Cette situation s’explique depuis qu’une frange de la communauté peule des frontières malienne et nigérienne a embrassé le joug de la radicalisation et de l’extrémisme violent.

Le contexte de la violence de part et d’autre de la frontière des deux pays mobilise depuis un certain temps la diaspora peule qui s’est manifestée à travers des marches à Nouakchott, à Washington, à Paris et dans d’autres grandes villes à travers le monde.

 

 

Sur les réseaux sociaux et les systèmes de messagerie, les images de destruction et de mort sont partagées très rapidement, sous le coup de l’émotion, et pour témoigner. Des agissements revendicatifs d’une unité qui tend à s’ébranler du fait du radicalisme et de l’extrémisme violent.

Amalgames et tribulations d’une communauté

De nombreuses études définissent les Peuls comme un ensemble de communautés vivant notamment de l’élevage, soumis aux conflits fonciers, aux changements climatiques et en butte, parfois, au racisme d’Etat.

Certaines analyses qui frôlent l’amalgame font des Peuls des apôtres des djihadistes du fait de leur passé religieux et de la présence, pourtant difficile à évaluer, de Peuls parmi les mouvements fondamentalistes armés. Ces représentations ont suscité un sentiment de colère chez les Peuls.

Un rapport du Global Terrorism Index, publié en 2015, considérait les « militants peuls nigérians » comme le quatrième groupe terroriste le plus meurtrier au monde. Le rapport a été relayé par divers médias, renforçant le récit sur la « violence des Peuls ».

Selon Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré, Psychologue clinicien et chercheur, « l’identité peule apparaît comme un épouvantail symbolisant la menace djihadiste. Pourtant, cette identité est bien trop hétérogène pour établir un lien aussi simple ».

Selon le chercheur, les Peuls focalisent actuellement l’attention du fait de l’instrumentalisation de certains d’entre eux par des groupes fondamentalistes tentant de s’implanter localement dans le Sahel.  

« La terreur djihadiste crée une angoisse sociale chez les autres communautés dans les zones menacées, faisant des Peuls des boucs émissaires du fait de leurs prétendues affinités historiques avec l’islam radical ».

Selon le sociologue Konaré, malgré les disparités contextuelles, il existe bien une communauté peule ayant conscience de son unité, faisant donc face à divers défis.

« Les Peuls se retrouvent traditionnellement autour du « Pulaaku  ( manière d’être peul), un code de conduite et d’éthique reposant sur la retenue, l’endurance, la sagesse et la bravoure », explique Amadou Cissé, un jeune universitaire malien qui revendique via des activités associatives son identité peule. « Le mot Pulaaku fait également référence à la communauté des personnes partageant ces éléments ».

Les rédactions de « l’Evènement » (Niger) et « Dépêches du Mali » (Mali) traitent à travers cette enquête les origines et autres motivations de cette communauté dans le tourbillon djhadiste avec au centre Al Sahraoui (voir encadré), autoproclamé « émir de l’EIGS », homme au parcours tumultueux, qui a juré de mettre sous coupe réglée la zone frontalière que le Burkina, le Niger et Mali ont en commun.

Origines de la radicalisation

L’air hagard, le visage couvert par un chèche usé par la rudesse du climat sahélien,   Bakiri Bagel un ancien milicien peul rencontré dans les encablures de la préfecture de Ouallam au Niger, décrit la problématique de sa communauté en ces termes : « sur cette frontière, notre communauté a perdu des centaines de femmes, d’enfants et de vieillards, victimes des bavures des agents des Etats malien et nigérien, des exactions des milices touarègues appuyées par ces mêmes Etats, mais aussi de l’armée française. C’est cet état de fait qui a poussé  bon nombre des jeunes à tendre l’oreille aux sirènes d’Adnane Abou Walid Al Sahraoui. »

Bakiri soutient qu’au « départ ce sont des sentiments de frustration, d’injustice, qui ont poussé  les jeunes peuls à créer une milice le long de la frontière nigéro-malienne pour déclencher les hostilités avec l’Etat du Niger qui n’a pas su les protéger suite aux exactions dont ils furent l’objet ».  Ensuite, renchérit-il, « ce sont certains de ses éléments de cette milice peule qui sont allés rejoindre le Mouvement pour l’unicité du jihad en Afrique de l’ouest (MUJAO) pour repousser le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), pas pour faire le djihad mais pour combattre le MNLA dont les éléments ont  commencé à sévir dans les rangs peuls. »

Le MUJAO est resté maître de la zone de Gao et du cercle de Ansongo, jusqu’à l’arrivée de l’Opération SERVAL (déploiement des forces armées françaises au Mali en 2013) qui a permis de chasser tous les  groupes djihadistes dans le nord. C’est ainsi que la plupart des jeunes peuls qui étaient enrôlés dans le MUJAO sont rentrés au bercail et y sont restés le long de la frontière dans leurs campements. En novembre et février 2013, des séries d’affrontements ont opposé la communauté peule à celle des « Imghad » dont est issu Elh Gamou, officier supérieur des forces armées maliennes. Le bilan se solde par plus d’une centaine de morts. Suite à ces affrontements, de jeunes  Peuls ont été arrêtés avant d’être acheminés à Niamey. Ils seront plus tard accusés d’actes terroristes alors que c’est un conflit qui les oppose aux « Imghad ». Cette deuxième frustration a poussé également des jeunes Peuls à reprendre le flambeau pour rejoindre cette fois-ci El sahraoui, vu plutôt comme un messie.

 

 

2018, une année ensanglantée et meurtrière

Mardi 25 septembre 2018 vers 09 heures, deux campements de la tribu Iboghalitane ont été attaqués par des hommes armés (présumés membres de l’EIGS) à bord de plusieurs motos à Inekar, environ 45 km à l’ouest de Menaka. Le bilan provisoire qui nous a été communiqué par un notable est de 12 civils tués.

Depuis la visite controversée du Premier Ministre malien, Soumeylou Boubèye Maïga, à Ménaka le 9 mai 2018, survenue après la signature d’un accord le 5 mai entre Idaksahak, le Mouvement d’auto défense Gatia et le Mouvement pour le Salut de l’Azawad (MSA), les tensions intercommunautaires se sont exacerbées. Laissant un boulevard à la radicalisation et à l’extrémisme violent qui s’y incrustent et se cristallisent jour après jour. Au lieu d’arranger les choses, ce déplacement officiel, a semble-t-il, attisé le feu.

Ce même jour, la région de Ménaka est endeuillée : neuf civils de la communauté Idaksahak froidement abattus et trois autres blessés par balles dont un grièvement.

Le 13 mai, un campement Idaksahak à Ménaka attaqué par des hommes armés dans la zone de Takegat (25 km Sud Est d'Indelimane) a enregistré le massacre de 15 personnes, tous des civils.

17 civils seront ensuite tués, vendredi 18 mai 2018, dans un hameau à Aghayane dans la commune d'Inatès (Tillaberi)  par des hommes lourdement armés non identifiés.

Jamais la zone n’avait connu un niveau de massacre aussi élevé. Comme si cela ne suffisait pas, le sang continue de couler entre Ménaka et la région nigérienne de Tillaberi. Le climat d’insécurité fait perdre tout espoir de paix et de stabilité dans le Sahel.

Etellaye Ag Oumar, habitant de Ménaka et expert en sécurité communautaire, parle de recrudescence des conflits intercommunautaires que la visite du PM a attisés. Une tendance qui, ajoute-t-il, donne de l’ancrage à l’organisation djihadiste liée au groupe Etat Islamique(EI)  que dirige Adnane Abou Walid Al Sahraoui.

Conflits communautaires, un effet catalyseur

En représailles aux différents revers militaires que leur ont infligés les combattants de la Coalition MSA-Gatia les extrémistes s’en prennent désormais à des civils désarmés.

Les récalcitrants du camp des combattants se soumettent à des représailles.

Ahmadou Cissé, chercheur pour une ONG humanitaire, soutient que l’attaque du 18 mai s’inscrivait dans ce sens.

"Il s'agissait certainement d'une opération de représailles… », a expliqué une source sécuritaire nigérienne à l'AFP.

Serge Daniel, journaliste-spécialiste des questions sécuritaires, pense que la présence du groupe terroriste État islamique dans le Grand Sahara qui recrute notamment des Peuls et des Touaregs, contribue à attiser les tensions.

Ménaka, ville poudrière

Ménaka n’est pas un choix fortuit pour les combattants de l’Etat islamique, selon plusieurs experts du terrorisme au Sahel.

« C’est parce que les bases de Daech dans le Grand Sahara ont été détruites ou démantelées. Le choix de Ménaka va ainsi au-delà des considérations géostratégiques. Il se base surtout sur une forte velléité d’instrumentalisation des communautés pour lesquelles les services sociaux de base n’existent quasiment pas », explique le Gal Boubacar Touré, ancien chef d’état Major de l’Armée malienne.

Il est 13h10 en ce vendredi, l’appel à la prière du muezzin alerte une population anxieuse et désemparée. Certes le soleil est torride, le vent sec et chaud, mais toutes les 15.000 âmes de cette contrée perdue dans les méandres du désert malien ne semblent pas chercher Dieu au même moment.

Alors qu’une minorité cherche à s’engouffrer dans la petite mosquée de l’est de la ville, le reste de la population reste terrée chez elle, par crainte de subir des attaques. Le désarroi est manifeste.

L’activité économique, dépouillée de son dynamisme habituel , ne tient plus que par le petit commerce et les foires qui ont perdu leur effervescence ou engouement d’antan. L’école publique souffre encore de la désertion de bon nombre de ses enseignants, obligeant un groupuscule d’élèves à errer dans les rues sablonneuses.  

Chômeuse et désœuvrée, la jeunesse fait face au vent de la radicalisation. Des témoins majoritairement acquis à la cause du « maître absolu », Abou Walid, acceptent de se lâcher sous anonymat. « J’ai intégré son mouvement pour me protéger contre les Idaksahak (tribu). Ici, personne n’ose me toucher », avoue Aly Ag Amadou, ancien combattant du Gatia, un Imghad qui a choisi le camp des Peuls.

Le malaise à Menaka a des ramifications jusqu’à Bamako.

Défendant la communauté peule dont il se réclame, Cheick Oumar Diallo, un ressortissant de Ménaka basé à Bamako renchérit : « les agents de l’Etat ne sont sur place que pour la forme. La population n’est pas vraiment leur priorité », lance-t-il, avec en mémoire l’attaque du 06 janvier 2018 qui l’a poussé à quitter la ville. Perpétrée à Anderamboukane, 90 km de Ménaka, cet attentat a fait trois morts dans les rangs du Gatia et a occasionné l’enlèvement d’armes et de véhicules militaires, selon la Direction de l’information de l’armée malienne 

 

 

Sahraoui, l’ami des Peuls

Dans un message datant de juin 2017, l’ancien cacique du Mujao (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest) accuse les communautés « Imghad et Idaksahak » d'avoir défendu le Niger et la France, ce qui les expose aux représailles des combattants du groupe Etat islamique au Grand Sahara. Cette posture de Al Sahraoui vise deux objectifs majeurs. Il veut tout d’abord châtier ceux qui s’allient aux Etats de la région et aux  forces occidentales qui les soutiennent. Ensuite, il veut se présenter comme le véritable protecteur des Peuls ayant maille à partir avec les Etats qu’ils accusent de ne pas les protéger et même d’être complices des exactions que certaines communautés leur font subir.

« Ce sont des sentiments de rejet et d’abandon par les autorités maliennes qui ont poussé les jeunes Peuls à créer une milice », explique Hamady Moussa, ancien chef de milice peule à Ménaka.

Menace sur les services sociaux de base

Dans la bande frontalière Mali-Niger où les revendications liées aux services sociaux de base sont pressantes, les « exécutions de populations civiles » par de présumés terroristes se multiplient.

Le sentiment d’abandon par l’Etat est manifeste chez ces populations.  Pour mener ses opérations, Al Sahraoui recrute au sein de la forte communauté peule de cette bande sahélienne dont les Etats concernés peinent à apporter les solutions auxquelles elle est confrontée. A savoir, la santé, l’éducation, et l’emploi…

Un étudiant recalé de la Faculté de droit de Bamako, Fahad Almouloud, rencontré dans les encablures du gouvernorat de Ménaka ne cache pas son amertume : « j’ai besoin d’argent pour vivre. Je choisis donc la voie qui peut me l’offrir. Cela dit, je ne bénéficie pas de salaire chez eux, mais d’aides ponctuelles me permettant d’apporter des vivres à ma mère et ma sœur, restées sans soutien depuis le décès en 2016 de mon père ».  

Même si son nom est sur toutes ses lèvres, Abou Walid Al Sahraoui reste un homme invisible. On ne le voit ni à Ménaka ni à Ansongo, encore moins à Tillabéri. Manifestement pour des raisons sécuritaires ! Celui que certains surnomment la « bête noire du Sahel » ne se signale que par des attaques de plus en plus récurrentes dans toute la zone.