Les révélations sur un réseau mafieux mis en place au Niger et dans certaines cliniques à l’étranger, à travers les évacuations sanitaires, pour gruger l’Etat ont été faites à travers une vidéo postée sur les réseaux sociaux par la lanceuse d’alerte Dr Dillé Issimouha, une des rares chirurgiennes oncologues en service à l’hôpital national de Niamey (HNN). 

Ensuite, c’était au tour de la presse, des réseaux sociaux, du gouvernement, de l’Assemblée nationale, de la Haute autorité de lutte contre la corruption et infractions assimilées (HALCIA), du  Syndicat des médecins spécialistes (SMES) de s’en mêler. Certains pour exiger plus de transparence et de sanctions à l’encontre des indélicats et d’autres pour noyer le poisson dans l’eau. 

Plusieurs mois plus après, malgré le tapage fait autour de cette sulfureuse affaire, le dossier n’a pas bougé significativement, parce qu’il met en cause des personnalités proches du régime. 

Au cours d’un point de presse, Dr Dillé Issimouha, spécialiste du cancer, a fortement décrié la complaisance des évacuations sanitaires. Elle soutient qu’un patient aurait bénéficié de 16 millions pour son évacuation sanitaire, « ce qui aurait suffi pour quatre ». Elle demande par la même à l’Etat de prendre ses responsabilités pour mettre fin à ce qu’elle a qualifié « d’arnaque » sur les dos des malades, à savoir les évacuations sanitaires. 

Après cette révélation, le ministère de la Santé, en lieu et place d’une action concrète pour rechercher la véracité des faits, engage plutôt un bras de fer la médecin, en allant jusqu’à résilier la convention qui la lie à l’hôpital national de Niamey où elle a travaillé 9 années durant.  Dans la presse, et sur les réseaux sociaux, ils étaient des milliers de Nigériens à crier au scandale tout en manifestant leurs soutiens multiformes à Dr Dillé. 

Pour sa part, en solidarité avec une de ses membres, le syndicat des médecins spécialistes (SMES) entre dans la danse en exigeant plus de transparence dans les évacuations sanitaires. Mieux, le SMES annonce avoir saisi, le 23 septembre 2019, la Halcia « pour que toute la lumière soit faite »

Le samedi 26 octobre 2019, le Parlement interpelle le ministre de la Santé pour qu’il puisse apporter des clarifications au sujet de la prise en charge des patients dans les hôpitaux publics du Niger. Il s’en est suivi un débat houleux. Abasourdi par les réponses évasives du ministre de la Santé à l’Hémicycle, le député initiateur de l’interpellation lâche: « Si j’étais président de la République, j’allais limoger Dr Idi Illiassou (ndlr, ministre de la Santé publique) ». Il estime que la situation est extrêmement grave et la gestion du ministre de la Santé chaotique. 

Au sortir de ce débat, l’Assemblée nationale a fait plusieurs recommandations au Gouvernement. Avant de mettre en place une commission d’enquête parlementaire. 

Depuis fin septembre 2019, ni la Halcia, qui était pourtant réactive dans des dossiers de ce genre, encore moins le Parlement, où siègent deux anciens ministres de la Santé, n’ont fait avancer le dossier. La justice aussi  est restée arme au pied fasse à ce scandale qui impliqueraient pourtant plusieurs personnalités du pouvoir.  

Une chaîne de corruption bien huilée

Nos informations recoupées indiquent que certains médecins spécialistes font partie de la nébuleuse qui entretient la gabegie dans les évacuations sanitaires. Ces médecins, avec la complicité des décideurs financiers, font de la sous-traitance avec des sociétés d’assistance qui, elles-mêmes, sont de connivence avec des cliniques souvent moins cotées que certaines des cliniques privées à Niamey. 

Grâce aux rétro-commissions, ces médecins spécialistes évacuent des patients dans des cliniques périphériques à l’étranger qui ne disposent d’aucune compétence. En prenant un cas d’évacuation dans un centre tunisien par exemple, le mode opératoire consiste pour le médecin traitant  à prendre d’abord attache avec une société d’assistance médicale à Nabeul, une ville située à 70 km de Tunis et 90 km de Sousse. Cette société ne dispose pas de centre de radiothérapie. 

La supercherie consiste à emmener le malade à Tunis ou à Sousse où se trouvent les centres de radiothérapie. Chaque sortie du véhicule de la société (pour rallier Tunis ou Sousse) est facturée à 160 dinars (environ 34 000 fcfa). La radiothérapie s’effectue à raison de cinq séances par semaine, du lundi au vendredi, soit 160 dinars durant 7 à 8 semaines. Une source digne de foi rapporte qu’à l’issue d’une évacuation en Tunisie, l’Etat a déboursé plus de 200 000 euros, soit environ 131 millions de francs CFA juste parce que  la clinique a gardé le malade pendant un an, soit 350 dinars multipliés par 365 jours. 

Les cliniques tunisiennes E2A, TMS et Clinique Mon-Plaisir sont les plus citées dans la liste des complices. Selon un document à notre procession, le cas d’une femme qui a préfinancé son évacuation sanitaire en octobre 2017 illustre à lui seul la gabegie qui règne dans le secteur.  Le 5 juillet 2019, contre toute attente, la Direction des ressources financières et du matériel du ministère de la Santé écrit à la clinique pour demander au responsable de rembourser à la patiente la somme qu’elle a payée. Le virement (ci-dessous) le 25 novembre 2019, d’un montant de 9 314 589 FCFA  pour une greffe de cornée à l’œil, qui peut se faire à moins de deux millions de FCFA, prouve l’omerta qui entoure les évacuations sanitaires au Niger. 

   

Dans ce jeu trouble des responsables du ministère de la Santé, des sources révèlent une certaine complicité entre certaines cliniques et des responsables du ministère de la Santé, qui bénéficient, eux et les membres de leurs familles, de bilans de santé gratuits.  A ce sujet, en plus des bilans de santé gratuits à ces responsables véreux du ministère de la Santé et à leurs familles, certains patrons des cliniques étrangères débarquent à Niamey pour s’assurer les bonnes grâces de leurs partenaires au ministère de la Santé, avec des espèces sonnantes et trébuchantes, nous a confié une source avec force détails. Une patronne de clinique se délectait, récemment, selon la même source, d’avoir corrompu un haut responsable du même ministère.

Le problème ne date pas de nos jours. En commentant le rapport 2015-2016 de la Cour des comptes (Cf encadré), Dr Adamou Issoufou (enseignant chercheur à l’Université de Dakar) écrit : « La Cour est également revenue sur la problématique des évacuations sanitaires. Cette nébuleuse qui gangrène les budgets publics a coûté, au titre de l’année 2013, la somme de 2,27 milliards de FCFA… ». Mais au lieu de mettre en œuvre les recommandations de la Cour des comptes, le ministère de la Santé persiste à perpétuer les mêmes pratiques sous l’œil passif de ceux qui doivent y mettre fin au nom de l’intérêt général.  

L’on constate que cette situation continue de perdurer malgré les conclusions du  Conseil des ministres du vendredi 16/03/2018 qui dit que « tout dossier médical d’évacuation sanitaire doit être soumis à l’avis préalable de l’Hôpital Général de Référence qui indiquera la nécessité ou pas de faire recours aux hôpitaux à l’étranger. Pour montrer le bon exemple, il a été décidé que désormais, les Ministres et les Députés ne feront l’objet d’évacuation aux frais de l’Etat que dans la mesure où les prestations concernées ne peuvent être fournies par l’Hôpital Général de Référence ».

Des réseaux prospèrent  au Maroc, en France et en Tunisie de concert avec des sociétés d’assistance ou des cliniques complices de ce trafic. Une source proche du dossier nous a affirmé qu’il risque de ne pas connaître un début de traitement. Selon elle, deux anciens ministres de la Santé (un de la Majorité et un autre de l’Opposition), siègent à l’Assemblée. Ils sont donc juges et partie.  

 

Il est difficilement envisageable pour la représentation nationale, dont certains membres et leurs familles ayant bénéficié des évacuations sanitaires de complaisance, de demander la lumière sur cette sulfureuse affaire. S’agissant de la Halcia, sa posture actuelle depuis deux mois de l’éclatement du dossier inquiète. L’on parle de l’implication de plusieurs personnalités du régime actuel et de leurs épouses qui ont évacué des membres de leurs familles, des militants de leurs partis.  « Les Nigériens qui ont soif de la justice continueront encore à attendre sauf si les partenaires du Niger décident de faire pression sur les autorités  pour que la lumière jaillisse dans cette affaire », commente notre source.