minutes s’égrènent, et la femme, avec son bébé accroché sur sa hanche, ne cesse de jeter des regards hors de la salle d’attente, en direction de la voie, avec l’espoir de voir revenir son époux. Une vingtaine de minutes s’écoulent, Issa Touré apparaît enfin sur sa moto, un sachet blanc en main, à l’intérieur les produits prescrits. Dès qu’il immobilise la monture, l’épouse récupère les médicaments et s’engouffre avec son enfant dans la salle de consultation pour les présenter à l’infirmier. Elle en ressort quelques minutes plus tard et explique à son mari les conditions d’utilisation des médicaments tels qu’expliquées doctement. Sur l’ordonnance que nous consultons au moment où le couple s’apprête à quitter les lieux, il y a 7 produits, le tout acheté à 1575 FCFA. Une somme a priori modique mais qui vaut son pesant de gains dans ces contrées où les gens ne roulent pas sur l’or. 

Des produits de la gratuité achetés à 1575 FCFA

Monsieur Touré sait que les produits sont censés être gratuits mais comme la pharmacie du CSPS est fermée et qu’on leur a donné une ordonnance, il n’avait pas d’autres choix que d’aller les acheter. Nous compatissons mais nous avons à peine le temps de souhaiter prompt rétablissement à leur progéniture que le vrombissement de leur moto en train de démarrer se fait entendre. Les ‘‘mercis’’ du couple se mêlent aux toussotements de la bécane qui s’éloigne. Nous avons assisté ce jour-là, à la consultation de plusieurs enfants toute la matinée, auxquels des ordonnances ont été invariablement prescrites. Et nous avons constaté les va-et-vient incessants des parents pour l’achat desdits médicaments. La veille déjà, le mercredi 14 Août 2019 donc, au cours de la nuit, trois enfants étaient dans la salle d’hospitalisation pouponnés par leur mère. Nous consultons leurs ordonnances médicales respectives et découvrons deux sortes de prescriptions. En effet, il y a une ordonnance avec des intitulés imprimés et les médicaments mentionnés à la main par l’infirmier. Sur le premier type d’ordonnance, il y est marqué «Burkina Faso Gratuité des soins : Patient». Deux de ces prescriptions médicales nous renseignent sur l’identité des deux malades : Céline Dembélé (nom d’emprunt) âgé de 48 mois et Issiaka Zongo (nom d’emprunt) 26 mois, ainsi que sur le nombre de médicaments pour les deux enfants souffrants. 

Selon les confidences de la mère, les produits marqués sur l’ordonnance ont été achetés

Mesdames Dembélé et Zongo nous informent que les produits leur ont été donnés gratuitement. Par contre, la troisième ordonnance n’a aucune inscription imprimée. C’est une feuille totalement remplie à la main sur laquelle il est marqué ‘‘ordonnance médicale’’ avec le nom de l’enfant malade (3 ans) ainsi que la date d’arrivée au CSPS. Selon les confidences de la mère, les produits marqués sur l’ordonnance ont été achetés. Elle nous explique qu’elle et son mari sont arrivés au CSPS urbain 2 avec leur bambin dans la soirée du mardi 13 août 2019 vers 18 heures et la pharmacie était déjà fermée. De ce fait, après consultation de l’enfant, cette ordonnance a été remise au père qui est allé à l’extérieur chercher les produits sans qu’on ne leur précise s’ils seront remboursés. Face à notre constat, le président du comité de gestion du CSPS urbain 2 de Solenzo, Anatole Coulibaly, concède au cours d’une entrevue le jeudi 15 août dernier à Solenzo que la mise en œuvre de la gratuité «était bien au début mais note que ces derniers temps, les CSPS manquent de plus en plus de médicaments». 

«Pour  trois produits de la gratuité, tu ne trouveras qu’un seul» 

«Si tu as besoin de trois produits, tu ne trouveras qu’un seul à la pharmacie du CSPS et tu dois acheter les deux autres au dehors», affirme-t-il. La raison, selon lui, c’est le retard pris par l’Etat dans le remboursement desdits produits acquis par les centres de santé auprès de la Centrale d’achat des médicaments essentiels génériques et des consommables médicaux (CAMEG). «Les CSPS achètent les médicaments pour la gratuité en attendant que l’Etat les rembourse. Mais lorsque le stock des médicaments est à court alors que l’Etat ne s’est pas encore acquitté de ce qu’il doit, les CSPS ne peuvent pas acheter beaucoup et cela entraîne un manque», confie-t-il. Un argument battu en brèche par le secrétaire technique chargé de la couverture sanitaire universelle au ministère de la Santé, le Dr Pierre Yaméogo, que nous avons rencontré au le mardi 1er octobre 2019 à Ouagadougou. «Des instructions ont été données à la CAMEG d’approvisionner les districts sanitaires malgré les retards de paiements. Ces derniers sont également instruits d’en faire autant pour les CSPS et les CMA», précise-t-il. 

Cependant, au-delà de cette raison officielle, il y a une autre sur laquelle, la communication est moins fluide : il s’agit du détournement et du vol des médicaments, reconnaît Anatole Coulibaly, le président du comité de gestion du CSPS urbain 2 de Solenzo. Mme Kindo en a été victime le samedi 29 juin 2019.  

Selon son époux Issouf Kindo, ce jour-là, elle a envoyé le fruit de ses entrailles au CSPS urbain 2 de Solenzo. Après consultation du petit malade, l’infirmier lui tend une ordonnance non estampillée «gratuité de soins», s’élevant à 9380 FCFA, tout en l’informant qu’il a en sa possession ces produits. L’enfant est donc soigné par l’infirmier avec des produits qu’il détenait par devers lui et exige de la femme qu’elle délie le cordon de la bourse. Sentant une entourloupe, Madame Kindo appelle illico presto son conjoint qui déboule au quart de tour. A l’infirmier qui lui présente le coût des produits utilisés, il rappelle la politique de gratuité des soins. «Il a commencé à s’énerver. Il a dit que le samedi et le dimanche, la pharmacie ne s’ouvre pas, donc eux, ils vendent les produits mais si je ne veux pas, je peux aller les acheter à l’extérieur» raconte l’infortuné. Impuissant, il s’exécute en grommelant mais informe aussitôt le major du CSPS Issouf Konaté en exigeant son remboursement. Au cours d’un entretien le dimanche 22 Septembre dernier à Solenzo, ce dernier a noté que l’arnaqueur en complicité avec un autre, n’était pas à son premier forfait. «Avant ce cas, j’avais constaté que les deux vendaient des médicaments pendant les heures d’ouverture et de fermeture du dépôt pharmaceutique. Malgré mes interpellations, ils ont poursuivi leurs forfaits» lâche-t-il.  

Ordonnances anonymes

Devant ce nouveau cas, le major Issouf Konaté a saisi son supérieur hiérarchique, le médecin chef de District (MCD) Koabié Bakouan et l’affaire parvient aux différentes autorités de la localité. Notamment, la mairie et la gendarmerie de Solenzo ainsi que le bureau local du Syndicat national des travailleurs de la santé humaine et animale (SYNTSHA). Les deux incriminés se nomment DO et RK. Ils étaient même membres du bureau local du SYNTSHA. Le premier en tant que secrétaire aux affaires socio-culturelles et le second en tant que secrétaire à l’information. Pourtant, foi du secrétaire général de la sous-section Banwa du SYNTSHA, Aliou Ouattara, l’organisation condamne ce genre de pratiques. «Notre structure ne tolère pas qu’un infirmier ait par devers lui des produits. Nous sommes contre le rackettage. Malheureusement, le cas s’est avéré. Nous l’avons condamné avec notre dernière vigueur» a-t-il déclaré lors d’un entretien le samedi 21 Septembre dernier à Solenzo. Comme sanction, les mis en cause ont déposé des lettres d’explication et ils ont été retiré du bureau du SYNTSHA, nous informe Aliou Ouattara. Interpellé sur cette affaire par le MCD, les deux agents ont, dans un premier temps, nié les faits en arguant qu’ils n’avaient pas vu les documents de l’enfant et ne savaient donc pas qu’il avait moins de 5 ans. 

«Notre structure ne tolère pas qu’un infirmier ait par devers lui des produits. Nous sommes contre le rackettage. Malheureusement, le cas s’est avéré. Nous l’avons condamné avec notre dernière vigueur»

«Nous leur avons rappelé que dans le cadre de la gratuité, dès qu’un enfant arrive, les agents de santé doivent toujours chercher à savoir s’il est concerné par la mesure ou pas» a affirmé le MCD au cours d’une entrevue le samedi 21 Septembre dernier à Solenzo. Les mis en cause ont reconnu par la suite leurs fautes mais ont  justifié cela par le fait qu’ils se retrouvent le plus souvent obligés de faire le travail des gérants des pharmacies les soirées et les week-end mais pour le MCD cela n’est pas une raison pour profiter de la situation. Les deux filous sont aussi accusés par des patients de surfacturations sur leurs ordonnances. «Nous avons des preuves, puisqu’on leur a présenté des ordonnances qu’ils ont eu à facturer» affirme le médecin généraliste Koabié Bakouan. Selon Assana Kindo, membre du comité régional anticorruption des Hauts Bassins, rencontré le mardi 24 Septembre dernier à Bobo-Dioulasso, les mis en cause ne mettaient pas leur noms sur les ordonnances qu’ils prescrivaient pour ne pas se faire identifier. Comme première sanction, ils ont été suspendus pendant un mois et contraint à rembourser au patient Issouf Kindo son argent déclare le MCD. A la suite, devant la volonté de la population de marcher sur le CSPS urbain 2, les infirmiers ont été mutés vers le centre médical avec antenne chirurgicale (CMA) de Solenzo où ils ont repris le travail. Cela avec pour objectif d’avoir un regard sur leurs agissements, nous apprend le MCD. 

Mais pour Assana Kindo, la réaffectation est une prime à l’impunité : «C’est pour les encourager à continuer sur cette voie parce que légalement, l’affectation n’est pas une sanction mais plutôt une promotion». Selon le président du comité régional anticorruption des Hauts-Bassins, Blassé Kouraogo, rencontré le mardi 24 septembre 2019 à Bobo-Dioulasso, la gratuité est une bonne initiative mais il  manque le processus de contrôle et de sanction des agents coupables de malversations. «Si les fautifs ne sont pas sanctionnés et qu’ils narguent ceux qui les dénoncent, demain personne n’aura le courage de dénoncer», prévient-il. A l’en croire, le Réseau national de lutte anti-corruption (REN-LAC) a porté à l’autorité plusieurs cas délictuels qui sont restés sans suite. «Il arrive que des agents donnent des bons à des patients pour aller prendre des produits de la gratuité. Mais devant le caissier, ce dernier les fait payer et empoche cet argent», a-t-il expliqué. Blassé Kouraogo affirme même que pour les accouchements, quand bien même il n’y a pas nécessité de kits, certains infirmiers vont le marquer sur l’ordonnance de la patiente afin de le récupérer par la suite quand ils vont se retrouver seuls avec cette dernière. 

 

Les cas d’indélicatesse sont sanctionnés par le supérieur hiérarchique

Si l’on croit ce que dit le secrétaire technique chargé de la couverture sanitaire universelle au ministère de la Santé, Dr Pierre Yaméogo, lorsqu’un un cas d’indélicatesse est constaté dans un CSPS ou un CMA, c’est le supérieur hiérarchique immédiat qui est habilité à sanctionner l’agent. Ce dernier peut décider en fonction de la gravité de la faute, de donner un blâme, une mise à pied, un avertissement, une incidence sur le salaire ou la radiation de l’agent. «Si le supérieur estime qu’il faut licencier la personne, il fait un dossier écrit qu’il transmet à son directeur régional qui transmet à l’échelon national et on convoque le conseil de discipline au niveau du ministère de la Santé pour statuer» explique-t-il. Concernant les infirmiers incriminés de Solenzo, le supérieur hiérarchique immédiat, Koabié Bakouan, nous rassure que des sanctions sont en cours : «Je ne peux pas vous dire qu’elle sera la sanction parce que le document n’a pas encore été remis aux agents incriminés ; donc si je me prononce, je vais devancer l’iguane dans l’eau mais en temps opportun, vous le saurez» a-t-il déclaré. En dehors des sanctions administratives, Dr Pierre Yaméogo, note qu’un patient de la gratuité contraint d’acheter les médicaments peut porter plainte pour engager une procédure judiciaire. 

«Le patient peut déposer une plainte à la police ou à la gendarmerie pour dire qu’on lui a pris de l’argent. Ces derniers vont investiguer et transférer le dossier au niveau de la justice et la procédure va suivre son cours», a-t-il déclaré. A ce jour, il y a un dossier de détournement de médicaments de la gratuité au Tribunal de Grande Instance de Bobo-Dioulasso. L’affaire remonte au 11 juillet 2017 quand un infirmier du Centre hospitalier universitaire Souro Sanou (CHU-SS) a été interpellé par des éléments du Service Régional de la Police Judiciaire de Bobo-Dioulasso (SRPJ-Bobo) alors qu’il transportait des produits pharmaceutiques à bord d’un tricycle. Selon une étude du Réseau national de lutte anti-corruption (REN-LAC) sur le secteur de la Santé, rendue publique en décembre 2018, ces produits destinés à la gratuité des femmes enceintes et des enfants de moins de 5 ans ont été détournés par un Préparateur d’Etat en Pharmacie (PEP) d’un district sanitaire qui les a envoyés via les transporteurs à un infirmier à Bobo Dioulasso. Ils devaient ensuite être vendus à un autre agent de santé chargé de les revendre directement aux malades et aux dépôts pharmaceutiques privés. «Il y aurait donc ainsi toute une véritable chaîne mafieuse dont les différents maillons n’ont pas leur place dans un établissement hospitalier» a commenté le secrétaire Exécutif du REN LAC  Sagado Nacanabo. 

13 millions de produits détournés

Ces produits étaient composés de 4360 boîtes d’Artesun d’une valeur d’environ 13 millions de francs CFA, d’une boite d’insertion Norplan, de matériel chirurgical, d’un aspirateur, d’une pèse bébé, d’une imprimante, des gants, des compresses, de la Bétadine et bien d’autres produits pharmaceutiques. Le PEP et l’infirmier ont été envoyés devant le procureur du Faso près le Tribunal de Grande Instance de Bobo-Dioulasso et une information judiciaire est ouverte contre eux. Le groupe a plaidé coupable. «Au cours des investigations, on s’est rendu compte que ces produits étaient destinés à être livrés dans un CSPS qui ne relevait pas des districts sanitaires de Bobo-Dioulasso. On s’est également rendu compte que cet agent, en collaboration avec d’autres agents, créaient des ruptures  factices de certains produits de la gratuité» a déclaré le procureur du Faso près le Tribunal de Grande Instance de Bobo-Dioulasso, Mahama Sory. Le dossier, selon ses dires, est toujours en cours d’instruction. «On ne peut pas en parler beaucoup parce que l’instruction suit toujours son cours. Deux agents sont détenus dans le cadre de la procédure. Le jugement sera programmé à la fin de l’instruction», précise-t-il au cours d’un entretien qu’il nous a accordé le lundi 26 août 2019 à Bobo-Dioulasso. 

Et pourtant, selon Assana Kindo du REN-LAC, en fin d’année dernière, on leur avait dit que le dossier était bouclé. «Quand nous sommes allés déposer le 30 décembre 2018 la demande au nom du REN-LAC pour nous constituer partie civile dans son jugement, ils nous ont dit que le dossier est clos. Cela fait bientôt une année mais il n’est pas encore jugé», lance-t-il l’air étonné. Pour lui,  les dossiers sur les détournements de médicaments qui sont en justice ne seront jamais programmés ou du moins, le seront après leur prescription qui est de trois ans. «C’est la conviction que nous avons», martèle-t-il. Mais pour Dr Pierre Yaméogo, médecin spécialiste en santé publique, c’est de façon progressive que les cas d’indélicatesses de certains agents seront résolus.

Mais en attendant, le REN-LAC encourage les personnes ayant connaissance de cas de pratiques répréhensibles à les signaler, comme le témoigne son communiqué publié sur son site : «Tout en acceptant les plaintes anonymes, il encourage les dénonciateurs à s’identifier puisque les allégations faites sous le couvert de l’anonymat sont souvent plus difficiles à examiner et peuvent ne pas répondre aux préoccupations du plaignant. Par ailleurs, le REN-LAC a une méthode pour protéger les dénonciateurs contre les éventuelles représailles».