Les enfants de Boukaré Bélem, âgés de 7 et 8 ans Nachirata et Aziz, passent leur journée à effectuer des cabrioles sous la voûte ombrageuse des arbres du centre Watinoma au secteur n°7de Kaya, où sont regroupées des personnes déplacées internes. Ils ne vont pas à l’école cette année. 

Pourtant, dans leur village de  Foubé à 220 km de Ouagadougou dans la région du Centre-Nord, il les avait inscrits avec cinq  autres de leurs frères. L’école située juste en face de la concession familiale a été construite par Boukaré Bélem et d’autres adultes du village. Ses enfants et d’autres du village ont été les premiers élèves de l’école.

Malheureusement, leur scolarisation tourne court. Le chef de famille fuit Foubé avec sa progéniture pour échapper aux hommes armés qui viennent fréquemment semer la terreur. 

« L’enseignant de l’école a été le premier à fuir à cause de l’insécurité », regrette Boukaré Bélem. Il s’est réfugié à Kaya voilà huit mois de cela et dit avoir d’autres priorités que l’inscription de ses enfants  à l’école.

 « Mon combat  quotidien est de trouver de quoi nourrir les miens. Je creuse des fosses, les femmes font de petits boulots et, ensemble, on gère la famille. Nous sommes 10 ici et c’est difficile », explique-t-il, triste de voir ses enfants arrêter l’école.

 La vie est également difficile pour Bobodo Bamogo, originaire de Taoremba. Il séjourne à Watinoma depuis une année avec sept de ses gosses. Contrairement à Boukaré Bélem de Foubé, il a choisi de scolariser une partie de ses mômes. Un dilemme cornélien. Ceux qui devaient effectuer leur premier pas à l’école sont sacrifiés au profit des enfants en classe de  CE1 et CE2 (cours élémentaire 1ère et deuxième année). « La plupart de mes enfants étaient inscrits lorsque nous étions au village. Mais depuis que nous sommes ici, la moitié a arrêté les cours parce que j’ai peur de ne pas pouvoir payer leur scolarité. Il semblerait que cette année on doit payer 5000 FCFA pour chaque inscrit par enfant inscrit », justifie  Bobodo Bamogo.

 Jacqueline Saouto dont le rêve est de devenir enseignante  et ses cinq cousins font partie des enfants les plus chanceux du site de Watinoma. Leur oncle Amado Sawadogo les a tous inscrits à l’école grâce  à la solidarité qui règne entre les membres de la famille. « Le versement de la scolarité sont des moments d’insomnie pour toute la famille. Nous demandons aux jeunes qui sont dans l’orpaillage de penser à envoyer un peu d’argent dès qu’ils en ont  pour faire un petit fonds de garantie. C’est  ainsi qu’on  jongle pour payer les frais de scolarité. Si ces enfants ne font pas d’études, avoir un emploi demain sera compliqué », explique le jeune chef de ménage de 36 ans. 

L’éducation, un droit

Ces  trois exemples illustrent  les difficultés des enfants déplacés internes à  jouir de leur droit à l’éducation. En fin 2019,  le nombre de personnes déplacées internes dans le monde  est estimé à 46 millions, dont 19 millions d’enfants, selon L’UNICEF  dans son rapport intitulé « Perdus à la maison ».  Il ressort aussi que  le déplacement interne bouleverse la vie des enfants et affecte toutes les sphères de leur vie notamment en retardant ou en interrompant entièrement leur apprentissage, les privant de la possibilité d’atteindre leur plein potentiel.

 Le Burkina Faso qui traverse une crise sécuritaire depuis 2015  ne fait pas exception.  

Un recensement  effectué  en septembre 2020 par le  Conseil national de secours  d’urgence et de réhabilitation(CONASUR) dénombre 280.000 enfants déplacés dans les 5 régions à fort défi sécuritaire que sont le  Sahel,  le Nord, l’Est, le Centre-Nord et la Boucle du Mouhoun. Quant aux nombres d’élèves,  il est estimé à 60.000.  Ces chiffres montrent que 22.000 enfants restent en marge du  système éducatif national en plus d’être hors de leurs maisons. 

La stratégie nationale  de l’éducation, en situation d’urgence

 Au regard  des obligations de la convention relative aux droits de l’enfant que le Burkina Faso  a ratifié depuis 1990, c’est à l’Etat  de garantir  l’accès des enfants déplacés internes à l’école. 

La mise en place du secrétariat chargé de l’éducation en situation d’urgence, en avril 2019 et l’adoption de la stratégie nationale en la matière, apparaissent comme  des réponses pour assurer aux enfants déplacés internes  leur droit à l’éducation.  « Notre combat  est  de faire en sorte que le maximum d’enfants  déplacés internes affectés par la crise soient  pris en charge sur le plan de l’éducation », confirme   la secrétaire technique chargée de l’éducation en situation d’urgence, Angeline Neya/Domboué. Pour la rentrée scolaire 2020-2021, le ministère a réalisé 61 salles  de classe complémentaires dans les établissements qui ont accueilli les élèves déplacés accompagnés de forages  où il n’y en a pas ainsi que  latrines, selon Mme Neya/Domboué.

Une lettre circulaire a été  adressée aux chefs d’établissement par le ministère en charge de l’éducation.  «La correspondance a été rédigée vu la faiblesse des chiffres d’un recensement des élèves déplacés dans les établissements  réalisé en novembre 2019. Elle  est très claire, lorsque les élèves déplacés se présentent, on doit les accueillir sans aucune condition », élucide  Mme  Neya. 

Dans la région du Centre-Nord,  la correspondance a reçu un écho favorable  chez des chefs d’établissements du public comme du privé. Ils déclarent avoir appliqué les instructions venues de leur ministère.  Situé non loin du site de Watinoma, le complexe scolaire Zoodo accueille  des enfants déplacés de la maternelle au secondaire.   Son fondateur a alloué   un bâtiment aux enfants du primaire depuis  la rentrée scolaire 2019-2020.  Au titre de l’année scolaire en cours, 82 enfants sont inscrits au CP1 et 116 poursuivent  leur scolarité au CP2. 

Cependant, les chefs d’établissement reconnaissent que l’application des instructions du ministère  est difficile.  « En toute franchise, nous n’arrivons pas  à les accueillir tous. Nous faisons  ce que nous pouvons. C’est contre notre gré que nous sommes  amenés à refouler certains élèves », soutient le proviseur du lycée provincial de Kaya, Moussa Kargougou. A sa décharge,  il évoque des  effectifs déjà pléthoriques de l’établissement qui sont à environ 2500 élèves par an. 

Des parents sont donc obligés de se tourner vers les établissements privés. Ils accueillent pour la plupart  des élèves déplacés internes alors qu’aucun partenariat n’existe  entre eux et l’Etat. Boubakari Ouédraogo déplore le manque de soutien en table banc et kits scolaires pour  les 198 élèves du primaire inscrits à Zoodo. Dans les salles de classe, les enfants sont installés à même le sol. « Le niveau est bon, seulement ils doivent se coucher pour écrire. Pour beaucoup  d’entre eux, c’est compliqué d’avoir un stylo  ou de la craie», se désole l’enseignant du CP1, Salifou Ouédraogo. 

 Le frais  de scolarité, un malaise

 Chez tous les chefs d’établissement la gêne est perceptible lorsqu’est abordé la question des frais de scolarité. En effet, l’une des implications de  l’instruction de recevoir les élèves des zones d’insécurité sans condition est  que l’établissement ne doit pas exiger de frais de scolarité. Tous les établissements déclarent avoir enregistré un manque à gagner au titre de l’année scolaire 2019-2020. « En 2019, nous avons accueilli 300 élèves. Nous avons été un peu frustrés parce que nous les avons orientés vers des structures d’aide, mais en retour, avec la situation de COVID-19 nous n’avons pas eu de suite quant au paiement », affirme l’intendant du groupe scolaire Ansarou Dine Développement de Kaya (ADK), Amadoun Diandé. Aucun d’eux ne reconnait avoir refoulé un élève faute d’écolage. Cependant, en filigrane,  le manque d’argent est  de nature à priver les enfants déplacés de leur droit.  Ainsi pendant que les parents des élèves accueillis gracieusement depuis 2019 au  complexe  Zoodo  sont inquiets à l’idée de devoir payer 5000 FCFA pour chaque enfant, le fondateur soutient que rien n’est arrêté pour le moment. Pour les parents d’adolescents inscrits dans les lycées privés de Kaya, le spectre des  prochains versements leur coupe le sommeil. «Après le premier versement, j’ai pris l’engagement de payer le reste, mais j’ai peur de ne pas pouvoir le faire. Dieu merci les écoles sont compréhensives, elles ne nous harcèlent pas pour payer. Elles nous rappellent gentiment  à chaque fois » affirme Amado Sawadogo, alors que le reliquat d’écolage  qu’il lui reste à payer se chiffre à 65000 F CFA sans compter  les charges des plus petits qui fréquentent à Zoodo.  

 Des pistes de solutions

 Patrons d’établissements  et parents d’élèves déplacés internes espèrent tous que de bonnes volontés soient sensibles à la cause de leurs enfants  et leur viennent en appui. C’est ainsi que les parents relèvent que tout soutien pour les aider à supporter les frais serait la bienvenue. « L’école est  bien.  Si j’avais du travail j’allais  aussi inscrire ma fille Fati »  confesse, dans un  souffle, la seule femme qui a accepté de se prêter aux questions. Sibiri Sawadogo  n’a pas bénéficié de l’aide de bonnes volontés pour poursuivre ses études. Sibiri Sawadogo âgé de 17 ans  ne pourra jamais réaliser son rêve de devenir soldat pour défendre son pays contre les méchants qui ont obligé sa famille à  quitter Taoremba. Son désir le plus cher était de s’inscrire en 4e  à la rentrée pour se donner les chances de réussir. Devenu persona non grata suite à l’accusation  du vol d’une somme de 150.000FCFA par la patronne  du kiosque dans lequel il était serveur. Ce résilient mental  qui  travaillait pour envoyer un soutien à son père resté au camp de Foubé pour l’achat de vivres  a dû fuir à Ouagadougou.  Cet enfant, résilient mental,  qui affirmait qu’un homme ne s’apitoie pas sur son sort mais  cherche plutôt des solutions, y perdra finalement la vie  après une crise de démence.  Sibiri a été enterré au début du mois d’octobre 2020 loin de ses parents, en présence des aînées du site de Watinoma  prévenus par un inconnu. La fuite est le plan B de nombreux adolescents  qui doivent décrocher faute de moyens financiers. La grande majorité se dirige vers les sites d’orpaillage de Mané. Outre les frais de scolarité, les difficultés des élèves concernent la nourriture, comme l’atteste Dominique Sanfo, agé de 15 ans. « Dans la débandade, j’ai été  séparé de mon père  mais j’ai eu la chance de tomber sur mes oncles maternels. J’étais au CMI. Je suis là depuis janvier 2020. Je veux retourner à l’école, car  plus tard je veux être un militaire pour protéger la population. La nourriture ne nous suffit pas toujours », confiait Dominique Sanfo en septembre 2020.

Le proviseur du lycée municipal  Moussa Kargougou, Maxime Sissa, au regard des échanges avec les élèves déplacés inscrits au lycée provincial de Kaya, dit avoir  fait le même constat. Aussi, il plaide pour leur identification,  la mise en place d’une cantine scolaire avec des plats gratuits. Quant au fondateur de Zoodo, il invite les acteurs œuvrant dans le secteur à doter les établissements privés de tables-bancs et d’enseignants pour assurer de meilleures conditions d’apprentissage.  La prise en charge du manque à gagner en termes de frais de scolarité  dans les établissements privés  fait l’unanimité auprès des patrons d’établissements.

Article réalisé dans le cadre du projet Women empowerment de CENOZO.