Le samedi 27 janvier 2018 au quartier Karpaala à Ouagadougou aux environs de 23h, des braqueurs ont fait irruption dans une maison close et ont tenu en respect plus de 150 hommes et  femmes pendant trois heures, avec des Kalachnikovs. Clients et personnels de l’établissement ont été dépossédés de tous leurs biens.

Dans la nuit du 23 au 24 mai  2018, l’assistant de police Stéphane Tiemtoré de l’Unité d’intervention polyvalente de la police nationale (UIP/PN) perdait la vie après avoir reçu trois balles, suite à une agression à main armée à Sanyiri, un quartier périphérique de la ville de Ouagadougou. L’assistant de police et son collègue (blessé) s’étaient rendus sur place, après avoir reçu une information sur l’activité suspecte que menaient les agresseurs qui venaient de perpétrer un braquage à Borgo, un autre quartier de la ville.

Deux mois plus tard, une équipe composée d’éléments des brigades d’intervention et de recherches du service régional de la police judiciaire (SRPJ) de Ouagadougou et du commissariat central de police de la capitale a arrêté les présumés auteurs de ce crime avec des saisies d’armes à feu.

Le vendredi 29 juin 2018 aux environs de 19 heures, une agence de transfert d’argent au quartier Tanghin (secteur 17 de Ouagadougou) a été l’objet d’un braquage par deux individus armés venus à moto. Au cours de leur opération, le gérant de l’agence a reçu deux balles dans la tête. Les braqueurs sont repartis avec le butin en tirant en l’air pour dissuader toute tentative d’intervention.

Selon les statistiques du tribunal de grande instance de Ouagadougou, le parquet a enregistré en 2017, 14 cas d’infraction en matière d’armes et de munitions. Au premier semestre de l’année 2018, 10 cas avaient déjà été recensés. Selon la Direction régionale de la police nationale du Centre, la ville de Ouagadougou a enregistré 593 cas en 2017 et 347 jusqu’en octobre 2018. Quoique la tendance soit à la baisse, ces cas et chiffres constituent la manifestation d’une insécurité grandissante alimentée par la circulation illicite d’armes à feu.

David (nom d’emprunt), est un démarcheur de parcelles que nous avons rencontré dans un kiosque à liqueur au quartier Tampouy de Ouagadougou. Il porte sur lui une arme à feu visible même à une certaine distance. Pourtant, porter une arme de façon ostentatoire constitue une infraction et est punissable par la loi n°43/96/ADP du 13 novembre 1996 reprise dans le décret de 2009 portant régime des armes en son article 34. Aux termes des dispositions dudit décret, il est  mentionné que « le port de toute arme à feu est prohibé, même avec le permis de port d’arme, dans un lieu ouvert au public de façon à troubler la paix publique ou d’intimider autrui ».

« le port de toute arme à feu est prohibé, même avec le permis de port d’arme, dans un lieu ouvert au public de façon à troubler la paix publique ou d’intimider autrui ».

Le démarcheur dispose-t-il d’un permis de port d’arme? Il répond par l’affirmative sans en fournir la preuve, prétendant avoir acheté son arme par l’intermédiaire d’une personne basée à Pouytenga,  commune située à 138 kilomètres de la capitale Ouagadougou, dans la région du Centre-Est. Malgré notre insistance, il a refusé de fournir les contacts de cet intermédiaire.

 

« Difficile d’identifier ces réseaux »

Nous décidons alors de nous rendre dans la commune de Pouytenga, située à 135 kilomètres de Ouagadougou dans la région du Centre-est, dans l’espoir de glaner plus d’information sur ce trafic qui semble prospérer dans cette partie du Burkina Faso.

Véritable poumon économique de la région, Pouytenga a un marché qui a lieu tous les trois jours où convergent des commerçants venus de la sous sous-région (Togo, Bénin, Ghana, Nigeria, Niger, Côte d’Ivoire, Mali) soit pour acheter, soit pour vendre diverses marchandises. A côté de ce flux d’échanges commerciaux se pratiquent des trafics et d’agression à main armée.

Selon le maire de la bourgade, Prosper Larba Yaméogo, dans sa cité il y a comme une obligation d’autoprotection chez les habitants vis-à-vis des bandits qui sévissent dans la zone. Il reste convaincu de l’existence d’un business fructueux d’armes à feu autour de sa commune et de ses ressortissants. « Il y a sûrement des réseaux qui facilitent l’entrée de ces armes vu que la demande existe. Mais, il est encore difficile d’identifier ces réseaux parce que tout se passe dans l’ombre, même si nous voyons des gens qui portent des armes d’une manière ostentatoire», reconnaît-il.

En septembre 2017, la Commission nationale de lutte contre la prolifération des armes légères et de petit calibre (CNLPAL) avait organisé un atelier à l’intention des forces vives de Pouytenga, sur leur « contribution à la lutte contre la circulation des armes légères et la réduction de la violence armée ». Mais les habitudes ne semblent pas changer. Les populations, notamment les commerçants, continuent de se procurer des armes sur le marché noir.

Le maire Yameogo, conscient de la gravité de la situation, a initié une opération de régularisation à l’intention des personnes qui détiennent illégalement des armes à feu. Une procédure pourtant pas autorisée par la loi, selon le commissaire divisionnaire de police Gérard Hien, par ailleurs, directeur de la réglementation en la matière. « Je vous avoue qu’il y a eu de la résistance », s’exclame le maire de Pouytenga.

Ousmane Sawadogo est un commerçant de céréales qui fait partie des résistants. Las d’attendre un avis favorable pour sa demande d’autorisation d’achat d’arme introduite auprès des autorités compétentes, il a fini par se procurer une arme sur place, avec l’aide d’une connaissance dont il préfère taire le nom. « Ce que je sais, c’est que les fournisseurs d’armes se ravitaillent à partir de Mogandé (village de la commune de Bittou, frontalière du Togo, Ndlr) et de Bakou (village du Ghana frontalier des communes de Bittou et Zabré, au Burkina, Ndlr) », informe le commerçant de céréales. Pour lui, le recours au « marché noir » pour s’acheter une arme était la voie la plus facile.

« Ce que je sais, c’est que les fournisseurs d’armes se ravitaillent à partir de Mogandé (village de la commune de Bittou, frontalière du Togo, Ndlr) et de Bakou (village du Ghana frontalier des communes de Bittou et Zabré, au Burkina, Ndlr) », informe le commerçant de céréales. Pour lui, le recours au « marché noir »

En ce qui concerne les agressions à main armée, les statistiques de l’année 2017 de la Direction régionale de la police nationale du Centre-est indiquent 25 cas pour toute la région, dont 12 cas pour la seule ville de Pouytenga.

Derrière ces chiffres se cachent une réalité. « Chaque mois, nous enregistrons au moins un cas d’attaque ou d’agression à main armée. Il y a des moments où le phénomène atteint un pic. C’est notamment les périodes qui précèdent les fêtes où nous enregistrons de nombreux cas », déclare le commissaire de police du district de Pouytenga, Bienvenu Kamboulé. Pour l’officier, les armes utilisées sont, entre autres, des fusils de fabrication locale, des fusils de chasse à canon scié, des kalachnikovs et les pistolets automatiques à fabrication moderne.

Le dernier braquage en date, avant notre passage dans cette commune le mardi 4 septembre 2018 a eu lieu deux jours auparavant. Abdoulaye Kaboré, un commerçant de bétail résidant dans la commune rurale d’Andemtenga dans la región du Centre-est, a vécu une amère expérience alors qu’il se rendait à Pouytenga sur sa moto. Aux environs de 2 heures du matin, deux bandits lui ont tendu une embuscade. « Le premier qui tenait une arme a tiré sur mon épaule. Je suis tombé et il a tiré encore sur mon bras droit. Les deux braqueurs se sont mis à me tabasser et ils m’ont pris 1 054 100 F CFA avant de m’abandonner sur la voie. Un passant m’a vu et m’a conduit à l’hôpital», raconte-t-il, visiblement encore sous le choc.

Au lendemain de leur forfait, ces bandits ont été appréhendés par les «koglweogo», un groupe d’autodéfense composé de volontaires chargés d’assurer la sécurité des biens et des personnes dans la commune et ses environs.

Abdoulaye Kaboré avait reconnu un des braqueurs lors de son agression et avait alerté les « koglweogo ». Le commerçant de bétail récupérera son argent par la suite auprès de « ses bienfaiteurs ».

Selon le président du groupe d’autodéfense, Raphaël Kaboré, après l’audition des braqueurs, ils se sont aperçus que l’arme de fabrication artisanale qu’ils tenaient proviendrait du Ghana. Selon une source proche des « koglweogo », les vendeurs s’approvisionnent à partir de Bakou, un village du Ghana. Les armes camouflées dans les motos et les marchandises arrivent facilement à Pouytenga.

Une filière difficile à remonter

L’officier de police Soumanzié Dabiré, commissaire de police du district de Zabré, ne confirme pas les propos de M. Kaboré  pour ce qui concerne son ressort territorial, il reconnaît toutefois que des personnes, notamment des « dozo » (un regroupement de chasseurs de la commune de Zabré) et des « kolgweogo », se promènent dans la commune avec des armes dont l’acquisition dans les conditions réglementaires n’est pas vérifiée.

Il se rappelle la « belle prise » que lui et ses hommes avaient réalisée en 2017 et qui lui a valu d’ailleurs les félicitations de sa hiérarchie dont il parle, lettre à l’appui.

Dans cette lettre, il recevait les félicitations de ses supérieurs pour avoir lui et ses éléments, déterré une kalachnikov avec un chargeur garni au domicile d’un individu à l’issue d’une perquisition.

Où et comment ces « kolgweogo » et « dozo » achètent leurs armes ? Difficile de tirer la moindre information aux membres de ces deux groupes que nous avons approchés plus tard, malgré notre assurance de leur garantir l’anonymat.

Pourtant, renchérit l’officier de police Soumanzié Dabiré , des personnes, notamment des « Dozo » désirant se mettre en règle, ont déposé à son niveau, des dossiers de demande d’autorisation d’achat d’armes. Il précise que pour cette année 2018, sur 23 dossiers envoyés au ministère de la Sécurité, seulement 8 ont reçu un avis favorable.

Pour cet enseignant de Zabré, c’est au Ghana que ces organisations se procurent leurs armes. « Un dozo m’a fait la proposition de m’apporter un pistolet automatique de Bakou afin que je puisse me défendre au cas où je serais intéressé », affirme l’enseignant.

A Bittou, notre source, qui est un intermédiaire dans le trafic des armes, dit être dans le milieu depuis trois ans. Il nous a d’ailleurs présenté une arme,  un pistolet automatique, commandée par un particulier résidant à Ouagadougou. Il avance que l’arme, d’origine russe, provient du Ghana. Sur un des flancs du pistolet, on peut apercevoir des inscriptions « TT33 ».

L’intermédiaire révèle qu’il faut débourser la somme de 150 000 F CFA pour l’acquérir. Ces armes partent des villages de Mogandé et de Mogomnonré pour « atterrir » à Pouytenga et dans d’autres contrées du Burkina. La même source indique que c’est surtout Mogandé, situé à une dizaine de kilomètres de Bittou, qui est réputé en la matière. D’ailleurs le chef de ce village  séjourne en prison pour une histoire de trafic d’armes depuis le samedi 10 mars dernier.

Quand nous lui demandons de nous y conduire, il oppose un refus catégorique: « Je ne peux pas garantir ta sécurité là-bas. D’ailleurs cela peut hypothéquer mes relations. Ces gens ne travaillent qu’avec les personnes qu’ils connaissent ».

« Je ne peux pas garantir ta sécurité là-bas. D’ailleurs cela peut hypothéquer mes relations. Ces gens ne travaillent qu’avec les personnes qu’ils connaissent ».

Toutefois, nous arrivons à lui arracher quelques bribes d’informations. L’intermédiaire explique qu’il existe des points de vente d’armes modernes et artisanales dans ce village et que seuls les intermédiaires y sont les bienvenues. A l’en croire, tout étranger qui entre dans le village est automatiquement signalé aux commerçants d’armes.

L’achat de l’arme débute d’abord dans la journée par une visite de courtoisie de l’intermédiaire, selon ses propos,  chez le commerçant d’armes après avoir fixé un rendez-vous au téléphone. La conversation se fait dans un langage codé au cours de laquelle le prix, le type et la marque de l’arme sont discutées.

Ensuite, un second rendez-vous est fixé dans un autre lieu pour la livraison, si le type d’arme demandé est disponible. Une fois le marché conclu, le marchand d’armes retrouve l’arme et le camoufle dans un sac en plastique contenant des articles de commerce. Puis, il va déposer le paquetage chez un commerçant d’articles informé à l’avance, dans un site d’orpaillage.

Enfin, l’intermédiaire va chercher la marchandise dans la nuit ou très tôt le matin à l’abri des regards indiscrets.

L’officier de police adjoint et commissaire du district de police de Bittou, Fidèle Tiendrebeogo, préfère par contre relativiser en affirmant que le trafic illicite d’armes a baissé d’un cran pour ce qui concerne sa zone d’intervention.

Selon lui, au cours du conflit liée à la chefferie coutumière intervenue en 2017 à Mogandé, les deux camps avaient utilisé des armes de guerre (des kalachnikovs, ndlr) pour s’affronter.

De l’avis du secrétaire permanent du CNLPAL, le colonel Christophe Raoul Tapsoba, la porosité des frontières favorise la circulation des armes d’un pays à l’autre.

« Il arrive souvent que des trafiquants introduisent des armes à feu dans des marchandises », explique-t-il. Le colonel ajoute que ces trafiquants empruntent généralement des pistes rurales, et le manque de matériel adéquat pour des forces de défense et de sécurité ne permet pas ni de les suivre ni de détecter ces armes au cas, parfois, où ceux-ci se feraient prendre.

Quant au président de l’Association des armuriers, fabricants revendeurs, réparateurs, importateurs d’armes et de munitions (AFRIMA), Bilari Coulibaly, il dénonce le fait que ses pairs soient les premiers à être accusés lorsqu’il y a braquage.

Bilari Coulibaly précise que les armes issues des armureries possèdent un traçage et une immatriculation bien distincte. « La façon dont nous traçons nos armes est différente de la façon dont les Ghanéens le font. Ils sont plus perfectionnés que nous. Vous pouvez trouver une arme sur laquelle il est inscrit CZ made in Italie alors que CZ est une marque tchèque; ou une Beretta made in France pourtant la Beretta est une marque italienne. Les  armes fabriquées au Ghana sont présentes sur le territoire burkinabè », explique-t-il.

Mais le directeur de la réglementation en la matière, Gérard Hien, pointe un doigt accusateur sur les armuriers en affirmant qu’il y a des personnes qui achètent des munitions auprès de certains armuriers sans présenter un quelconque document d’autorisation d’achat d’arme. Ce qui est interdit par la loi.