Le Coronavirus, Fatouma Sanfo commerçante n’y croit pas. « Je ne crois pas du tout à cette maladie. Même au début, je n’yaipascru. Jen’ai pas vu un seul malade de Covid-19, malgré tout le temps que cela a duré, je n’ai pas entendu au quartier qu’untel est décédé de Covid ou est couché parce que malade. Je suis commerçante, je voyage beaucoup dans les villages, mais je n’ai rien vu », explique avec conviction Mme Sanfo.

Ce samedi 3 octobre est un jour ordinaire et Mariam, grossiste de vêtements pour enfants, est venue s’approvisionner au grand marché de Ouagadougou. Pendant que l’astre du jour se positionne au zénith, les quatre grands parkings autour de la grande infrastructure affichent complet. Aux différentes entrées, on y entre sans protocole particulier. Les allées sont bondées de monde, clients et marchands ambulants se frottent. Les commerçants devant leurs boutiques hèlent sans cesse les visiteurs dont certains discutent les prix des marchandises. Ambiance normale dans ce poumon économique de la capitale, sauf qu’il y a quelques mois, les portes du marché étaient hermétiquement fermées. Le 26 mars 2020, les autorités avaient décidé de fermer Rood-wooko, nom de ce marché au même titre que 35 autres marchés. Une mesure qui visait selon elles, à contrer la propagation de la Covid-19.

Mais en ce début du mois d’octobre, la Covid-19 semble être un problème lointain, même s’il est toujours d’actualité avec de nouveaux cas de contamination enregistrés quotidiennement. Le 20 avril 2020 à l’ouverture du marché, il fallait montrer patte blanche pour y accéder. Des dispositifs de lavage des mains étaient placés à toutes les entrées. 250 volontaires étaient mobilisés pour veiller au respect des mesures barrières. Prise de température, port obligatoire du masque, respect de la distanciation d’un mètre dans le marché étaient de mise pour accéder à ce haut lieu d’échanges. Mais quelques jours après, les volontaires avaient disparu, les dispositifs de lavage de main également. Les mesures barrières n’avaient plus droit de cité, Rood Wooko reprenait ses vieilles habitudes.

Yacouba Ouédraogo, commerçant fait l’amer constat. « Quand les clients venaient, nous leur donnions des désinfectants, mais c’était avant. J’avoue qu’actuellement beaucoup sont sceptiques et ne croient plus, du coup, nous avons laissé. On ne peut pas discuter avec quelqu’un qui ne croit pas à la maladie, pour le convaincre c’est très difficile », argue le jeune commerçant. Et son collègue Adama Simporé de renchérir : « Au début de la maladie, même au marché ici, on prenait l’affaire au sérieux, mais franchement à l’heure-là, on ne comprend rien. Peut-être que c’est fini ». Selon lui, quand le port du masque était obligatoire au marché, les riverains en portaient. « Les gens portaient pour passer devant les agents de sécurité. Une fois dedans, ils l’enlevaient. Mais la sécurité est partie, qui va contraindre qui à porter ? Donc on se regarde », ajoute le commerçant qui lui-même ne porte pas de masque.

Issaka Kabré, également commerçant estime néanmoins que la maladie est bien réelle. Il se convainc finalement de ce que le grand marché dispose d’un bon bouclier anti covid-19 : la religion. « Dieu merci, il y a beaucoup de musulmans au Burkina, chaque jour nous lavons nos mains. Le matin nous lavons les mains avant de venir au marché, au retour des toilettes nous lavons, tout le temps » nous confie-t-il. Ainsi, poursuit-il, malgré la baisse d’attention autour de la pandémie, le grand marché rouvert ne peut être un foyer de contamination.

Les chiffres repartent à la hausse depuis novembre

A la date du 18 décembre 2020, le Burkina Faso enregistre 4 954 cas de covid- 19 dont 1 755 femmes et 3 199 hommes. Les cas actifs sont de 1 376 et 73 décès. Les nouvelles contaminations qui avaient chuté jusqu’au mois d’octobre connaissent une hausse depuis le lendemain de la campagne électorale. Le nombre de contaminations dépasse généralement 100 depuis la dernière semaine du mois de novembre. Ouagadougou et Bobo-Dioulasso sont les plus grands foyers. Lors de la septième session du comité national de lutte contre la pandémie, tenue le 16 décembre dernier à Ouagadougou, le président de la structure, Christophe Joseph Marie Dabiré, par ailleurs Premier ministre, a révélé que « des cas asymptomatiques ont été observés et ont évolué de façon drastique ». Selon lui, cette situation est la conséquence d’un « grand relâchement dans le respect des mesures barrières »

De la résistance face aux mesures barrières

Edouard Bouda est le directeur général de l’agence du développement économique urbain de la commune de Ouagadougou. L’agence est responsable de l’exploitation des marchés dans la ville. Il explique que Rood-wooko compte 3000 boutiques et enregistre en moyenne plus de 10 000 visiteurs par jour. Les volontaires placés au marché auraient levé l’ancre à cause des mésententes incessantes avec les commerçants qui refusaient de se soumettre aux mesures édictées. «Ilyaeudescouacs.Ilyenaqui ont démissionné, qui ont dit qu’il était difficile de sensibiliser les commerçants. Il y a eu ce problème et le laisser-faire qui a commencé à s’installer », note Edouard Bouda. Par ailleurs, il ajoute que les dispositifs de lavage de mains ont disparu quelques jours après l’ouverture du marché à cause de la facture salée de l’ONEA. « Nous avons reçu des factures d’une dizaine de millions. C’est difficile parce que le chiffre d’affaire que produit Rood Wooko ne suffit même pas à honorer la seule facture de l’ONEA. Nous sommes en négociation pour trouver une formule plus allégée », explique le directeur général de l’agence du développement économique urbain. En plus, il précise qu’effectivement à l’ouverture du marché, des policiers postés à toutes les entrées obligeaient les gens à se laver les mains. « A partir du moment où le bouclier sécuritaire a été levé et qu’il fallait laisser chacun avec sa conscience pour qu’il se lave les mains avant de rentrer, on a remarqué que laver les mains n’intéressait pas grand nombre de commerçants(...) Pour 10000 personnes, connaissant bien Ouagadougou, je peux vous garantir qu’il fallait au moins 10 000 policiers pour que les mesures soient respectées » précise-t-il.

Rood Wooko est un échantillon qui montre de façon générale la perception que des Burkinabè ont de la Covid-19. Au début, une bulle de l’attention collective, une psychose générale face à ce nouveau virus inconnu qui conduit à l’adoption des précautions. Mais par la suite, un effondrement de cette vigilance. « La baisse de la vigilance est nationale, elle n’est pas seulement au grand marché. Vous aurez remarqué que beaucoup de gens ne portent plus le cache- nez, ne se lavent plus les mains, se saluent. Il y en a qui n’y croient plus. Dès le début, des commerçants nous avaient envahis en disant que c’est une maladie inventée et qu’on voulait simplement les empêcher de vendre, raison pour laquelle on a fermé. Jusqu’à présent, une telle idée circule dans le milieu commerçant », remarque Edouard Bouda.

De la théorie du complot à la négation

En avril 2020, un groupe de chercheurs burkinabè a mené une étude pour comprendre entre autres, les représentations que les habitants de plusieurs localités du pays se font de la Covid-19. Il ressort de leur rapport qu’une écrasante majorité des enquêtés estiment que le virus a été créé par les grandes puissances dans leur guerre pour dominer le monde. Cette idée a été forgée par les premiers débats et les accusations entre les États-Unis et la Chine sur l’origine du virus. Par contre l’étude révélait également que pour les enquêtés, le virus, « en plus d’être difficile à être pris en charge au niveau médical, son taux de contagion est jugé très élevé ». Ainsi, 74,4% des enquêtés étaient plus dominés par un sentiment de peur que de confiance (25,6%).

« L’autre élément important qui est sorti de cette étude, c’est que pour beaucoup, ce n’était pas une maladie du citoyen lambda, mais plutôt une maladie de la classe aisée, ceux qui prennent l’avion, qui voyagent. On a tenté de faire un rapprochement avec les premiers acteurs qui ont été contaminés par la maladie. Quand vous regardez ces acteurs, cela contribue à renforcer la position des Burkinabè, à commencer par le pasteur revenu de la France. Il y a eu les ministres Stanislas Ouaro, Vincent Dabilgou, Alpha Barry, Oumarou Idani, qui ont publiquement dit qu’ils étaient atteints par la maladie », explique Zakaria Soré, enseignant chercheur à l’université Joseph Ki-Zerbo au département de sociologie et membre du groupe de chercheurs. A côté de cela, il y a cette autre catégorie de citoyens qui a nourri l’idée selon laquelle, c’est un virus qui ne résistait pas au soleil ardent. « Plus le soleil est intense, moins le virus résiste. Il y a cette idée qui a prévalu et qui a contribué à-propos diminuer la peur chez beaucoup de Burkinabè », poursuit le Dr Soré.

Quand l’autorité contribue à renforcer le doute

18 mars 2020. Neuf jours après l’apparition du premier cas de Covid au Burkina Faso, le gouvernement annonce un premier décès des suites de la pandémie. « Une patiente de 62 ans, diabétique, qui était sous réanimation », annonce le professeur Martial Ouédraogo, alors coordonnateur national de la réponse au nouveau coronavirus. Il s’agit de la 2ème vice-présidente de l’assemblée nationale, Rose Marie Compaoré. Mais le 27 avril 2020 sur la télévision BF1, le mari de la défunte bat en brèche les déclarations du gouvernement. Amado Compaoré est formel : son épouse n’est pas décédée de la Covid. « Ma femme n’a fait que quelques heures. Comment ont-ils pu détecter qu’elle avait le Covid ? (...) Les enfants sont allé pour chercher le dossier médical de leur maman. On leur a dit d’aller en justice. Ils ont failli en venir aux mains », a clamé l’époux éploré. Cette sortie médiatique aura l’avantage d’apporter de l’eau au moulin des plus sceptiques quant à l’existence de la maladie. Ils sont confortés dans leurs opinions.

« On annonce un premier décès lié à la Covid. Du jour au lendemain, on entend une autre version. Je ne crois même pas à cela. Selon moi, c’est la politique qui est en avant. La maladie existe peut-être, mais ce n’est pas au stade où on l’amène. C’est flou, flou. C’est de la toux, on a ça tout temps. Coronavirus, c’est ça qui est chez les blancs, sinon ce qui est à Ouagadougou là, c’est la toux. Seulement c’est une maladie qui rapporte », martèle Hamidou Bikienga, un citoyen rencontré dans le quartier Hamdalaye de Ouagadougou.

Le Coronavirus est ainsi considéré comme une ‘’maladie business’’ pour certains Burkinabè. Ils respectent de moins en moins les mesures de protection, mais quand ils sont déclarés positifs au virus, ils font tout pour éviter les centres de santé ou autres endroits de confinement publics par manque de confiance. Dans un communiqué en date du 13 septembre 2020, le secrétaire général du gouvernorat de la région des Hauts Bassins informait l’opinion publique de ce que des élèves de l’Ecole nationale de l’administration et de la magistrature (ENAM) diagnostiqués positifs à la Covid- 19 au camp Ouezzin Coulibaly de Bobo-Dioulasso ont déserté leur site de stage. Sayouba Sawadogo s’inquiétait que ces « personnes constituent un risque de propagation accrue de la Covid- 19 ». Les ‘’recherchés’’ sont au nombre de 76.

Joints au téléphone le 15 septembre 2020, quelques « fuyards » s’expliquent. Rachid Paré croit fermement que c’est juste pour justifier le budget alloué à la prise en charge des malades de la Covid- 19 que quelques stagiaires ont été déclarés positifs. Pour lui, partir du camp était la solution pour ne pas courir un quelconque risque. « Depuis le début du Coronavirus, je n’ai pas confiance en ces gens- là. Avec tout ce qu’on a entendu quant au décès de la député, on se demande ce que ces gens-là étaient prêts à faire pour justifier le fonds. Qu’est-ce qu’ils allaient faire de nous ? Ce sont des questions que je me posais », justifie Rachid Paré qui a préféré s’auto-confiner chez lui à Ouagadougou. Le jeune homme dit toujours ne pas comprendre comment par exemple son binôme a été déclaré négatif à l’issue du test. « On respirait les narines dans les narines. On mangeait dans les mêmes plats, on dormait ensemble. A la fin on vient faire le test et on dit que lui est négatif et que moi je suis positif », remarque-t-il, avant d’ajouter que « la hiérarchie militaire même ne croit pas en cette histoire-là. La sentinelle a reçu l’ordre de nous laisser partir. Nous sommes partis au vu et au su de la hiérarchie militaire qui a réceptionné le matériel».

C’est également le cas de Issoufou Traoré, en confinement à domicile. Il confirme être parti de l’enceinte militaire par peur d’une mauvaise prise en charge. « Si ce n’est pas parce qu’ils disent qu’on est positif, moi je ne sens rien. Malgré tout je respecte les mesures barrières, avec ma famille. Je n’ai aucun symptôme de la maladie. On ne peut pas dire aussi qu’on ne croit pas. C’est eux qui ont dit qu’on est positif, on ne peut pas dire que c’est faux. Seulement je sais que chez moi, je vais bien manger et je serai plus à l’aise », explique l’étudiant en audiovisuel. La pandémie de la Covid-19 continue de sévir dans certains pays, notamment en Europe et aux Etats unis où l’on parle d’une seconde vague. Au Burkina Faso par contre, l’évocation du virus semble être un sujet de moquerie. A l’annonce des chiffres quotidiens de nouvelles contaminations, certains citoyens se demandent si « cette histoire » existe toujours. Des chiffres qui étaient pourtant beaucoup attendus les premières semaines de l’apparition de la maladie au plan national. La preuve pour ceux qui n’y ont jamais cru ou qui émettaient des réserves, ce sont les meetings qui rassemblent un grand monde, alors que le pays vit au rythme de la campagne électorale. Ce, pendant que la mesure d’interdiction des rassemblements de plus de 50 personnes est toujours en vigueur.