Les chiffres de l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) sont alarmants.  Entre 2013 et 2018, il est enregistré plus de 1 500 rapports de médicaments contrefaits dont 42% provenaient d’Afrique. Selon Cartwright Robin and Baric Ana, in Cartwright Robin and Baric Ana, 2018. The rise of counterfeit pharmaceuticals in Africa. ENACT (Enhancing Africa’s response to translational organized crime), les antibiotiques et les antipaludéens sont les produits les plus falsifiés. Cette source indique qu’environ 64 000 à 158 000 personnes meurent chaque année en Afrique subsaharienne des suites de consommation de faux médicaments antipaludéens. 

Au Togo, plus de 85 tonnes de produits pharmaceutiques falsifiés ont été saisies au premier trimestre de 2018 et, récemment, 5,5 tonnes au deuxième trimestre de 2019, selon  le rapport 2019 de l’IRACM (Institut International de Recherche Anti-contrefaçon des médicaments (IRACM) 2019

« Un drame humanitaire ! », ainsi pestait Faure Gnassingbé lorsqu’il devait se prononcer sur le « scandale » des « faux » médicaments. Dans une tribune publiée chez notre confrère Jeuneafrique.com, le Chef de l’Etat togolais a laissé entendre que le trafic de ces médicaments contribue à financer des actes criminels et terroristes dans le monde. Après avoir peint le tableau en noir, il a appelé à des actions urgentes pour limiter la casse.  « C’est une ardente obligation… parce que les victimes se comptent par centaines de milliers chaque année, et que beaucoup d’enfants sont concernés ». 

Et pendant ce temps dans son pays, cette « catastrophe » s’étend. Des cargaisons de faux médicaments importés traversent chaque semaine, chaque jour les frontières. Une grande quantité est déversée sur le marché à travers des couloirs irréguliers, bien que les services douaniers procèdent à des saisies de stocks. Le trafic  bénéficie, apparemment de complicités.

« J’étais obligée de les soudoyer avec 1 500 000 F CFA. Mais eux, ils réclamaient 2 000 000 F CFA. Après d’intenses négociations, ils ont finalement accepté 1 500 000F CFA et les marchandises furent libérées»

Après moult tentatives, une grossiste de médicaments illicites a accepté de raconter son rapport avec les douaniers. Habituellement, elle importait ses marchandises du Nigeria et aussi du Ghana. « On ficèle tout avec eux avant d’aller au marché », relate-t-elle. « Une fois, je revenais du Nigeria. A la gare routière de Raimbow à Lomé, les douaniers ont procédé à des fouilles de mes bagages contenant de faux médicaments. Sachant que j’avais déjà tout négocié, en amont, avec leur chef hiérarchique, j’étais restée sereine. Lorsque les subalternes ont voulu en savoir davantage sur les marchandises, le chef a ordonné qu’on me laisse partir», confie la dame.

Mais tout n’était pas encore fini avec elle. Elle a été filée par d’autres douaniers jusqu’à son magasin où ses marchandises ont été de nouveau saisies. « J’étais obligée de les soudoyer avec 1 500 000 F CFA. Mais eux, ils réclamaient 2 000 000 F CFA. Après d’intenses négociations, ils ont finalement accepté 1 500 000F CFA et les marchandises furent libérées», poursuit-elle. Pour sécuriser le circuit, elle confie avoir contacté un autre douanier à qui elle a avancé 1 million de F CFA. Et depuis, elle n’a plus eu d’ennui. 

Au marché d’Agoè, une banlieue de la capitale, Lomé, au cours de nos enquêtes, nous avons rencontré sous le couvert d’une équipe de contrôle, une femme qui a assuré pouvoir nous livrer une liste de médicaments (même ceux qu’on ne peut retrouver que dans les officines). Ces commerçants jouissent d’une facilité résultant d’une complicité avec la douane et la porosité des frontières. Contactée par courrier, la Direction des Douanes n’a pas donné suite. 

Il existe au Togo de ces produits médicaux falsifiés, non enregistrés ou non homologués. Ce sont des médicaments qui ne respectent aucune norme et, pire, qui ne passent pas par le circuit normal pour être évalués et approuvés en vue d’une autorisation de mise sur le marché. Mais curieusement, ils se retrouvent dans les officines (les pharmacies) et sur le marché. En réalité, selon la réglementation, il faut une autorisation formelle de vente de la part de l’autorité de réglementation nationale. 

A Sokodé, une ville majoritairement musulmane, située au nord du pays, le Cytotec se commercialise dans une grande discrétion. La prise de ce médicament induit, selon les spécialistes en pharmacie, des avortements, des malformations, des morts fœtales et des naissances prématurées. Il ne peut être disponible que dans les officines ou les formations sanitaires. Mais ce produit qui ne peut être vendu que sur prescription d’un médecin, est accessible à la gare routière de Sokodé. La vente se fait à travers un circuit « obscur » favorisé par l’accointance entre le personnel du CHR (Centre hospitalier régional) de Sokodé, les patients et ces vendeurs illicites. Sans vouloir aller dans les détails, le directeur du CHR de Sokodé, M. Folly, a estimé que la question des faux médicaments est « sensible » et fait partie des préoccupations du chef de l’Etat Faure Gnassingbé.

Toujours est-il que ce trafic est connu par les services du ministère de la Santé. En 2019, dans le mois du Ramadan, une descente d’une équipe de la Direction du médicament, de la pharmacie et des laboratoires a permis de découvrir le circuit. Des lots de ces produits vendus illicitement ont été saisis. Mais depuis, le trafic continue. Interrogé sur la question, le ministère de la Santé n’a pas donné suite à notre courrier, malgré moult relances. 

« A l’œil nu, ces deux boîtes d’antibiotiques sont parfaitement identiques : même taille, même intitulé, même couleur, même date de péremption. Les clients ne font pas la différence entre ce produit acheté au bord des rues et celui que nous vendons ici à la pharmacie. Et c’est grave»

Au Togo, les produits antipaludéens de la marque ACTm circulent. « Ce logo indique que le produit sur lequel il est affiché fait partie d’un mécanisme de cofinancement parrainé par le Fonds mondial. Ces produits ne devraient être que des antipaludiques et ne devraient être trouvés que dans les pays suivants : Ghana,  RDC, Kenya, Madagascar, Nigeria, Tanzanie et Ouganda. Si ces produits sont détournés ou peuvent être falsifiés, une vérification doit être demandée immédiatement auprès de l’autorité compétente de réglementation », selon l’OMS (Organisation mondiale de la santé). Or ces produits sont dans les circuits de vente au Togo.  

Un trafic lucratif

C’est un trafic qui draine de gros intérêts. Au Togo, de faux  médicaments sont dans les rues. On retrouve des médicaments contrefaits, mal conservés ou encore d’autres qui proviennent d’usines de fabrication douteuses. Un trafic plus lucratif que la drogue, avec beaucoup moins de risques de finir en prison. Des saisies sont régulières, mais ne parviennent pas à enrayer le fléau.  

Peu importe si ces médicaments sont dangereux voire mortels, Ameline  vit de ce trafic depuis 25 ans : « On m’accuse de tuer des gens, mais on n’accuse pas les fabricants. Ces médicaments nous sont parfois livrés par  des laboratoires établis à Lomé dont certains importent souvent à partir de l’Asie ».

« Ces champions de la falsification vont parfois jusqu’à inscrire un numéro de lot ou un code fictifs. Ils savent qu’on ne peut pas vérifier », confie Issifou Ba Traoré, un agent à la pharmacie Référence à Madiba à Adidogomé. Là-bas, les clients allaient faire vérifier la qualité des produits achetés au marché. « Mais s’ils n’ont pas de tickets de caisse ou l’ordonnance, on les renvoie », informe-t-il. Et de nous montrer deux produits antibiotiques : « A l’œil nu, ces deux boîtes d’antibiotiques sont parfaitement identiques : même taille, même intitulé, même couleur, même date de péremption. Les clients ne font pas la différence entre ce produit acheté au bord des rues et celui que nous vendons ici à la pharmacie. Et c’est grave». A l’en croire, ces produits falsifiés peuvent diminuer le système immunitaire de l’homme.

« Une loi criminalisant les faux médicaments est d’une nécessité impérieuse. La prolifération des pharmacies et des dépôts anarchiques doit pouvoir être discutée dans des assises et il faut trouver des solutions pour qu’elle soit bannie à l’avenir avec notamment la mise en place de la police sanitaire », a-t-il souligné.

La lutte contre ce fléau doit essentiellement cibler les réseaux « mafieux » organisés.

Des frontières poreuses, une réglementation parfois laxiste, un système judiciaire inefficace sont des facteurs favorables à la prolifération de ce trafic. Du coup, la lutte se limite pour l’instant à des saisies sporadiques de médicaments sur les marchés. D’un autre côté, le pays manque de laboratoire jouissant d’un plateau technique moderne et fiable pour s’assurer de la qualité des médicaments qui, eux, sont autorisés à être mis sur le marché. Le Laboratoire National de Contrôle Qualité des Médicaments (LNCQM) n’est pas fonctionnel à cause de l’indisponibilité d’équipement adéquat, du manque de substances de référence et du personnel qualifié. 

SPRUKFIELD : Plus de 10 ans d’empoisonnement 

Implantée en zone franche, SPRUKFIELD, une société d’origine indienne contrôle une usine pharmaceutique de fabrication de médicaments génériques. Basée à Lomé, elle est présente avec ses produits sur plusieurs marchés de la sous-région dont le  Ghana, le Nigeria, le Mali, le Bénin, le Niger, le Burkina, la Côte d’Ivoire, le Tchad, le Congo et bien sûr le Togo.

Arrivé au Togo depuis 1986, Kanyalal Varindani, un Indien crée en 2007 la société dont il est le P-DG.  Les laboratoires de SPRUKFIELD produisent une large gamme de génériques en comprimés et sirops. La société importe aussi beaucoup de produits finis de l’Inde et de la Chine comme les perfusions, les gants, les seringues, les cotons, toute sorte de sirops, presque tous les accessoires médicaux pour le marché local et ceux de la sous-région. 

A l’intérieur de la bâtisse qui abrite l’usine pharmaceutique, on compte plusieurs compartiments dont la production générale qui est divisée en deux blocs (A et B), les départements du laboratoire et recherche, et de fabrication.  Entre la maintenance et les salles de fabrication, se trouve un mini bloc non ouvert à tout le personnel. Dans cet endroit bien caché, sont triés et rhabillés les produits périmés.

On fabrique au sein de SPRUKFIELD deux (02) groupes de médicaments. Un pour l’exportation, les organismes, les centrales et les échantillons pour le ministère appelé Ministry Product où les normes sont respectées à 60%. L’autre est  pour le marché togolais appelé Local Market. Sous couvert d’anonymat, certains laborantins de SPRUKFIELD ont décrit les conditions dans lesquelles ces produits sont souvent fabriqués. Un rapport de SADD sur cette usine révèle que des produits sont parfois fabriqués dans « des températures qui dépassent des fois 40°c alors que certains médicaments, comme les multivitamines, doivent être traités à des températures de 25°c ; certains magasins de stockage sont des enclos tout fermés à des températures de plus de 43°c. ». 

En toute discrétion, les produits sont fabriqués à base des substances et des matières premières ayant expiré et dont certaines sont « re-étiquetées » pour une validité prolongée. Les produits finis et ceux importés depuis l’international après leur expiration sont reconstitués, reconditionnés dans de nouvelles plaquettes et remis sur le marché togolais appelé Local Market. 

Le 26 juin 2017, alerté par la Ligue des Consommateurs du Togo (LCT), le ministère du Commerce a fait intercepter au moins quatre (04) camions de SPRUKFIELD transportant des produits pharmaceutiques avariés et impropres à la santé dont certains sont périmés depuis 2011. « Nous avons été alertés par des riverains qui nous ont fait part de l’existence d’un entrepôt de produits pharmaceutiques de qualité douteuse. Nous avons effectué le déplacement, et sur les lieux, nous avons trouvé quatre camions remplis de produits pharmaceutiques », a indiqué Emmanuel Sogadji, président de la LCT. C’étaient des odeurs  pestilentielles qui se dégageaient de l’entrepôt qui avait attiré l’attention des riverains. Les cargaisons saisies ont été incinérées par les autorités sanitaires. 

« Nous au laboratoire avons refusé d’analyser les faux produits. Et depuis, ces produits fabriqués en quantité suffisante ne viennent plus au laboratoire  et on ne suit même pas le processus »

Le plus dangereux est qu’il y a de ces produits dont la composition des principes actifs ne répond pas au dosage indiqué sur l’emballage. Ils sont sous-dosés. Des Amoxicillines 250mg sont habillés en Amoxicilline 500mg, des Paracétamols 250mg habillés en celui 500mg. Cette information a été confirmée l’Ong  SADD (Solidarité et Action pour le Développement Durable) et les médecins du SYNPHOT (Syndicat national des praticiens hospitaliers du Togo). 

Quand tout a commencé…

A ses débuts, tout allait bien à SPRUKFIELD. « En ce moment, il y avait plein d’engouement. On travaillait bien parce que la qualité était le rêve. Tout le processus de fabrication des médicaments était toujours respecté, jusqu’à ce que ça commence par dégénérer en 2010 », a déclaré un ancien technicien du laboratoire qui a accepté de nous parler sous couvert d’anonymat. Le désordre s’installe donc.  

En 2010, avec la mauvaise gestion suivie des licenciements abusifs, les mains qualifiées et les experts commencent à quitter la société. L’employeur commence aussi à forcer la main sur certaines décisions, au grand dam des chefs d’équipe, des techniciens de laboratoire. Plusieurs produits fabriqués ne sont plus analysés aux laboratoires. Ils sont classés produits  Black Market, c’est-à-dire marché noir et Local Market. « Nous au laboratoire avons refusé d’analyser les faux produits. Et depuis, ces produits fabriqués en quantité suffisante ne viennent plus au laboratoire  et on ne suit même pas le processus », confie un technicien de laboratoire. Et d’ajouter : « Mais tous les produits qui viennent au labo, je peux confirmer en tant que technicien que ce sont des  produits de qualité».

Au sein de l’usine, le laboratoire est un maillon essentiel de la chaîne qui analyse les produits. Il passe à la vérification la qualité  des matières premières. Celles qui sont attestées sont certifiées. Sur cette base, un échantillon est fabriqué sous le contrôle des assureurs qualité.  Les échantillons produits sont retournés au laboratoire d’analyse pour s’assurer du respect des normes. Les compositions des ingrédients sont passées à la loupe. 

L’affaire éclabousse 

2016. L’affaire éclabousse. L’Ong SADD, avec certains médecins du SYNPHOT, découvre l’horreur. A l’époque, le Premier ministre Arthème Seleagodji Ahoomey-Zunu qui cumulait le portefeuille de la Santé et l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) en étaient saisis, avec des échantillons de capsules. La Présidence de la République était mise au courant. « J’ai fait ouvrir une capsule d’Amoxicilline en présence des médecins et d’un huissier. Tous ont constaté que ce qui se dégage n’était pas l’odeur ordinaire de l’Amoxicilline », a pesté Yves Dossou, Directeur exécutif de l’Ong SADD.  Des experts étrangers ont été conjointement commis pour une mission d’inspection à SPRUKFIELD.

Après leur travail d’enquête, ils ont établi un rapport remis à qui de droit. Mais depuis 2016, l’affaire est restée sans suite. En 2016 justement, la société a repoussé une mission d’inspection ministère de la Santé prétextant que ses laboratoires ne fabriquent plus de produits pharmaceutiques depuis que l’usine est ravagée par un incendie, a indiqué une source proche de la Direction de la pharmacie, du médicament et des laboratoires. Dans une enquête publiée en juillet 2019, le confrère « L’Indépendant Express » a qualifié cet incendie de simulacre. Il a pointé du doigt les responsables de NSIA-Togo (une compagnie d’assurances) d’avoir accéléré de façon spectaculaire  « le règlement d’un faux sinistre de la société d’un malabar véreux nommé Kanyalal Varindani : la société Sprukfield », à coût de près de 2 milliards FCFA. Cette information du confrère est confortée par d’autres témoignages recueillis.

Qu’à cela ne tienne, les produits de SPRUKFIELD sont toujours présents (illicitement), dans les officines. Sans avoir été évalués et approuvés en amont par l’autorité nationale de réglementation. Surtout que l’autorisation de fabrication et de mise en vente qui lui a été délivrée, en 2013, par le ministère de la Santé, ne lui pas été renouvelée. 

« Les laboratoires SPRUKFIELD S.A, B.P12918, Rue 23, Zone portuaire, Lomé Togo, sont autorisés à fabriquer et à mettre sur le marché togolais les médicaments ci-après : (confer la liste des médicaments en fax).

Le présent arrêté annule l’autorisation d’importation en République togolaise N°0193/2012/MS/CAB du 18 octobre 2012. 

La présente autorisation est accordée aux laboratoires SPRUKFIELD S.A pour une période trois (03) ans allant du 10 septembre 2013 au 9 septembre 2016. Son renouvellement est soumis à une inspection concluant au respect des bonnes pratiques de fabrication », indique, dans ses articles 1er, 3 et 4, l’arrêté portant autorisation de fabrication et mise en vente, signé par Prof Kondi Charles AGBA, alors ministre de la Santé.  

Sur la base de cette disposition légale, sans le renouvellement de sa licence, SPRUKFIELD en continuant de mettre sur le marché ses produits, roule dans l’illégalité. 

En juillet 2019, les agents de la Direction du médicament, de la pharmacie et des laboratoires du ministère de la Santé ont prélevé  plusieurs échantillons des produits de SPRUKFIELD dont l’Amoxicilline à l’OCDI (Organisation de la charité pour un développement  intégral), un grossiste pharmaceutique et dans d’autres officines. Au dépôt de Produits Pharmaceutiques des Sœurs de NDE (Notre Dame des Apôtres) qui se ravitaille auprès de l’OCDI, (jusqu’en février 2020, en tout cas),  les produits de SPRUKFIELD comme Ringer perfusion et Iron+ Folic Acid & B-Complex sont vendus toujours aux clients. Sis à Lomé au quartier Tokoin Séminaire, ce Dépôt est un lieu de grande affluence. La Clinique de l’Aéroport limite ses approvisionnements en Antibiotiques auprès de ce laboratoire. En cause, le doute sur la qualité des produits du fournisseur, selon plusieurs sources.  Jointe au téléphone, le lundi 3 février dernier, la clinique a confié qu’elle n’achète pas (et n’a jamais acheté) de produits SPRUKFIELD. Et pourtant, les solutés de ce fabricant dont le « Glucosé solution pour perfusion intraveineuse BP 10% » y ont été trouvés.

Pierre Kpogan est Docteur en Pharmacie. Il travaille à la Pharmacie « Le Progrès ».  « La pharmacie ne s’approvisionne pas directement auprès des laboratoires, mais auprès des structures bien organisées que nous appelons communément grossistes. Les grossistes ne commandent que des médicaments homologués et autorisés par le ministère de la Santé », nous a-t-il indiqué. Selon cette perspective, aucun médicament ne devrait se retrouver dans les pharmacies sans agrément des autorités la réglementation nationale. Sinon il devient d’un faux médicament ou de médicament illicite ; puisque sorti du circuit réglementaire.  Si au niveau du ministère notamment de la Direction de la pharmacie, du médicament et des laboratoires, les produits de SPRUKFIELD sont classés illicites, sur quelle base alors l’OCDI passe ses commandes ? A-t-elle une copie des Autorisations Mise sur le Marché (AMM) au Togo délivrée par le ministère de la Santé pour les produits pharmaceutiques commandés, comme ce qui est convenu de faire? 

Approchée, la direction de ce grossiste se justifie. « C’est vrai, nous nous approvisionnons auprès de SPRUKFIELD. Tout simplement nous leur envoyons des bons de commande et ils nous envoient des produits. Nous achetons les produits comme Amoxicilline 500 mg, Iron + et d’autres produits chez eux. Nous n’avons reçu aucune note du ministère de la Santé parlant des produits illicites ou des faux médicaments de la Société SPRUKFIELD », a confié Abel Billy, responsable de l’OCDI. Selon lui, depuis l’incendie en 2016 de son usine, SPRUKFIELD importait tous ses produits pharmaceutiques de l’Inde. De ce fait, l’Unité Mixte de contrôle des conteneurs (UMCC), créée au Port autonome de Lomé par le ministère de la Santé procède à la  vérification des produits qui entrent dans le pays par les côtes. En tout cas pour lui, l’OCDI n’a encore reçu jusqu’à présent aucune note sanctionnant les produits de ce fabricant. « A chaque fois, le ministère nous adresse des notes pour interdire la vente de certains produits », a-t-il indiqué. Or l’UMCC n’est pas habilitée à délivrer les Autorisations de Mise sur le Marché. Seule la Direction de Pharmacie, du Médicament et des Laboratoires a les prérogatives requises de le faire.  

Comment alors expliquer le silence des autorités du secteur de la santé face au cas de SPRUKFIELD ?  D’autant plus que les services du ministère de la Santé à travers la Direction de la Pharmacie, du Médicament et des Laboratoires ont effectué plusieurs prélèvements des produits de ce laboratoire dans les officines, des produits qu’eux-mêmes qualifient d’illicites. 

Officiellement, le Togo est en guerre contre les faux médicaments. A l’initiative de Faure Gnassingbé, le pays a accueilli, du 17 au 18 janvier 2020, un sommet qui a regroupé le Congo Brazzaville, l’Ouganda, le Sénégal, la Gambie, le Ghana, le Niger et le Togo. Et le chef de l’Etat a annoncé « la mise en place des structures et l’adoption des lois pour endiguer le phénomène et criminaliser les différentes formes de trafic ». Mais lorsque dans l’affaire de SPRUKFIELD, nous avons écrit au ministère de la Santé dirigé par un praticien de la Santé Moustafa Mijiyawa, nous n'avons eu droit à aucune réponse.

En réalité, il n’y a pas que les narcotrafiquants qui se servent du Togo comme leur pays de transit. Il y a aussi la mafia des produits pharmaceutiques contrefaits. Elle est très implantée au vu et au su des autorités qui peinent à trouver le bon remède au mal qui continue. Les nababs du commerce illicite des faux médicaments se la coulent douce. Le cas de SPRUKFILD est patent. Reconnue être dans l’illégalité par les services du ministère de la Santé, la géante indienne au pied d’argile n’est toujours pas inquiétée. Une situation qui ravive les soupçons autour de ses connexions obscures dans le sérail du pouvoir togolais et avec des personnalités influentes du pays. 

Aussi contactée dans le cadre de cette enquête, l’OMS n’a pas donné suite, malgré plusieurs relances. C’est aussi le cas de la Société SPRUKFIELD à qui nous avons écrit et que nous avons relancée. Face à notre insistance, son secrétariat nous a fait comprendre que le PDG a voyagé.

Le Togo regorge d’une brochette d’industries pharmaceutiques. Sur la liste, à part SPRUKFIELD, il y a TONGMEI, une usine à capitaux d’investissement chinois. Taxée de « société écran » par le Procureur béninois Gilbert Togbonon sur Rfi dans l’émission « Le Débat africain » d’Alain Foka le 15 juillet 2018, la société a été accusée par la justice du Bénin de déverser de faux médicaments sur les marchés de la sous-région. Au Togo où elle est basée depuis 1998, TONGMEI n’est pas inquiétée.  Mais ça, c’est une autre histoire.