Par Laura Aragó et Daniela Q. Lépiz

La pêche au thon obèse, une affaire extrêmement lucrative qui pèse un milliard de dollars. L’exploitation de cette espèce prisée par les marchés asiatiques et les marchés de sushi en Europe est en train de tirer dangereusement les réserves à leur plus bas niveau. Malgré qu’elle a été déclarée affectée par la surpêche depuis 2015, le niveau des captures de l’espèce ne baisse pas, alors que l’activité des navires est en hausse.

En raison d’une pêche intense entre 1990 et 2007, les réserves de cette variété de thon ont baissé de 40 %, selon  la Commission Internationale pour la Conservation des Thonidés de l’Atlantiques (CICTA).

Au moins 15 des navires sur 16 étaient immatriculés sous les drapeaux de Curaçao, du Salvador, du Guatemala de Panama et de Belize appartiennent en réalité à des sociétés espagnoles.

Pour contrôler la situation, la CICTA a décidé, il y a cinq ans, d’imposer un quota annuel aux pays avec un important secteur. Parmi ceux-ci, l’Espagne, dont la capacité en fait un des pays  parmi les plus grands producteurs de cette variété de thon.

Les dix navires qui composent la flotte espagnole qui exploite le thon dans le golfe de Guinée ont capturé au total 73.000 tonnes ces dix dernières années, selon des chiffres de la CICTA.     

Après une enquête de trois mois sur les propriétaires des compagnies parmi les plus grandes, spécialisées dans le thon présentes en Afrique  de l’ouest et qui s’intéressent au thon obèse,  la CENOZO et La Vanguardia ont découvert qu’au moins 15 des 16 navires immatriculés à Curaçao, à Belize, au Salvador, au Guatemala et au Panama appartiennent en réalité à des sociétés espagnoles.

En réalité, un vide juridique permet à des multinationales, grâce à un simple changement de pavillon, de contourner les restrictions imposées au plan international sur la pêche. Certaines des sociétés utilisent les quotas accordés au pays en développement pour cibler cette espèce, déjà grandement victime de la surpêche, avec des activités menées à une échelle industrielle.

Cette stratégie, parfaitement légale, est rendue possible par des montages complexes autour de la propriété des navires.

Selon des données publiquement accessibles consultés dans le cadre cette investigation, il apparaît que nombre de navires enregistrés sous un des pavillons des pays cités plus haut, sont en réalité des propriétés de sociétés espagnoles : cinq à Curaçao, cinq au Salvador, deux au Guatemala, deux au Panama et un à Belize. Les vrais propriétaires sont Albacora, Calvo, Pevasa, Jealsa Rianxeira SA et Nicra-7. Ces sociétés sont déjà présentes sur l’Atlantique à la recherche du thon obèse.

Pendant ce temps, les chiffres sur les réserves de thon obèse représentent à peine la moitié des besoins pour soutenir « une production maximale durable », - la prise maximale qu’on peut se permettre sans compromettre la stabilité à long terme de l’espèce. 

La stratégie

Entre autres espèces dont la gestion durable revient à la Commission Internationale pour la Conservation des Thonidés de l’Atlantique, figure le thon obèse. Dans ce cadre, la Commission a, depuis 2011, fixé des quotas aux grands pays d’où proviennent les grandes flottes qui pêchent le thon obèse : l’Union européenne, le Japon, la Chine, le Ghana, Taiwan, entre autres. 

Le quota imparti à l’ensemble de l’Union européenne a été fixé à 16.989 tonnes de thon obèse.  Un quota que l’une des plus grandes flottes du monde, l’Espagne a des difficultés à respecter : l’Espagne, selon ses propres chiffres, a capturé à elle seule 11 468 tonnes de thon obèse (67, % du total des captures de l’Union européenne) l’année dernière. 

Toutefois, le quota s’applique uniquement au pays ayant déjà une industrie performante sur le marché international de la pêche au thon obèse. En 2014 les pays en développement ont signé un accord  avec quelques pays ouest africains pour se faire octroyer des droits de pêche dans le Golfe de Guinée avec un avantage majeur : ils n’ont pas officiellement de quotas, bien que leurs captures ne devraient pas dépasser les 3.100 tonnes par an, par pays, au risque de voir l’accord revu.

En vertu de ces règles internationales, c’est comme si Curaçao, Belize, Le Savador, Le Guatemala et Le Panama avaient construit de gros navires et les avaient lancés sur le Golfe de Guinée pour avoir leur part de marché. Cependant, dans nombre de cas, il apparaît que les vrais propriétaires de la plupart des ces bateaux sont espagnols.

« A partir du moment où l’U.E a des droits de pêche limités en vertu des engagements au niveau de la CICTA (...) les autres pays ayant des droits de pêcher le thon dans l’Atlantique constituent une bonne alternative pour l’exploitation de la ressource », a expliqué Iñigo Uribe, directeur de Nicra-7.   

Julio Morón, directeur de l’OPAGAC, une des plus grandes organisations de producteurs de thon congelé, admet que « les sociétés membres de l’OPAGAC gèrent des thoniers battant pavillon espagnol aussi bien que des thoniers battant pavillon de pays tiers ». Morón reconnaît que les membres de l’OPAGAC – composée de cinq sociétés espagnoles productrices de thon, dont Albacora et Nicra-7, détiennent 33 navires dans des pays tiers comme le Guatemala, le Salvador, l’Equateur, etc. En contrepartie, se défend-il, ces sociétés ont réalisé des investissements dans ces pays et y contribuent grandement au développement.

Bien que n’étant pas obligé d’employer des équipages locaux, Morón affirme qu’environ 400 Africains sont employés par la flotte espagnole - que ce soit des navires battant pavillon espagnol ou battant pavillon de pays tiers – et qu’elle a créé 2.500 emplois dans neuf pays africains et latino-américains.

Iñigo Uribe, directeur de Nicra-7, une compagnie qui gère deux navires à Curaçao – Albacora Seis et Guria -  a lors d’un entretien téléphonique expliqué que les quotas des pays tiers sont une alternative parce que les quotas des l’Union européenne sont déjà atteints par des navires actifs. 

« A partir du moment où l’U.E a des droits de pêche limités en vertu des engagements au niveau de la CICTA (...) les autres pays ayant des droits de pêcher le thon dans l’Atlantique constituent une bonne alternative pour l’exploitation de la ressource », a expliqué Iñigo Uribe, directeur de Nicra-7.   

Bien que ce ne soit pas une exigence légale de la CICTA, il y a une sous représentation de navires espagnols opérant en Afrique de l’ouest, ayant troqué le drapeau espagnol contre ceux de pays d’Amérique du sud.     

A ce propos, le porte-parole de la Direction Générale des Affaires Maritimes et de la Pêche de l’Union européenne, Enrico Brivio, a indiqué que même si la Commission a « quelques connaissances générales» sur certaines compagnies espagnoles ayant des navires opérant avec un drapeau étranger, elle ne dispose pas d’informations précises sur les propriétaires de chacun de ces navires.         

Curaçao, Le Guatemala, Belize ou Le Salvador ne pêchent pas dans le quota accordé à l’Union européenne dans l’Atlantique et par conséquent, les navires qui utilisent le drapeau de ces pays  ne peuvent pas être comptabilisés dans un « dépassement » de quota, selon les règles de la CICTA. L’U.E participe activement à assurer une pêche durable dans l’Atlantique, peu importe les propriétaires des navires dans les pays tiers.       

D’un point de vue strictement juridique, aucune loi n’a été enfreinte dans les cas traités par cette investigation. Néanmoins, ces pratiques ramènent au goût du jour le débat déjà en cours au sein du parlement de l’Union européenne sur la nécessité d’avoir plus de transparence autour de la propriété réelle des entreprises – plus particulièrement lorsqu’il s’agit d’une espèce déclarée touchée par la surpêche depuis 2015.   

Le manque de transparence dans la propriété dans le secteur des pêches a été plusieurs fois signalé comme une préoccupation par diverses organisations, dont la FAO, l’ONUDC, l’OCDE.

« En une semaine vous pouvez changer le drapeau, la propriété, la nationalité des capitaux – ça reste totalement confidentiel – les Comores et Belize sont connus pour attribuer ou retirer leur drapeau aux navires de l’Union européenne, particulièrement ceux de l’Espagne », a déclaré Dr Cornelia E Nauen, président de Mundos Maris – Sciences et Arts pour la Durabilité faisant référence à la facilité avec laquelle les navire qui veulent pêcher des espèces très rentables peuvent changer de drapeau.    

Des noms et des pavillons en jeu

Dans le secteur de la pêche, la société qui opère un navire n’est pas forcément la même compagnie qui en est le propriétaire. La plupart de ces sociétés opèrent des bateaux dont elles ne sont pas les propriétaires.

Etant situé sur le pacifique, le Salvador par exemple n’est pas un pays ayant des côtes sur l’Atlantique, mais le pays est autorisé à pêcher des ressources qui sont déjà menacées dans leur existence dans le Golfe de Guinée. C’est le cas de Montalegre, Montelape, Monterocio, Montefrisa Nueve et Montecelo, cinq navires du Salvador qui appartiennent à la société Calvo, à travers la filiale au Salvador de ce groupe Calvo Pesca El Salvador. Selon des données publiques, Calvo apparaît comme la compagnie propriétaire et la compagnie ayant immatriculé ces navires.

La compagnie explique cette situation par des « raisons purement opérationnelles, arguant de la présence depuis 2003 du groupe dans le pays où il détient également une unité de transformation alimentaire ».

Le cas de Nicra-7 est légèrement différent parce que son directeur Iñigo Uribe a admis lors d’une interview que sa société opère deux navires – Albacora Seis et Guria – pour accroître ses capacités. La société gèrent les deux navires, mais la propriété revient à Icuba Tuna Fisheries, une compagnie de Curaçao dont le propriétaire est le même Iñigo Uribe, selon la Chambre de Commerce de Curaçao. Lors de la même interview il affirme que les cinq navires que Curaçao détient dans le Golfe de Guinée sont toutes opérées par des sociétés espagnoles : deux par Ncra-7 et et les autres par Albacora.

Albacora a refuse de répondre aux questions dans le cadre de ce travail, cependant selon les données obtenues lors des investigations, le cas d’Albacora est similaire au précédent. Par l’intermédiaire de sociétés basées à Curaçao et au Panama, la société opère une flotte d’au moins quatre navires.  

« Les seules pratiques qui encouragent la surpêche sont celles qui sont effectuées par ceux qui s’adonnent à la surpêche, en particulier ceux en provenance de l’Asie qui mènent leurs activités e dehors de tout contrôle et qui contournent toutes les règles »,  souligne de son côté  Morón, président de l’OPAGAC.  

Rianxeira Group reconnait gérer deux navires au Guatemala – le Sant Yago Uno et le Sant Yago Tres. Aux questions de la CENOZO et de La Vanguardia, cette société explique la détention de bateaux battant pavillon étranger par des « raisons opérationnelles », puisque la société a « des projets d’investissements dans la pêche et la transformation des produits de la pêche ».

De son côté, Pevasa a également refusés de répondre aux questions. Toutefois des informations collectées et analysées dans le cadre de ce travail révèlent que le groupe agit de la même manière que Nicra-7 et Jealsa Rianxeira. A travers une compagnie dénommée Sea Breeze, la société gère un bateau enregistré  à Belize.

Vers la disparition du thon obèse

Toutes les sociétés et organisations présentes dans le secteur du thon consultés dans le cadre de cette investigation, et qui ont répondu, attribuent la situation à la pêche illégale pratiquée par les flottes asiatiques.

« Les seules pratiques qui encouragent la surpêche sont celles qui sont effectuées par ceux qui s’adonnent à la surpêche, en particulier ceux en provenance de l’Asie qui mènent leurs activités e dehors de tout contrôle et qui contournent toutes les règles »,  souligne de son côté  Morón, président de l’OPAGAC.  

Cependant, en raison des de la façon dont la pêche – qu’elle soit légale ou illégale – est pratiquée, les productions actuelles sont à 60 % au dessus du niveau qui permettrait au thon obèse de retrouver ses chiffres, selon le dernier rapport de la CICTA.

La voie de la survie du thon obèse est à présent entre les mains de la CICTA, qui lors de sa réunion annuelle en Croatie cette semaine envisage de réduire de 20 % les captures de thon obèse. De son côté l’industrie espagnole de la pêche au thon affirme que cette mesure peut entrainer des pertes pouvant aller jusqu’à hauteur de 80 millions d’euros et regrette que l’accent ne soit pas mis sur les moyens d’interdire la pêche illégale.