C’est avec un véritable ouf de soulagement que Sékou Zongo se voit remettre sa moto Yamaha Mate de couleur verte par les policiers postés au niveau du rond-point de la Patte-d’oie en cette fin d’après-midi. Il a été obligé de sacrifier le dernier billet de 1000 FCFA qu’il avait en poche.

« On peut t’arrêter pour rien mais te libérer pour rien, il n’en est pas question. Même 1000 FCFA, ils prennent !», nous confie Sékou Zongo (ajouter son état d’esprit à ce moment). Pourtant il jure n’avoir commis aucune infraction : « J’étais arrêté au feu rouge et quand c’est passé au vert, en voulant accélérer pour partir, mon moteur s'est éteint. C'est là qu’un policier est venu prendre ma moto pour pousser. J’ai cru qu’il voulait m’aider pour dégager la voie mais il est allé garer ma moto où il y avait les autres qui ont été saisies sans mot dire ». Le quinquagénaire est d’autant plus indigné que selon ses dires, l’agent lui-même a reconnu qu’il n’y avait pas d’infraction.

Comme lui, plusieurs usagers de la route dans la capitale affirment que si payer pour une infraction qui n'existe pas forcément est monnaie courante au Burkina Faso, payer sans avoir droit à une quittance l’est aussi. Pour les besoins de cette enquête, nous décidons de nous balader en plein Ouagadougou, prenant le soin de commettre volontairement certaines infractions en circulation. Seul moyen de pouvoir constater la réalité.

Première expérience en cette matinée du lundi 15 juin 2020 sur le boulevard Mouammar Kadhafi où nous passons intentionnellement le feu tricolore au rouge. Il n’en fallait pas plus pour deux agents arrêtés à une centaine de mètres environ se présentent devant nous, nous sommant de nous arrêter. Le premier, la trentaine environ, avec un sifflet dans lequel il siffle de toutes ses forces, le deuxième ou plutôt la deuxième puisque c’est une dame d'un visage serré, se met au beau milieu de la voie avec une arme du type kalachnikov pour nous contraindre à nous arrêter. « Descendez de la moto, s'il vous plaît !», intime le policier après son coup de sifflet. « Non seulement vous êtes passés au rouge mais aussi vous ne roulez pas sur votre voie » dit-il, avant de nous inviter à voir son chef, un troisième agent que nous venions d’apercevoir seulement à cet instant sorti d’on ne sait où.

"Vous payez demi-tarif ici, c’est-à-dire 6000 FCFA, ou soit 12000 FCFA au poste. C’est à vous de choisir », martèle le chef qui dit nous faire une faveur. Après quelques minutes de négociation pour un éventuel rabais, le mini-camion de la police nationale arrive sur les lieux pour embarquer les motos saisies.

« Il faut mettre 5000 FCFA dans le bout de papier qu’on vous a remis, je vais gérer le reste »  

Dès l’arrivée du mini-camion, le chef arrête subitement les négociations. « Je ne discute plus monsieur, le véhicule est déjà là. Je ne peux plus rien faire pour vous », nous confie-t-il d’une voix subitement très basse.

« Il faut mettre 5000 FCFA dans le bout de papier qu'on vous a remis, je vais gérer le reste », me souffle l'agent de police qui nous a interpellé. Apparemment la présence du véhicule ne l'intimide pas, en tout cas pas comme son « chef » de mission à qui nous avons été référé pour tout dialogue.

Je suis désarçonné. Je m’exécute exactement comme il a dit, et il nous remet notre moto, sans quittance tout de même. Prenant quand même le soin de nous menacer, lorsqu’il se rend compte qu’il a affaire à un journaliste : « Le jour où j’entends ce que je viens de te dire dans une radio, je vais te retrouver ». Si seulement il savait… Nous trouvons le temps, avant de partir, de lui demander pourquoi les usagers à vélos ne sont pas inquiétés quelle que soit l’infraction commise. « Un vélo ? tu vas verbaliser son conducteur comment ?», répond l’agent dans un rire. « Moi je les arrête et je les fais asseoir jusqu'à ma descente à 14h puis je les libère », explique-t-il. Et d'ajouter en pouffant de rire : « Mon collègue par contre, lui, dégonfle les pneus et leur demande de faire demi-tour, et de respecter le code de la route ».

Nouveau point, nouvelle expérience deux jours après. Cette fois-ci au rond-point des Nations-Unies. Même stratégie : « brûler le feu rouge » avec une complice au volant d’une voiture. « Madame vous n’avez pas respecté le feu tricolore, puis-je avoir les documents du véhicule ? », dit l’agent qui nous a sommé de stationner et d’aller voir le « chef ». Le « chef » en question est littéralement caché dans le jardin de la LONAB jouxtant le rond-point. « Madame puis-je voir votre permis de conduire ? », demande-t-il. Comme convenu avec nous, elle prétend ne pas l’avoir par-dessus elle. « Dans la précipitation j'ai oublié mon sac à main dans ma belle-famille. Je viens de là-bas comme ça », répond-elle.

« C’est grave ! » nous fait comprendre le « chef » qui affirme qu’il doit nous conduire à la MACO (Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou, ndlr) et emmener la voiture en fourrière. Un billet de 10 000 FCFA glissé dans sa main droite lui fait oublier la gravité de l’infraction et nous laisser partir avec un « attention la prochaine fois », lâché sur un ton menaçant.

Nous remarquons que les chefs sont toujours postés à des endroits à l’abri des regards des policiers. Sur l'avenue Bassawarga, au niveau du feu tricolore du Jardin de l’Unité Africaine, l'agent de police qui s'occupe des négociations se trouve dans la cour de l’Office national des télécommunications (ONATEL), juste à quelques mètres.

Même schéma, cette fois sur le boulevard France-Afrique. Lors d’un contrôle de routine, nous-même au volant et sans permis. « Non présentation du permis de conduire, c’est 25 000 FCFA de contravention. Et vous on doit vous déposer à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou et le véhicule doit être mis en fourrière », prévient l'agent de police. Là le laissez-passer a la couleur verte d’un billet de 5000 FCFA. Et dans ce cas, tout comme dans les précédents, pas question de quittance de paiement. 

Un billet de 10 000 FCFA glissé dans sa main droite lui fait oublier la gravité de l’infraction

« Le deal » jusque dans le commissariat

Certains usagers rapportent que même dans les commissariats, il y a la possibilité de « négocier ». C’est le cas même au niveau du Service régional de la circulation et la sécurité routière du Centre, sis à Tampouy (quartier situé au nord de Ouagadougou), où nous nous sommes rendus pour le retrait du permis de conduire d’un collaborateur. Celui-ci a volontairement commis une infraction en circulation pour nous permettre de constater la réalité dans ce service.

Sur place au Service régional, le bureau de l’agent qui est chargé de remettre les documents saisis sur le terrain se trouve au fond de la cour à gauche.

Une fois au seuil de la porte, l'agent nous invite à entrer.
« Oui je vous écoute », nous lance-t-il d’entrée. Une fois informé de la raison de notre visite. Il se contente d’une question que dans un premier temps, nous ne comprenons pas : « Vous voulez avec une quittance ou sans quittance ? »

« Je ne comprends pas », lui avons-nous répondu. « Sans quittance ça fait 6000 et avec la quittance c’est 12000 FCFA », explique-t-il. Effectivement moyennant 6000 FCFA, nous récupérons le permis de conduire de notre collaborateur sans aucune trace de notre paiement. 

« Il y a des chefs qui exigent de voir la cagnotte du jour »

« La corruption dans le système d’une manière générale est entretenue depuis le sommet de l’État et encouragée par certains. Il y a des chefs qui exigent de voir la cagnotte du jour. Pour ce cas, ils se servent d’abord avant de vous remettre le reste. D’autres par contre sont catégoriques, ils disent qu’ils n’en veulent pas », nous a indiqué un policier qui a évidemment requis l’anonymat.

« Il faut être une personne qui ne jouit pas de toutes ses facultés pour se donner à des pratiques flagrantes de racket aujourd’hui. Mais du reste, je ne peux pas dire que ça n’existe pas. Il serait ridicule de le dire. Depuis un certain, temps nous ne sommes plus saisis pour cette question. A chaque fois que nous en sommes informés, nous sanctionnons. Que les gens aient le courage de nous informer »

Et de parler des postes de récompense. « L’équipe motorisée par exemple est un poste de récompense. Et si tu n'as pas travaillé au cabinet du directeur général, ou au service du protocole ou encore comme garde du corps d’un ministre, ou si tu ne connais pas quelqu'un de bien placé, tu ne peux pas te retrouver là-bas. Ce n’est pas possible », confie-t-il. 

Pour lui, c'est ce qui fait qu'en retour les agents sont souvent obligés de renvoyer la cagnotte du jour à leur chef qui va se servir d’abord. « Il y en a même qui monnaient ces affectations, et il y a des personnels civils impliqués dans le système. Et tout çà est entretenu à un certain niveau », poursuit notre source. Selon même certains témoignages, il arrive que des policiers sortent de leur propre gré sur le terrain « pour se faire des sous ». A.I.E., un agent de police nous relate d’ailleurs une situation de ce genre : « Un jour, un officier de l'armée a surpris des policiers qui étaient postés à un endroit inhabituel. Il a soupçonné que ce n’était pas normal. Et quand il les a approchés pour leur demander de quel commissariat ils sont originaires, les policiers ont compris que ça allait gnifler (NDLR : chauffer). Ils ont alors paniqué. C’est ainsi que l’officier a appelé ses contacts dans la police qui sont venus faire le constat. Ces agents ont donc été sanctionnés à la hauteur de leur forfait ».

Le combat de la hiérarchie

Lorsque nous contactons le commissaire de police Ousmane Ouédraogo, le responsable du Service régional de la circulation et la circulation routière du Centre, il a dit ne pas pouvoir confirmer ni infirmer cette histoire. « Ce que vous dites là renvoie à des périodes. Sinon actuellement on ne peut pas sortir d’un commissariat avec les moyens du commissariat sans que le chef ne sache où vous partez », explique-t-il.

« On a tout un dispositif de suivi qui fait qu’un agent ne peut pas déroger à cela. Se soustraire pour aller faire une mission personnelle, je n’ai jamais eu vent de ça dans mon service. En tout cas en ce qui concerne mon service, personne ne peut aller effectuer une mission sans être suivi, il y a des traçabilités », assure-t-il. Cependant, la question des « affectations-récompenses » reste un tabou au sein de la police nationale, au regard de la réaction du commissaire Ouédraogo. « Je me réserve le droit de parler de ça parce que je suis loin de faire partie d’une commission d’affectation », a-t-il sèchement lâché lorsque nous lui avons demandé de commenter cette histoire.

Par contre, indigné par les cas de conduite sans permis de conduire tolérés contre des billets de banque, le responsable du Service régional de la circulation et la circulation routière du Centre est plus prolixe : « La conduite sans permis est un délit et vous devez faire la prison. Ça excède la compétence de la police pour vous infliger une amende. Conduire sans permis est délictuelle et c'est la justice qui est compétente pour gérer cette affaire ».

Le commissaire Ouédraogo convainc que le racket est de plus en plus une vieille histoire dans les rues de Ouagadougou. « Il faut être une personne qui ne jouit pas de toutes ses facultés pour se donner à des pratiques flagrantes de racket aujourd’hui. Mais du reste, je ne peux pas dire que ça n’existe pas. Il serait ridicule de le dire. Depuis un certain, temps nous ne sommes plus saisis pour cette question. A chaque fois que nous en sommes informés, nous sanctionnons. Que les gens aient le courage de nous informer », explique le commissaire.

Même si le Réseau national de lutte contre corruption (Ren-lac), une structure qui travaille à éradiquer la corruption au Burkina Faso, a placé la police municipale à la tête des services publics les plus corrompus dans son rapport de 2017 et deuxième dans celui de 2018, derrière la douane, il faut reconnaître qu’à la police nationale des efforts semble faits. Elle tourne en moyenne à la 7e place du classement du Réseau depuis 2008. En effet, la police nationale a quitté le trio de tête des services publiques les plus corrompus en 2011 pour connaître une amélioration de son classement de 2012 à 2015, avant de recommencer à recouvrer ses mauvaises habitudes à partir de 2016. Ainsi, elle a été classée 9e, 7e, 5e et 3e dans les rapports sur l’état de la corruption, respectivement en 2016, 2017, 2018 et 2019.

 

Pour le commissaire Ousmane Ouédraogo, la seule solution contre le racket est la culture de la responsabilité : « La négociation vient le plus souvent des usagers. C’est une culture. Quand on prend un usager, la première des choses qu’il cherche à faire, c’est de négocier. Il faut la culture de la responsabilité : je commets une infraction, je paye la contravention, je prends ma quittance. Partout c’est comme ça ! Nous luttons à l’interne et nous comptons sur la presse pour sensibiliser au fait que la contravention doit être payée contre une quittance systématiquement ! »

Même s’ils sont rares, certains usagers tiennent néanmoins à ne pas céder au racket. C’est le cas de Rodrigue Tagnan qui s’est vu retirer sa moto. « J’ai perdu les papiers de ma moto mais je n’ai pas pu encore les refaire. La femme policier à qui j’ai eu à faire m’a dit que le chemin que je dois suivre avant de rentrer en possession de ma moto est très longue… J'ai tout de suite compris qu’elle s’attendait à ce que je lui propose de l'argent pour récupérer ma moto. Et elle a dit à la fin que c'était à moi de voir. Mais je lui ai dit que je préfère aller payer la contravention au commissariat ».

Lucien Kambou fait également partie de ces "cas rares". Il a été arrêté pour défaut d’éclairage. Selon lui, il avait juste omis d’allumer ses phares. « Je revenais d’un match au Plateau Sonar. La défaite a fait que j'étais fâché et j'ai oublié d'allumer mes phares. Quand on m'a arrêté l'agent de police m’a dit de payer 6000 avant de partir avec la moto ou 12000 au poste. Et j’ai préféré aller payer au poste ».

Au niveau du réseau national de lutte contre la corruption (Ren-lac), on estime que le racket, lorsqu’il est organisé comme décrit par certains agents de police, n’est plus de la petite corruption. « Lorsque le racket devient comme institutionnel, c’est-à-dire que ceux qui sont sur le terrain ont une obligation de résultat par rapport à ceux qui sont restés au poste, cela veut dire en ce moment que le racket est organisé. C’est devenu systémique. En ce moment ce n'est plus de la petite corruption parce que ceux qui sont en mission avec cette obligation de résultat feront tout pour ramener une certaine cagnotte. Et ça se fera au détriment du fonctionnement normal de la police. Et un agent qui sent qu’il ne travaille pas pour l’État Burkinabè mais travaille pour lui-même devient un agent dangereux », foi de Sagado Nacanabo, Secrétaire exécutif du REN-LAC.

 

Enquête publiée en collaboration avec le site de Radio Oméga, Omegabf.info