Selon Patrick Gilliard, dans son livre intitulé “Rues de Niamey, espace et territoires de la mendicité publié en 2005, «les mendiants faisaient partie des groupes vulnérables dans la typologie usuelle des études sur la pauvreté, mais ils avaient rarement fait l’objet d’études spécifiques». Il est certain que la mendicité urbaine reste une préoccupation marginale eu égard aux millions de pauvres des régions rurales du Sahel, poursuit-il.

Joint par la CENOZO, Hamidou Nabara, président de l’ONG JMED (Jeunesse-Enfance-Migration-Développement), explique que « la mendicité est une entrave à la scolarisation des enfants ». « J’ai eu l’occasion de réaliser des études à Kantché, un canton situé au sud dans la région de Zinder, sur ces femmes qui partent avec des enfants en Algérie, parfois des enfants d’autres femmes qu’elles prennent sous forme d’emprunt contre un pourcentage de ce que l’enfant va gagner dans la mendicité », ajoute-t-il.

« Elles achètent des parcelles ou des champs pour cultiver, reconstruire leurs maisons, etc. »

Des enfants, âgés entre cinq et dix ans, sont tous les matins dans les rues pour mendier au lieu d'être à l'école. Beaucoup d’entre eux marchent pieds nus, portant des habits déchirés et s'exposant ainsi au froid et à la chaleur qui peuvent affecter leur santé. La plupart disent qu’ils sont venus étudier dans les écoles coraniques. D’autres voyagent avec leurs parents dans des villes différentes du Niger jusqu’aux pays voisins comme l’Algérie. 

La plupart des femmes qui “empruntent” les enfants d’autrui pratiquent une mendicité saisonnière liée à l’exode de populations rurales après les travaux champêtres. Elles sont visibles dans toutes les grandes villes du Niger et même au-delà des frontières du pays, accompagnées de petits enfants qu’elles utilisent pour susciter la compassion des cœurs généreux.

Toujours selon Hamidou Nabara, les revenus des personnes qui utilisent les enfants  dans la mendicité, leur permettent généralement de survivre. Certaines arrivent même à épargner : « Elles achètent des parcelles ou des champs pour cultiver, reconstruire leurs maisons, etc. ». Et d’ajouter que « certaines personnes sont soumises à cette pratique de mendicité durant toute leur vie ».

Dans la publication du 27 janvier 2017 de l’ANP (Agence Nigérienne de la Presse), la Directrice Régionale de la Population, de la Promotion de la Femme et de la Protection de l’Enfant à Zinder, Abdoul Aziz Rabi, a déclaré qu’il a été constaté « que ce sont les enfants qui s’activent à subvenir aux besoins de leurs parents »; soulignant ainsi « la démission des parents dans la prise en charge de leurs enfants ».

Cette pratique est réprimée par l’article 181 du Code pénal du Niger (Loi n°63-3 du 1er février 1963) qui stipule que « Les parents de mineurs de moins de dix-huit ans se livrant habituellement à la mendicité, tous ceux qui les auront invités à mendier ou qui en tirent sciemment profit, seront punis d’un emprisonnement de six mois à un an ».

Le quartier Dagamanett 2, appelé aussi Toudoun France, situé dans la périphérie d’Agadez (la plus grande ville du nord du Niger),  est l’un des lieux de recasement des mendiants. Ils y construisent des hangars sous forme de cases dans des parcelles qu’elles louent. 

« Rien que dans cette parcelle de 400 m2 située à Toudoun France, 75 personnes, soit 25 femmes, 15 hommes et 35 enfants (de 1 à 10 ans) sont logées », selon Aïcha Mahamadou, une jeune activiste de défense de droits humains du Groupement de femmes Énimilale  (la langue touaregue qui veut dire s’unir dans la dignité en français)  à Agadez. 

Les femmes, plus nombreuses 

Les femmes sont de plus en plus nombreuses dans la mendicité, et la plupart sont des migrantes. Elles sont parfois jeunes, bien portantes et visiblement aptes à exercer des métiers pour gagner leurs vies dans la dignité. 

Dans son document intitulé « la mendicité féminine dans la ville de Zinder » publié en Mai 2017, Abdou Harou du département de Géographie, Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Zinder explique : « La mendicité pratiquée par les femmes se décline comme une stratégie de survie, au regard de leur statut socioéconomique. Elles sont soit veuves, soit très âgées sans soutien, soit encore abandonnées par les maris avec parfois des enfants ou personnes à charge ». Il conclut que « le drame de la mendicité féminine, c’est qu’il implique celle des mineur-e-s qui ratent la chance de fréquenter l’école. C’est pourquoi il est de la responsabilité de l’État d’éradiquer le phénomène par une application stricte de la loi ».

« Les parents de mineurs de moins de dix-huit ans se livrant habituellement à la mendicité, tous ceux qui les auront invités à mendier ou qui en tirent sciemment profit, seront punis d’un emprisonnement de six mois à un an »

Chafa, - mère de trois enfants -  âgée de 27 ans et ressortissante de Tchadoua (une ville de la région de Maradi), faisait partie des migrants refoulés de l’Algérie. Elle et ses trois enfants ont séjourné pendant quatre mois à Tamanrasset en Algérie. Rencontrée à Arlit, une ville du nord du Niger, Chafa accepte de se confier : « J’ai eu beaucoup d’argent et d’autres biens grâce à la mendicité avec l’aide de mes enfants ». Quand nous lui avons demandé comment est-ce-possible ? Elle répond tout en souriant : « À Tamanrasset, les gens sont généreux et très sensibles à l’égard des enfants mendiants, entre jeudi, vendredi et samedi, nous pouvons avoir plus d’un million de Dinars algériens équivalant à un peu plus de 33.000 F CFA ».

On peut donc estimer à 132 000 FCFA le gain de Chafa par mois et à 528 000 FCFA sur la durée de quatre mois pendant laquelle elle a séjourné en Algérie. 

À Arlit, comme dans les autres villes, bon nombre de ces femmes rencontrées reconnaissent que l’utilisation des enfants dans la mendicité est un atout. « En Algérie par exemple, c’est aux enfants qu’on donne le plus d’aumône et surtout pendant le mois de Ramadan », confie une mère mendiante qui n’a pas voulu que l’on cite son nom.

Selon Victor Fleury, dans son article intitulé « Salamatou ou le mirage algérien » publié en août 2016 dans la revue de l’Unicef au Niger, Salamatou a migré en Algérie en début d’année 2016, avec ses trois plus jeunes enfants, âgés de 6, 9 et 12 ans, au cours d’un long et onéreux voyage. Le périple lui aurait coûté en tout plus de 230 000 francs CFA (près de 400 dollars USD), soit l’équivalent du PIB annuel moyen par habitant au Niger. Elle a mendié dans les rues de Dar el Beïda (Algérie)  à l’angle des carrefours, ou devant des boutiques, avec une coupole. « Mes filles allaient directement demander de l’argent aux passants. Nous gagnions jusqu’à 7 000 francs CFA (soit 13 dollars USD) par jour », se souvient-elle dans l’ouvrage.

Ce matin-là à 7 heures du matin, un groupe de mendiants composé de femmes et d’enfants assis aux alentours de la grande mosquée d’Agadez, tendent la main aux passants  pour demander l’aumône.

Parmi eux, Sani, âgé de 11 ans, et Chaibou, neuf ans. Deux jeunes garçons, tous originaires de la région de Zinder (dans le sud du Niger). Chaque matin Sani vient à la grande mosquée avec sa tante pour  mendier. 

« Mes parents n’ont pas les moyens de subvenir à nos besoins quotidiens. C'est la raison  pour laquelle ma mère m’avait dit de partir avec sa sœur en Algérie », dit-il. 

Il doit rapporter au moins 500 FCFA à sa tante après chaque sortie. « Ma tante envoie de l’argent à ma mère de temps en temps et j’ignore le motant », confie-t-il.

Sortant mendier tous les jours, les gains de Sani varient entre 400 et 1000 FCFA par sortie selon les jours.

La tante Saadatou, très méfiante à notre égard quand elle nous a vu discuter avec son neveu rechigne à nous parler. Mais après deux tentatives, elle accepte de confirmer les dires de son neveu. Selon Saadatou, beaucoup de ces parents confient leurs enfants à leurs proches en acceptant un accord qui s'étend au partage équitable de la recette journalière de cette pratique.

Hamidou Nabara, le président de l’ONG JMED, par ailleurs auteur du livre « La migration internationale féminine au Niger », confirme l’existence d’un protocole d’accord entre les parents et ces femmes qui partent avec des enfants en Algérie. 

A raison de 1000 FCFA par sortie, Sani contribue à hauteur de 6000 FCFA dans sa famille chaque semaine. Ce qui fait par mois 30 000 FCFA de revenu. Par an, son gain s’élève ainsi à 360 000 FCFA, l’équivalent du prix de plus de vingt têtes de chèvres dans les régions du sud du Niger, s’il réussissait à épargner cette somme.

Patrick Gilliard, dans son ouvrage cité plus haut, relate une enquête conduite auprès des conducteurs d’aveugles de Tessaoua (une ville de la région de Maradi) qui a montré qu’ils revenaient au pays avec des sommes bien supérieures aux exodants qui avaient fait commerce de tissus.  

Selon le journal La Nation dans sa publication du 27 mars 2017, ces “guides-mendiants” constituent de véritables sources de revenus pour leurs parents. C’est le cas de Nana Miriam, une jeune fille rencontrée à Niamey : « Cela fait deux ans que je ne vais plus à l’école, parce que mes parents m’ont confiée à cette femme non voyante pour la guider dans la ville, moyennant la somme de 1000 à 1500 FCFA par jour, qu'elle verse à mes parents pour entretenir ma famille ».

Partant de cette donnée, le montant versé aux parents de Nana Mariam pourrait aller jusqu’à plus de 30 000 FCFA par mois, soit près de 360 000 FCFA par an et près de 720 000 FCFA durant ses deux ans d’activité. 

Des parents sont même prêts à donner leurs enfants à des non-voyants pour les accompagner dans d'autres pays. Et cela malgré tous les risques auxquels ces enfants seront exposés au cours du voyage et même dans les pays d'accueil. Pour Sidikou Moussa, président de la Coalition des organisations Nigériennes des Droits des enfants, plus de 50% des mendiants mendiants dans les pays limitrophes du Niger viennent de ce pays.

Joint par la CENOZO, Ouassa Tiejoura, sociologue, confie que les parents utilisent la filière qui leur paraît la plus porteuse pour se faire de l’argent. L’alibi repose sur le fait que la religion recommande l’aumône et cela perdure dans l’inconscient des individus.  « Ils n’ont aucun scrupule par rapport à cela. Tous les moyens sont bons pour gagner de l’argent et la morale n’a aucune place », dit-elle.

Rien à voir avec l’islam

L'islam condamne l'exploitation économique des enfants, selon Malan Mahamadou Ibrahim Omarou, membre à l’Observatoire religieux de la région d’Agadez. «L'enfant est un don de Dieu, alors nous devons lui garantir une meilleure  éducation afin qu’il ait une vie décente ». 

Selon Abdoul Aziz du Service Guichet unique Arlit/Assamaka du projet “Enfant en Mobilité”,  que nosu avons interviewé dans le cadre de cette enquête, depuis mai 2019, 34 cas leur ont été référés à Arlit, dont 19 liés à la mendicité. « Il faut noter que cette estimation n’est pas officielle et que ceci ne fait même pas 1% de la situation réelle ». Il poursuit en ajoutant : « Il est vraiment difficile, voire impossible d’avoir des données statistiques sur la mendicité, car il n’a jamais fait l’objet d’un recensement au Niger ». Même réponse de la part du Directeur Départemental de la Population d’Arlit, M. Yahaya Abdou Kéré.                            

Dans une interview accordée à Studio Kalangou diffusée le 31 octobre 2019, Djibrilla Idrissa,  président de la Commission du conseil économique et sociale (CESOC), confirme qu’il n’y a pas de statistiques pour les mendiants dans leur globalité au Niger. 

 

Répartition des enfants de la rue par région et par sexe au Niger. Source : CNESS/Bozari, 2005

 

        Hommes 

          Femmes

        Ensemble

  Régions

Effectif  

Fréquence

(%)

Effectif

Fréquence

(%)

Effectif

Fréquence

%)

Niamey

5933

57,34

4414

42,66

10347

39,87

Agadez

1421

76,48

437

23,52

1858

7,16

Diffa

111

71,61

44

28,39

155

0,59

Dosso

1210

77,51

351

22,49

1561

6,01

Maradi

1652

47,51

1825

52,49

3477

12 ,24

Tahoua

1238

52,84

1105

47,16

2343

9,02

Tillabéry

1575

12,79

527

27,71

1902

7,32

Zinder

2193

47,59

2415

52,41

4608

17,75

 

Selon une enquête de l’Institut national de Statistique du Niger en 2016 sur « les comportements, attitudes et pratiques des populations en matière de traite des personnes au Niger », il ressort que la mendicité est l’une des formes d’exploitations les plus répandues d'après 422 088 ménages soit 52,8% des ménages interrogés.