« Au 7 juin dernier, 6 100 ménages de 28 041 personnes déplacées de nouveau ont été enregistrés, après avoir fuit la situation actuelle dans la région de Diffa », selon la Direction régionale de l’Etat civil de Diffa lors d’un entretien accordé à la presse locale.  Le dernier rapport du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) fait en 2019 fait cas des «  incursions et les attaques des éléments de Groupes Armés Non Étatiques (GANE) qui ont entraîné la mort de plus d’une centaine de personnes, plus de 80 personnes enlevées, des habitations brûlées ainsi que des réserves alimentaires, du bétail et plusieurs boutiques du marché de Gagam incendiés. 327 incidents de protection ont été rapportés dans la région de janvier à mai 2019, dont 70 % rapportés entre mars et mai 2019 »

Toujours selon Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) en poste dans la région de Diffa : « de janvier à mai 2019, 143 incidents de protection ont été rapportés comprenant 30 cas d’enlèvement ayant touché au total 73 personnes parmi lesquelles nous dénombrons 28 hommes, 13 femmes, 28 filles et 4 garçons ». Ces cas d’enlèvement sont ceux qui ont été vérifiés et croisés auprès d’autres informateurs clés et les membres du réseau communautaire de protection répartis dans la communauté qui sont : les membres des comités de protection, les points focaux, les membres des structures communautaires, les leaders communautaires et les ONG.

Les cibles diffèrent selon l’humeur des terroristes

Pour Lawan Boukar, journaliste basé à Diffa, « certains éléments de Boko Haram reviennent nuitamment chercher leurs ex-compagnes ou faire des règlements de comptes ». Notre confrère précise que « la majorité des personnes victimes des enlèvements sont des déplacés internes, notamment de jeunes adolescents qui peuvent être considérés comme des combattants forcés ». Mais la plupart des cas d’enlèvements ont trait à la « valeur marchande » de la cible, explique Ari Kallami, un habitant de Maïni Soroa, ville située à quelques encablures de Diffa. « Ils cherchent souvent des grands commerçants fortunés, les kidnappent et ensuite réclament à leurs familles des rançons. Voilà comment ils se font de l’argent », poursuit-il au micro de la CENOZO. 

Pour les faire libérer, le député nommé Boulou aurait versé plus de 20 millions de naira, la monnaie nigériane, soit 34 millions de francs Cfa, aux ravisseurs des membres de sa famille

Le cas le plus illustratif est le rapt d’une vieille dame et de sa fille dans le village de Gueskerou, situé à 35 kilomètres de Diffa. Si les hommes armés ont enlevé ces deux femmes, c’est parce qu’elles sont respectivement la mère et la sœur d’un parlementaire nigérien élu au titre de Diffa.  

Pour les faire libérer, le député nommé Boulou aurait versé plus de 20 millions de naira, la monnaie nigériane, soit 34 millions de francs Cfa, aux ravisseurs des membres de sa famille selon Lawan Boukar, au cours de notre entretien.

La CENOZO a appris de source sécuritaire que la livraison des deux femmes a été faite dans l’enceinte même du centre de réfugiés de Toumour. « Des hommes ont conduit les deux femmes à dos de chameau. L’un d’eux était celui à qui l’argent de la rançon a été versé la veille. Deux d’entre eux ont  livré les deux otages. Nous avons pris les deux hommes avant qu’ils ne quittent le camp de Toumour mais celui qui a pris l’argent est resté introuvable », nous confie notre source. 

« Avant, tous ces enlèvements se faisaient loin de Diffa et avaient cours de nuit mais maintenant, les enlèvements surviennent partout et à tout moment », fait remarquer Mahamadou Issa, un policier à la retraite à Diffa. 

Fuir : l’unique alternative 

« Les centres de réfugiés n’accordant plus la sécurité nécessaire aux hommes, femmes et enfants, ces derniers sont obligés de quitter ces centres pour venir à Diffa, ville où ils pensent qu’il y a plus de garantie d’échapper aux preneurs d’otages », explique Mardani, agent de sécurité privée à Diffa. Selon un témoin humanitaire rencontré à Diffa, « au cours d’une seule journée, on peut voir plusieurs familles, en provenance de la commune de Bosso située à environ 85 Km au sud-est de Diffa et ou de la commune de Gueskerou distante d’environ 55 Km au sud-est,  converger en masse vers la ville de Diffa »

Pour bon nombre de ces déplacés, que nous avons interviewés, les raisons de cette mobilité sont liées aux enlèvements et aux assassinats. L’assassinat d’un homme dans la nuit du 17 au 18 juillet 2019 à Elhadj-Mainari, devant sa famille, a marqué plus d’un. Selon les récits, c’est en voulant s’opposer à l’enlèvement de sa fille par des hommes armés qu’il a été  « lâchement assassiné »

Selon un document diffusé par le HCR, dans le village de Toumour, « les incursions des hommes armés s’étaient produites en milieu de nuit dans la périphérie ». Plusieurs sources affirment qu’ils s’étaient scindés en deux groupes pour cibler deux familles. Sans tirer un seul coup de feu, pour ne pas alerter les forces de défense et de sécurité, les assaillants ont réussi à enlever 11 personnes -8 femmes et 3 hommes- dont un marabout qu’ils ont fini par tuer dans leur fuite. Ce dernier avait fui son village situé dans la partie nigériane de la frontière, pour se réfugier à Toumour au Niger. 

En un mois, (Ndlr : Juillet 2019) une vingtaine de personnes ont été enlevées dans cette zone. Cette multiplication d’enlèvements est due au fait que tout le long des 300 kilomètres de frontières qui séparent Diffa du Nigéria, plusieurs petits villages longent le fleuve de la Komadougou Yobé. Vu que le fleuve s’est asséché, des personnes mal intentionnées peuvent donc faire plusieurs allers et retours à pied sans se faire repérer.

Au cours du mois d’août 2019, des chefs de villages de Baroua et de Karé ont été enlevés puis libérés après paiement de rançons. Les familles de ces chefs enlevés ont cotisé pour leur libération. Quel montant ? «Je préfère ne pas vous le dire car ces gens (Ndlr : terroristes) sont au courant de tout », confie Boulama, frère d’un des chefs kidnappés. 

Le maire de Kablewa enlevé le 19 octobre 2019

Après les commerçants, les kidnappeurs ont trouvé une autre cible “juteuse” : les élus locaux, symboles de l’État.  Le 21 juin 2019, un conseiller municipal de Chétimari Grema Artori a été le premier à être enlevé par des individus armés. Il sera libéré moyennant la somme de 10 millions de FCFA, versée par les membres de sa famille selon une source municipale. Peu avant ce rapt, le fils d’un autre conseiller a été kidnappé puis libéré après versement d’une rançon  de 2 millions de FCFA aux groupes armés selon un membre de la famille du gosse enlevé.

Le 19 octobre 2019 au soir, un groupe d’hommes armés, fait irruption dans la résidence du maire élu de la commune de Kablewa et enlèvent le bourgmestre Abari Elhadj Daouda et son épouse. Le 27 du même mois, le frère du maire enlevé, joint par CENOZO, confirme : « Ceux qui détiennent mon frère et sa femme m’ont appelé hier. Ils m’ont passé mon frère et sa femme avant de m’intimer l’ordre de trouver 100 millions de nairas (Ndlr, 138 millions de FCFA) pour leur libération »

A la question de savoir s’il a informé les autorités, il nous répond sans ambages : « Non, J’ai peur ! »  

« Il a fallu le 4 janvier 2020 pour que le maire et sa femme soient libérés après versement de la somme de 20 millions de FCFA », indique à la CENOZO, un agent de sécurité en poste àDiffa. 

Trois mois après l’enlèvement du bourgmestre et de sa femme, les autorités régionales n’avaient toujours pas réagi à l’enlèvement. « C’est vraiment inquiétant ce silence. Outre l’omerta de plus de deux ans sur l’enlèvement des femmes de N’galewa, on continue de se taire sur le kidnapping d’un élu, symbole attitré de l’Etat ! Nous ne comprenons rien ! », fulmine Ari, un activiste de Diffa. 

Joint par la CENOZO, Lawaly Dandano, ancien gouverneur de Diffa et coauteur du livre « Voyage au cœur de Boko Haram », explique que tous ces rapts de personnes et autres violences ont un dénominateur commun : la pauvreté ! 

A travers ce livre, les deux auteurs Lawaly Dandano et Seidik Abba, journaliste, ont fait cas du business de la guerre de Boko Haram mais aussi du profil des combattants. « Pour vaincre Boko Haram, il faut une approche de réconciliation. Il faut recoudre les fils cassés entre la société et ses enfants. C’est nous qui avions suggéré la création du centre de déradicalisation de Goudoumaria » explique M. Dandano, ancien gouverneur de Diffa. « Ces jeunes qui se jettent corps et âme dans les bras de Boko Haram ne sont pas encore perdus. On peut bien les récupérer », assure M. Dandano. Et le journaliste Seidik Abba de confirmer : « qu’environ 233 combattants dont 58 mineurs, tous nigériens, ont rejoint le centre pour la formation professionnelle et réinsertion sociale des repentis de Boko Haram ».

Tous ces rapts et rapines sont un secteur qui rapporte gros aux terroristes et que les autorités n’arrivent pas encore à contrôler

Le vol de bétail, une autre source de revenus pour les terroristes

Il y a quelques années, les redevances versées par les pêcheurs et maraîchers travaillant au bord de la Komadougou servaient de financement aux terroristes Boko Haram. Mais ayant compris cela, les autorités nigériennes avaient carrément interdit l’exploitation puis la commercialisation du poisson fumé ou du poivron avant de se rétracter quelques mois après.

A ces enlèvements de personnes est venu se greffer le vol en masse de bétail. Des troupeaux entiers de bœufs ou des chameaux disparaissent avec souvent des cas de meurtre des propriétaires. « On ignore à ce jour le nombre de têtes de bovins volés. Ces vols surviennent généralement vers N’Guigmi ou Chétimari », nous confie un officier de police judiciaire. 

 « C’est parce qu’ils étaient privés de cette source de financement que les terroristes de Boko haram ont opté pour les enlèvements suivis de versements de rançons », explique  Elhadji Ari, un septuagénaire habitant le village de Gueskerou.  « N’oubliez pas que les terroristes se procurent de l’essence et même des motos avec l’argent issu de la vente des animaux volés aux pauvres populations de certaines zones », rappelle Elhadji Ari. 

« Tous ces rapts et rapines sont un secteur qui rapporte gros aux terroristes et que les autorités n’arrivent pas encore à contrôler. Aucune action, autre que la prévention, ne peut être faite en amont », précise un jeune lieutenant de l’armée nigérienne. « Nous ne pouvons pas mettre un militaire derrière chaque citoyen de Diffa, mais nous faisons de notre mieux. Ce qui nous chagrine dans le cas de ces enlèvements, c’est le silence des parents des otages. A cause des menaces proférées par les kidnappeurs, ils se taisent et remettent directement l’argent. Nous déplorons beaucoup ce manque de collaboration car c’est avec des renseignements clairs et concis qu’on peut arrêter tous ces réseaux de kidnappeurs », déplore-t-il.