Taama drink, Golden Juice, Melody, Tiara, my King sont, entre autres, des marques de poudres chimiques d’origine turque (selon les étiquettes) qu’on retrouve sur le marché burkinabè. Fabriquées pour servir de boissons instantanées, elles existent sous plusieurs goûts: gingembre, coco, mangue, fraise, ananas, orange, citron, tamarin…

Le sachet de 10g est commercialisé à 50 ou 75Fcfa selon la marque. Le paquet de 24 sachets est commercialisé à 1000 FCFA, tandis que le carton est vendu à 21 500 FCFA(prix en gros à Sankareyaar, l’un des plus grands marchés de Ouagadougou).

Selon les prescription du fabricant, chaque emballage de 10g doit être additionnée à deux(2) litres d’eau pour servir de boisson instantanée.

Mais du fait du goût très sucré qu’elles apportent aux boissons, de leurs couleurs et de leurs arômes, ces poudres sont détournées de leur usage premier et servent désormais de sucre dans la fabrication des boissons locales. Dans les restaurants ou chez les vendeuses traditionnelles de ces boissons dans les rues et lieux publiques, ces produits artificiels s’utilisent dans la préparation du zoom-koom (boisson sucrée à base de petit mil), bissap (à base de la fleur d’hibiscus), Gnamakoudji (jus de gingembre), la poudre est au cœur de la préparation.

Certaines utilisatrices les ont même rebaptisées «song-sucre» en langue nationale mooré qui signifie littéralement «aide-sucre». Une pratique rentable selon elles. «J'utilise moins de sucre et j'économise la matière première du fait des colorants. Je me fais plus de bénéfices avec ces poudres», nous confie une restauratrice le 9 août 2019 à Ouagadougou.

Cette restauratrice du quartier Tampouy, préfère garder l’anonymat de peur de perdre sa clientèle. Elle explique le procédé du mélange: «La fraise, de par sa couleur rouge se mélange avec le Bissap, le coconut avec le Zoom-koom et le jus de pain de singe. Le Taama Drink ginger, quant à lui, s’additionne avec le gnamakoudji et aussi le zoom-koom».  A l’en croire, avec par exemple  300 FCFA de song-sucre, elle économise deux kilogrammes de sucre normal, soit 1200 FCFA. D’où un bénéfice de 900 FCFA. :«C’est un véritable business pour moi», insiste-t-elle, toute fière.

«J'utilise moins de sucre et j'économise la matière première du fait des colorants. Je me fais plus de bénéfices avec ces poudres»

Rencontré à son domicile à Kologh-Naaba (quartier de Ouagadougou) le 20 septembre dernier, une autre vendeuse de boisson, Lizèta Ouédraogo, se frotte également les mains. «L’économie sur le sucre ordinaire me permet de gagner le double du bénéfice escompté», soutient-t-elle. Dame Lizèta dit connaître plusieurs femmes de son quartier qui prospèrent aussi dans ce business.

Au-delà du commercial, ces mêmes substances sont utilisées dans les familles, lors des événements sociaux tels les baptêmes et mariages, non pas forcément pour sucrer, mais pour leurs arômes. Présente dans la famille Kaboré le 15 septembre 2019 dans le quartier Marcoussis à l’occasion du baptême de sa fille, nous avons assisté à la préparation du zoom-koom.

Dans un seau de 50 litres, les femmes commises à la préparation de la boisson ont ajouté le contenu de six (6) sachets de Taama drink ginger. Une fois la préparation terminée, elles se sont servies quelques gobelets pour appréciation. «C’est trop doux», savoure l’une d’elle entre deux gorgées. «L’avènement des «song-sucre» est vraiment salutaire », apprécie une autre.

Quels effets sur la santé ?

Au-delà du goût fort apprécié, nous avons essayé de connaître leurs effets après consommation. «A chaque fois que je bois du zoom-koom additionné à ces produits, quelques heures après, j’ai des ballonnements et je rote beaucoup», nous confiait une cliente d’une vendeuse de jus, le 13 juillet 2019 à l’entrée du marché de Bissighin (périphérie nord de Ouagadougou).

Des malaises qui l’ont contraint à changer de vendeuse qui n’utilise pas ces «sucres artificiels». «Comme j’ignore ce que ces produits contiennent, je préfère ne pas les utiliser», confirme la vendeuse en question. Aussi, ces produits n’ont pas toujours donné le goût escompté. Des dires de Lizèta Ouédraogo, la plupart de ses clients lui ont rapporté une sensation de goût désagréable après la consommation de ses boissons. Selon elle, ces derniers se plaignent d’un certain arrière-goût amère. Ce qui l’a finalement obligé à ne plus utiliser le song-sucre.

«A chaque fois que je bois du zoom-koom additionné à ces produits, quelques heures après, j’ai des ballonnements et je rote beaucoup»

Que contiennent ces poudres pour susciter cet arrière-goût désagréable? Selon les étiquettes, les poudres pour jus se composent du sucre, de correcteurs d’acidité (acide citrique, ascorbique citrate trisodique), d’édulcorant (l'aspartame et l'acésulfame K), des arômes de chaque élément, d’agents colorants (atrazin, brun HT, malt dextrine), d'anti agglomérants (phosphate tricalcique, sipernat), thickener (gomme de xanthine), de la vitamine C et des stabilisateurs.

Le président de la Ligue des consommateurs du Burkina (LCB), Dasmané Traoré, ne cache pas ses doutes sur cette composition: «Rien ne nous prouve que les colorants indiqués sur les emballages sont corrects. Car sachant que nous ne disposons pas de tous les moyens nécessaires pour faire des contrôles approfondis, l’on peut toujours nous envoyer des produits interdits de consommation sous d’autres appellations», s’inquiète-t-il.

 

Pour en savoir plus sur ces «jus artificiels», nous nous sommes donc référé au Laboratoire national de santé publique (LNSP) à qui nous avons soumis le 9 août 2019 des échantillons de Taama drink ginger (gingembre), Golden Juice coconut (noix de coco) et Taama strawberry (fraise) pour des analyses. Ces analyses ont coûté quatre-vingt-deux mille cinq cent francs (82.500) Fcfa.

Une première analyse effectuée à la Direction du contrôle des aliments et de la nutrition appliquée (DCANA) du LNSP révèle une non-conformité de certaines de ces poudres. «Pour les paramètres contrôlés, certaines poudres ne sont pas conformes aux normes sanitaires,  à cause d’absence de numéro de lot», nous renseigne le 7 octobre 2019, le Directeur de ce département, Fulbert Nikiéma.

Il précise que sa direction, pour faute de moyens techniques, n’a cependant pas pu rechercher des éléments nucléiques, des colorants et des métaux lourds.

Le patron de la DCANA déplore tout de même la présence sur le sol burkinabè d’un produit sans numéro de lot: «S’il y a une intoxication en masse, il nous est difficile de déterminer le lot de la marque incriminée afin de procéder à son retrait», s’indigne-t-il.

«Pour les paramètres contrôlés, certaines poudres ne sont pas conformes aux normes sanitaires,  à cause d’absence de numéro de lot»

Au regard de ces inquiétudes, une seconde analyse (cette fois ci à titre gracieux en guise de soutien du LNSP), plus poussée notamment sur l’impact sanitaire desdits produits est effectuée par la Direction de la Toxicologie, du contrôle de l’Environnement et de l’hygiène publique (DTCE) du LNSP le 15 octobre 2019.

Le rapport d’expertise élaboré par Salifou Beloun, le Dr  Cheick Palm, sous le contrôle du directeur de la (DTCE) , Dr N. Stanislas Dimitri Meda,  confirme cette non-conformité aux normes du Burkina sur «l’étiquetage des denrées alimentaires préemballées». «Les poudres pour préparation instantanées de jus de boisson sont non conformes aux règles d’étiquetage en vigueur au Burkina Faso. Aussi la qualité de l’information apportée aux consommateurs influence-t-elle sur le choix du produit. Ces informations portent surtout sur la présence de certaines substances qui, bien que légalement autorisées peuvent induire des effets toxiques chez le consommateur en tenant compte des doses journalières admissibles», peut-on lire dans le rapport d’expertise de la DTCE.

Des substances cancérigènes !

Les analyses toxicologiques révèlent la présence d’édulcorants comme l’Aspartame, l'Acésulfame K, du Brun HT, le Carboxyméthylcellulose, et des colorants tels la Carmoisine, la couleur jaune FCF et rouge allure dans les poudres. En outre, le screening chimique décèle aussi la présence dans certaines marques de l'Adipo 2EH, un agent plastifiant non courant dans l’industrie agroalimentaire. «Tous ces composés sont des substances à potentiels cancérigènes. Et leur toxicité est avérée», s’est alarmé ce 8 novembre, le nutritionniste en charge de la fortification des aliments et de la sécurité sanitaire des aliments au Ministère de la santé,  Dr Abdoulaye Gueye.

Pour lui, en fonction de la dose ingérée, le consommateur risque une infection aiguë (Diarrhée et vomissements). «Si le consommateur va au-delà de la norme, il risque à la longue un cancer du foie», a alerté le spécialiste de la sécurité sanitaire. 

Dr Gueye  ajoute que certains de ces composés sont sources d’hyperactivité chez les enfants, accentuent les crises chez les asthmatiques et les malades cardiaques

Quant à la présence de l’Adipo 2EH dans ces poudres, le spécialiste penche pour deux cas: «Soit c’est un corps étranger et c’est une contamination et dans lequel cas, cela compromet la fiabilité du produit ou bien le fabricant a sciemment omis d’en mentionner».

«Sur le plan toxicologique, l’Adipol 2EH peut être source d’irritation pour les yeux, de nausée, de vomissements, de diarrhée et de vertige», ajoutent les experts de la DTCE du LNSP.

Une publicité mensongère

Par ailleurs Dr Abdoulaye Gueye fustige une publicité mensongère autour de la poudre Taama Drink Strawberry :«La fraise qui est l’élément de base de ce produit se trouve en 7e position sur la liste des constituants. Pourtant dans l’industrie agroalimentaire, les produits sont mentionnés par ordre décroissant (matière première, NDLR)». Il préconise donc de modérer leur consommation afin de prévenir des maladies rénales et hépatiques.

Quant à la spécialiste en prévention de la malnutrition à la Direction de la nutrition (Ministère de la santé), Dr Nana Thiombiano, elle déplore, d’une part, l’absence de consignes de conservation après la reconstitution des produits et la non-précision de leur valeur énergétique, d’autre part. Visiblement préoccupée ce 8 novembre 2019 lorsque nous l’avons rencontrée, elle soutient qu’ «avec le sucre, des germes peuvent se développer et créer d’autres soucis de santé». Dr Thiombiano ajoute  «qu’il peut y avoir d’autres substances contenues nocives dans ces poudres que notre technique n’a pu déceler».

«Le Laboratoire n’a pu ni confirmer la composition qualitative et quantitative exacte des produits par rapport à l’étiquetage (absence de standard), ni réaliser une étude de toxicité (aiguë et/ou chronique), ni effectuer l’évaluation de la toxicité potentielle des produits, pour défaut de ressources matérielles appropriées (animaux de laboratoire, culture cellulaires)», reconnaissent les experts du LNSP.

Pour ce faire ils recommandent, entre autres, l’amélioration de l’étiquetage des produits concernés, le renforcement de la législation sur ce type de produit (instauration des limites et restrictions pour certains additifs tels que l’Aspartame).

Mais la Ligue des consommateurs est plus formelle : «Du moment où le produit comporte des risques sanitaires, nous recommandons son retrait du marché et son interdiction d’entrer sur le territoire burkinabè», martèle M.Traoré le 6 novembre 2019.

Par rapport à cette perspective, Dr Thiombiano prévient : «Le Burkina est membre de l’Organisation mondiale du commerce. Il ne peut décider d’interdire l’entrée des produits d’autres pays sur son territoire».

Toutefois, elle précise que face à la nocivité de ces poudres, très consommées et surtout par des enfants, le Burkina peut s’édicter des normes pour minimiser les risques.

Un circuit d’importation douteux

En attendant que les entités concernées ne statuent sur la question, l’on est curieux de savoir comment le produit a pu pénétrer le sol burkinabè ?

Sankareyaar, le nid, de vente en gros des poudres Taama, Goldel, Melody et autres ravitaille les autres marchés de la capitale. Dans le cadre de cette enquête, nous avons donc cherché à connaitre la source d’approvisionnement de ces magasins grossistes. Mais les gérants de ces commerces disent ignorer les fournisseurs de leurs patrons. Selon certaines indiscrétions, des commerçants camouflent certaines de leurs marchandises dans les zones non loties qu’ils convoient discrètement dans des magasins des marchés. Mais durant les cinq (5)mois qu’a duré cette enquête, nous n’avons jusque-là pas pu vérifier cette information.

Comment entrent les produits au Burkina Faso? Komikiyoaba Nalkesse, alors directeur général du contrôle économique et de la répression de la fraude (DGCRF) du ministère en charge du commerce, au moment où il nous a accordé cet entretien le 11 octobre 2019, a indiqué qu’en matière règlementaire, l’entrée d’un produit sur le territoire burkinabè est libre pour peu qu’il n’impacte ni la santé humaine ni la sécurité.

« L’entrée d’un produit au Burkina Faso se fait soit par déclaration préalable d’importer ou par autorisation spéciale », a situé Komikiyoaba Nalkesse. Il a toutefois indiqué que les poudre pour jus sont sur la liste des produits soumis à déclaration préalable d’importer(DPI)

Une source au Guichet unique du commerce, rencontrée le 12 novembre 2019 explique que la DPI n’est qu’une intention d’importer et s’obtient sur simple présentation des factures pro-forma, du numéro IFU et de la carte de commerçant. «C’est possible que nous ayons délivré une DPI aux importateurs des poudres, car nous ne voyons ni le produit ni les emballages au préalable», soutient notre source. Elle s’est dite tout de même convaincue que la douane ne laisserait pas entrer un produit sans contrôle qualité ni sanitaire au Burkina.

Au sujet des contrôles qualité, un arrêté conjoint, portant fixation de modalité de contrôle de qualité sanitaire et deux autres, fixant la liste des produits soumis au certificat national de conformité et de certificat de contrôle sanitaire et portant fixation des frais d’analyses existent.

«C’est possible que nous ayons délivré une DPI aux importateurs des poudres, car nous ne voyons ni le produit ni les emballages au préalable»

Ces trois textes, signés en 2003 et 2008 par les ministères en charge du Commerce, de l’Economie, de la Santé et dans une moindre mesure, l’Agriculture), dévolus les contrôles sanitaires des produits importés, exporté et locaux au LNSP et à l’Agence burkinabè de la normalisation, de la métrologie et de la qualité (ABNORM).

Des sources rencontrées le 5 novembre 2019 à l’ABNORM et au service de contrôle qualité (ministère en charge du Commerce) nous ont confirmé que leurs structures ne contrôlent pas les produits alimentaires. «Tous les contrôles sanitaires des produits alimentaire relèvent des prérogatives du LNSP», nous –a-t-on renseigné. 

Les articles 3 des arrêtés conjoints de 2003 et de 2008 portant fixation de la liste des produits soumis au certificat national de conformité et au certificat de qualité sanitaire mentionnent clairement que les frais d’analyses sont à la charge de l’importateur.

Pourtant «le LNSP n’a, à aucun moment reçu les poudres Taama Drink ginger, Goldel juice coconut et autres, ni de la part des importateurs, ni de la part d’une tierce entité pour des analyses qualité», foi du  Directeur du contrôle des aliments et de la nutrition appliquée, Fulbert Nikiema.

Selon lui, ces produits peuvent avoir échappé aux mailles de la douane par un système d’introduction frauduleuse. «Il y a des produits qui échappent soit par manque de vigilance des agents à la frontière (douane, ndlr), soit par fraude à travers le contour du tronçon principal», renchérit M. Nalkessé du Ministère en charge du Commerce.

Par ailleurs, une autre source au ministère du commerce nous a confié le 07 novembre 2019 que les poudres incriminées par la LNSP entrent illégalement au Burkina Faso. «Cela se fait dans l’informel et entre par vague et en petites quantités».

Sur la question, Dasmané Traoré de la Ligue des consommateurs n’exclut pas des manœuvres corruptrices pour faire passer le produit en douane.

M.Traoré incrimine également la lenteur de la procédure douanière et celle liée aux analyses qui poussent certains commerçants à passer outre la réglementation. Il propose donc l’installation et l’opérationnalisation d’antennes locales du LNSP aux frontières afin que les analyses puissent s’effectuer sur place. Le DCANA, souhaite l’instauration d’une procédure pouvant permettre d’identifier les importateurs et leurs clients de sorte qu’en cas de problème, l’on puisse rappeler urgemment les produits mis en cause.

La Douane fautive ?

Selon la réglementation, aucun produit n’entre ni ne sort du Burkina si ce n’est que par la douane et ce, après l’accomplissement des formalités légales : certificat de conformité et contrôle sanitaire de la marchandise, délivrés respectivement par les ministères du Commerce et celui de la Santé.

Même si les importateurs de ces jus en poudre ont obtenu une déclaration préalable d’importation auprès du ministère du Commerce, celui de la Santé, à travers le LNSP, n’a pas effectué de contrôle qualité. Pourtant les poudres sont déjà sur le territoire burkinabè et en grande quantité. Ce qui conforte donc les soupçons de fraudes ou de corruption aux frontières.

A la Direction générale de la douane, nous avons déposé le 26 août 2019 une lettre de demande d’interview le lundi 26 août 2019. Après des appels téléphoniques du directeur de la communication et des relations publiques sans succès, nous nous sommes rendus sur les lieux le mardi 1er octobre 2019. Du service courrier, jusqu’au secrétariat du directeur général adjoint en passant par le service communication, aucune trace de notre demande.

Une autre demande, est de nouveau introduite le même jour au service courrier avec une promesse du secrétaire du DGA de nous revenir incessamment.

Le mardi 15 octobre 2019, un membre de la Direction de la communication nous informe par appel téléphonique de nous tenir prête pour l’entretien les jours suivants. Depuis lors, nos coups de fils sont restés sans réponses. Un déplacement le jeudi 24 octobre 2019 et un SMS envoyé le 4 novembre 2019 n’ont pas été concluants. Malgré notre insistance et ce, jusqu’à ce que nous bouclions cette enquête, la Direction générale des douanes n’a daigné nous accorder l’entretien.