Arlit. Il est dix-huit heures en ce mardi 5 mars 2019. Une épaisse poussière rougeâtre envahit la ville. De fines particules de poussière s’incrustent dans les yeux et les narines. Certains imputent la situation à la circulation dense à pareille heure, d’autres accusent l’exploitation des carrières de mines d’uranium à ciel ouvert situées à quelques centaines de mètres du centre-ville.Entre les deux cités, Cominak et Somaïr, un jardin public se meurt. On y voit des pépinières assoiffées s’assécher au soleil. Même sort pour les arbres sis à la périphérie de la ville, rabougris, ils tendent leurs branches effeuillées vers le ciel ! L’eau manque aussi aux Hommes. Des enfants poussant à longueur de journées des chariots vides, sillonnent la ville à la recherche du précieux liquide. « A Arlit, les gens, les bêtes et les arbres ont tous soif ! », se plaint une jeune femme.

La nuit tombe. Le contraste se fait beaucoup plus saisissant. Deux cités naissent sous vos yeux. Celle des miniers, illuminée de mille feux et celle sombre des autres, les non-miniers.

Les pauvres, que l’espoir d’une vie meilleure a attirés ici au tout début de l’exploitation.« Au début, on appelait cette ville « 2ème Paris ». Il y avait du tout. C’était l’opulence. Mais aujourd’hui, c’est la désolation et la radiation», confie Mamane Rahaman.

« La radiation ? C’est un mot tabou à Arlit. Nous sommes tous conscients qu’elle existe mais personne n’ose en parler de peur des représailles », confie Mourtala Mani, un ancien ouvrier des mines d’Areva à la Cenozo. «  Même si tu souffres des graves problèmes respiratoires, aucun diagnostic sanitaire fait dans l’hôpital de la société n’indexera le radon auquel nous étions exposés pendant toute notre carrière », avoue Mahaman Abdou, un autre ancien minier basé à Arlit.  

Le radon est ce gaz radioactif, incoloreetinodore. C'est l'une des substances les plus denses capables de persister sous forme de gaz dans les conditions normales de température et de pression.

A Arlit, on  ne parle pas assez de la radiation. « Pour survivre à côté de ces mines, il faut savoir se taire », indique un jeune ouvrier de la Cominak qui a requis l’anonymat. « Si ce soir vous publiez mon nom, je perds mon emploi demain ».

« Si ce soir vous publiez mon nom, je perds mon emploi demain »

L’exploitation  de l’uranium condamnée

Les conséquences de l’exploitation de l’uranium ne se limitent pas au problème sanitaire ou écologique mais aussi du point de vue développement! Seuls quelques acteurs de la société civile et certains élus locaux osent le dénoncer. Aklou Sidi,  vice-président du Conseil régional d’Agadez le dit sans ambages : « Au plan social le bilan au niveau de la région d’Agadez est catastrophique parce que les exploitations minières ont mis à nu le sentiment d’injustice dont souffrent les populations locales en terme de mauvaise distribution du revenu national, en terme de sous-représentation des populations locales dans les effectifs employés et en terme des réalisations sociétales susceptibles de compenser les désastres écologiques ». Et M. Aklou Sidi de préciser que : « Quand vous comparez la part des réalisations des sociétés minières par rapport à la satisfaction des besoins des populations, une petite ONG locale fait mieux. »

Almoustapha Alhacen, un activiste et ancien cadre de Areva va dans le même sens : « Ne me parlez pas de développement durable après presque 5O ans d’exploitation de l’uranium. C’est de la pollution durable… Il existe près de 100 millions de tonnes de stériles qui contiennent de la radioactivité et qui sont exposées à l’air libre ici à Arlit. Les stériles, ces mélanges de roche et de résidus de minerai stockées à l’air libre, ne sont pas traitées et je défie Areva de me donner la preuve du contraire ».

Un autre activiste d’Arlit, Ramar Ilatoufegh déplore aussi cette exploitation : « Nous faisons face à plusieurs types de radioactivité. Outre le déchet radioactif émanant des stériles stockées, il y a aussi tous ces rejets dans l’air des  poussières contaminées, la pollution de la nappe phréatique et sans oublier ces matériaux utilisés dans la mine qu’on retrouve dans la ville et utilisés pour la construction ».

Depuis quelques mois, un film documentaire dénommé « La Colère dans le Vent », de Amina Weira, une nigérienne originaire d’Arlit dénonce aussi sans fard l’exploitation de l’uranium. (Lire son interview réalisée par la Cenozo).

A défaut d’un récent rapport sur les impacts de l’exploitation d’uranium à Arlit, celui publié en avril 2010 par Greenpeace, une ONG française de lutte contre la dégradation de l’environnement et intitulé « Abandonnées dans la poussière »  https://cdn.greenpeace.fr montre les graves dangers de l’exploitation de l’uranium à Arlit.Ce rapport note qu’en « novembre 2009, Greenpeace a pu effectuer une étude scientifique de la zone et mesurer le taux de radioactivité contenue dans l’eau, l’air et la terre autour d’Arlit.

«Dans les rues d’Akokan, une personne y passant moins d’une heure par jour serait exposée à un taux supérieur au taux annuel supportable »

Si les résultats obtenus à l’époque n’étaient pas exhaustifs, ils n’en étaient pas moins inquiétants.En quarante ans d’activité, c’est un total de 270 milliards de litres d’eau qui ont été utilisés, contaminant l’eau et vidant les réserves d’eau dans l’aquifère qui ne seront pas reconstituées avant des millions d’années. Sur quatre des cinq échantillons d’eau prélevés par Greenpeace à l’époque dans le département d’Arlit, la concentration en uranium était supérieure à la limite recommandée par l’OMS pour l’eau potable ». Les données du rapport de Greenpeace indiquaient une augmentation progressive de concentration en uranium pendant les vingt dernières années, ce qui peut démontrer l’impact des opérations minières. Certains échantillons d’eau contenaient même un gaz radioactif dissous, le radon.

La mesure de radon effectuée  au poste de police d’Akokan a révélé une concentration en radon dans l’air qui était de trois à sept fois supérieure aux niveaux normaux de cette région, précisait le rapport.


Dans les sols, la fraction fine a révélé une concentration en éléments radioactifs (uranium et ses descendants) deux à trois fois supérieure à la fraction grossière. Ceci suggère des risques plus importants d’inhalation ou d’ingestion de particules radioactives. La concentration en uranium et autres matériaux radioactifs trouvés dans un échantillon de sol prélevé à proximité de la mine souterraine était environ cent fois supérieure aux niveaux normaux de la région et supérieure aux limites internationales d’exemption… ». Et le rapport de préciser aussi que : «Dans les rues d’Akokan, un quartier d’Arlit, les taux de radiation étaient d’un niveau environ 500 fois supérieur aux niveaux normaux de fond. Une personne y passant moins d’une heure par jour serait exposée à un taux supérieur au taux annuel supportable ».

A la question de savoir, s’il y a eu changement ou non depuis la publication du rapport de Greenpeace, l’activiste Ramar Ilatoufegh est catégorique : «  Rien n’a changé. La société Orano, ex-Areva fait ce qu’elle veut sans se soucier de la santé humaine et environnementale au présent comme au futur c’est-à-dire l’après-mine ».

 

« Les gens peuvent dire tout ce qu’ils pensent mais pour moi Arlit n’est pas pollué… »

Devant son appareil de mesure, Moussa BABALE, directeur départemental des mines d’Arlit, balaie d’un revers de la main les griefs de radiation à Arlit. « Les produits qui sont consommés par la population ne sont pas contaminés car selon les normes agréées, pour la population il ne faut pas dépasser la dose de 1 millisivet l’année, pour la Somaïr, filiale d’Orano, ex-Areva, ils sont à 0,45 et la Cominak à 0,65 donc loin de la limite réglementaire de 1 millisivet l’année ».

« La radiation, c’est la désintégration d’un atome pair à un atome fixe au cours de laquelle il émet des rayonnements qui peuvent présenter des dangers à la santé humaine ou environnementale », affirme Moussa Babalé. Et d’enchaîner en expliquant que : la radioprotection est l’ensemble de mesures de toutes les techniques mises en œuvre pour protéger l’homme et la biodiversité contre les rayonnements ionisants ».

Même constat de Nafana Mayaldou, Préfet d’Arlit interrogé par la Cenozo : « Il y a des limites acceptables par le corps humain et requises par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Les gens peuvent dire tout ce qu’ils pensent mais pour moi Arlit n’est pas pollué».

Alhassane Amoumoune, un septuagénaire, ancien minier, joint le 14 mars 2019 par le confrère du studio Kalangou à propos de la radiation est catégorique : « Il n’y a pas de radiation à Arlit ». Et pour preuve ! « Je fais partie de tous premiers nigériens, au nombre de 34 à travailler avec les français sur le site de prospection d’uranium. Nous ignorons ce qu’ils cherchaient mais comme nous portons le matériel, à chaque fois que ça sonnait, les Blancs (Ndlr : les français) nous demandaient de nous arrêter et ils mettaient des piquets à la place. Regardez ! Je suis encore bien portant ».

Orano refuse de se prononcer

Des tentatives du reporter de la Cenozo pour avoir accès aux installations d’Orano à Arlit n’ont pas abouties. Sur son site internet consulté début mars 2019, Orano explique que : «  chaque semestre, les eaux d’Arlit et d’Akokan font l’objet d’analyses chimiques, bactériologiques et radiologiques, dans le cadre du projet AMAN. La présence d’uranium et de nitrates est ainsi régulièrement contrôlée. Les résultats, comparés aux limites recommandées par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), prouvent un respect des normes de potabilité nigériennes et internationales. ». Et le site d’Orano, ex-Areva explique qu’il suit qualité radiologique de l’air sur ses sites miniers.

« Depuis 2002, Areva a renforcé le contrôle radiologique des matériaux marqués hors des sites industriels »

« Des doses bien acceptables pour une exploitation d’un industriel de type d’Areva », nous renseigne Sanoussi Ayouba, jeune chimiste basé à Niamey. Répondant au grief sur des stériles radioactives visibles à Arlit, Orano justifie sur son site internet que : « Depuis 2002, il a été renforcé le contrôle radiologique des matériaux marqués hors des sites industriels. Cette volonté a été confortée en avril 2010, avec la signature d’une série de procédures entre Areva, la société civile et les autorités locales. Elles visent à renforcer les contrôles radiologiques des matériaux et équipements conduits en partenariat avec les autorités nigériennes dans les rues d’Arlit et d’Akokan ».

Un observatoire de santé décrié

Pour montrer que ces mines sont exemptes de tout reproche, Arevaa convié fin 2011, des activistes, des anciens miniers et avocats français pour la mise en place d’un dispositif médical appelé Observatoire de la Santé de la Région d’Agadez (OSRA). Ce dernier estchargé du suivi et traitement des anciens miniers.  Moins d’un an après sa création, l’OSRA s’est disloqué car certains acteurs de la société et avocats ont jeté l’éponge. « C’est juste une mascarade pour montrer la bonne foi de la société Areva. Elle a détourné l’observatoire de ses objectifs », souligne l’activiste démissionnaire Elhadji Rhamar de l’ONG Aghirman. « Nous ne voyons pas l’utilité d’un tel observatoire. La société Areva nous a exposé aux maladies graves depuis des décennies, ce n’est pas aujourd’hui que nous sommes devenus des morts-vivants qu’elle va nous sauver », confie aussi le sexagénaire Ahmad Wangada, ancien minier cassé par la maladie.

Pour beaucoup de personnes contactées à Arlit, la situation actuelle sur l’exploitation de l’uranium mérite des analyses chimiques, bactériologiques et radiologiques indépendantes. Elles seront à même de dire la vérité sur ce qui se passe sur place. « Forts de ces analyses, les acteurs de la société civile du nord comme du sud auront alors en main des preuves de culpabilité de l’industriel Orano, ex-Areva », préconise l’activiste Lawali Oudou, basé à Agadez.