« Eau (…), Tu n'es pas nécessaire à la vie : tu es la vie ». Cet extrait du poème d’Antoine Saint-Exupéry dans Terre des hommes en dit long sur l’importance de l’eau dans la vie de l’homme.

Au Burkina, comme partout ailleurs, cette importance vitale de l’eau est connue. Et c’est pour cela, que des promoteurs d’eaux conditionnées, encore dites eaux minérales, servent au quotidien, à coup d’annonces tape-à-l’œil sur les emballages, des produits dont la potabilité n’est pas toujours vérifiée.

Le Laboratoire national de santé publique (LNSP) contrôle la qualité des eaux préemballées, ou est censé le faire. Pour le premier trimestre de l’année 2019, il y a 75 marques, sur plus de 200, dont les eaux ont été déclarées propres à la consommation dans une publication qui date du 29 novembre 2018.

Malgré ce protocole de contrôle et ces homologations accordées à certains promoteurs, une question demeure : la véritable qualité de ces eaux vendues aux consommateurs.  

Pour en savoir plus, nous avons d’abord tenté une visite dans l’un de sites qui produisent ces eaux.

Des chaussures recouvertes de boue entassées juste à l’entrée d’une maisonnette ; des travailleurs en blouse qui font des va-et-vient, pieds nus, de la grande porte à cette maisonnette dont l’intérieur est couvert de carreaux blancs. A certains endroits, les murs laissent à désirer : des traces de mains sales, de la poussière, des toiles d’araignée sont visibles.

Nous sommes le vendredi 5 octobre 2018 sur un site d’extraction d’eau dite minérale.  Avant que notre couverture de « chercheuse de boulot » ne soit débusquée, nous avons eu le temps de constater que la propreté en ces lieux n’est pas la chose la mieux partagée. Pourtant, c’est là qu’est censée être tirée “des entrailles de la terre” et mise en sachet « l’Eau d’Eben», l’une des 18 marques d’eau conditionnées - les plus consommées au Burkina - sur lesquelles se penche notre enquête.

Selon une employée dans ce site situé au quartier Paaglayiri de la capitale burkinabè, les lieux n’ont pas toujours été ainsi. Dans le passé, dit-elle, pour y être embauché, il fallait « être très propre », mais avec le temps, les choses ont changé et « il y a du laisser-aller ». « Maintenant les travailleurs font ce qu’ils veulent et personne ne dit mot », confie cette employée qui a requis l’anonymat de peur d’être licenciée.

Une affirmation qui confirme les propos des agents des services d’hygiène qui soutiennent que les exploitants d’eaux sont à cheval sur les règles d’hygiène, le temps d’avoir l’aval des autorités du ministère de la Santé pour s’implanter définitivement. Après, ils ne se préoccupent plus de cet arrêté interministériel, relatif à l’implantation et à l’exploitation d’unités de production d’eaux de boisson préemballées destinées à la consommation humaine, qui, en son article 44, dispose : « Les déchets doivent être enlevés des zones de manutention et de production et des autres zones de travail aussi souvent que nécessaire et au moins une fois par jour…».

Les analyses d’Initiative Eau

Pour plus de précision, une analyse a été commanditée par la Cenozo le 4 février 2019 sur un échantillon de 18 marques, parmi les plus consommées de Ouagadouogu. Ces eaux ont été achetées dans les boutiques agréées par les promoteurs.

Sept paramètres ont été testés sur ces échantillons collectés le 1er février 2019 dans la ville de Ouagadougou. Il s’agit de sept normes de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) que le Burkina a ratifiées : Coliformes totaux, E. coli, Turbidité, matières dissoutes totales, Arsenic, PH et Conductivité électrique.

Les résultats de l'analyses

A l’arrivée, plus de peur que de mal. A l’exception de «L’Eau d’Eben» que l’analyse d’Initiative Eau a révélé non potable, toutes les autres marques testées sont techniquement potables. Cependant, les résultats des tests issus des 7 paramètres montrent qu’il y a potentiellement des anomalies sur certains paramètres dans certaines des eaux prélevées sur le marché de Ouagadougou.

Pour en savoir davantager sur les conditions d'extraction et d'emballage de l'Eau d'Eben, reconnue non potable par l'analyse commanditée dans le cadre de cette enquête, nous avons tenté - à plusieurs reprises- d'entrer en contact avec les promoteurs de cette eau. En appelant le numéro de téléphone figurant sur l'emballage, une Dame nous a répondu le 20 mars 2019. Nous lui exposons la situation en lui faisant savoir que nous souhaitons avoir des réponses à certaines questions en relation avec les conditions d'extraction et d'emballage de l'Eau d'Eben. Après nous avoir promis de nous revenir, notre interlocutrice ne décrochera plus nos mutiples appels. Nos messages écrits (SMS) connaîtront également le même sort.

Si ces marques d’eaux citées plus haut, qui sont pourtant contrôlées par l’autorité sanitaire présentent de tels résultats pour les paramètres vérifiés,  qu’en est-il de celles qui sont vendues sans contrôle du LNSP?

Il s’agit de : Amine, Eau bon berger, Eau Bravo, Eau Marie, Eau Wassa, la Vita, O'Zoundweogo, Sinaï,  Sôm yângda.

Ici aussi elle sont toutes “techniquement potables” même si elles présentent un PH élevé (voir tableaux). Cela veut dire que la quantité d’alcaline dans ces eaux est trop élevée ainsi que les matières organiques et des sels inorganiques dissous tels que de l’argile et les résidus.

Selon Donald J. Brooks, le responsable d’Initiative Eau au Burkina, la structure qui a réalisé la l’analyse commanditée par CENOZO, tous les échantillons, sauf Eau d’Eben, sont techniquement potables. Mais selon lui, des analyses plus poussées, sur l’ensemble des paramètres établis par l’OMS pour déterminer la potabilité de l’eau, pourrait (ou pas) déceler d’autres anomalies.

Initiative Eau est une organisation américaine non gouvernementale à but non lucratif qui se consacre à l’amélioration de la sécurité et de la qualité des services d’eau potable dans les zones urbaines en développement.  

Fondée en 2013 à Cambridge dans le Massachusetts, aux États-Unis, et disposant d’un siège à Fada N'gourma, dans l’est du Burkina Faso, l'organisation jouit d'un statut consultatif spécial auprès du Conseil économique et social des Nations Unies.



La défense du LNSP

Le Laboratoire national de santé publique (LNSP), par la voix du Dr Bernadette Sourabié/ Ouattara, directrice de la toxicologie, du contrôle de l’environnement et de l’hygiène publique, a soutenu que ce sont les producteurs qui sont responsables de la qualité de leurs eaux. « Le protocole signifie que nous contrôlons leur eau périodiquement. Mais eux assurent la qualité de l’eau tandis que  notre rôle est d’assurer qu’effectivement l’eau est de qualité », a-t-elle fait savoir.

Selon ses explications, il arrive souvent que le LNSP constate des non-conformités sur les eaux. Et dans ces cas de figure, la patronne de l’hygiène publique au LNSP a affirmé que sa structure procède à l’interpellation de ces unités de production. « On leur fait des recommandations qu’ils doivent appliquer. Et lorsque nous repartons, nous constatons qu’ils ont levé la non-conformité. Aussi il faut savoir que nos contrôles ne sont pas de façon continue, du coup après notre départ, la qualité de l’eau peut changer », a-t-elle fait remarquer.

Parmi les 18 marques analysées par Initiative Eau, 9 étaient déjà déclarées conformes par le LNSP. Même si l’analyse des sept paramètres réalisée dans le cadre de cette enquête a révélé que toutes les eaux sont techniquement potables, exception faite de l’Eau d’Eben, il en est ressorti tout de même qu’elles affichent quand même quelques anomalies.

Selon Dr Bernadette Sourabié/ Ouattara, «le taux élevé de PH n’est pas une non-conformité au Burkina». Et de donner la même réponse en ce qui concerne la conductivité électrique. Ce sont en effet ces deux paramètres qui ne sont pas conformes dans 18 échantillons. Cela se comprend, puisque le taux élevé de PH et la basse conductivité électrique d’une eau n’induisent pas de maladie pour le consommateur.

Pour ce qui est des micro-organismes ou microbes relevés dans l’Eau d’Eben, la directrice de la Toxicologie, du Contrôle de l’Environnement et l’Hygiène publique du LNSP a reconnu que cette marque avait fait objet de contrôle le 23 janvier (soit 9 jours avant le prélèvement dans le cadre de cette enquête). Et que la même non-conformité avait été relevée. « Nous avons recommandé aux producteurs de lever la non-conformité et cela a été fait parce que le 10 février, nous avons fait des prélèvements et on a constaté que l’eau était conforme », a révélé Dr Sourabié/ Ouattara.

Et le directeur général du LNSP, Pr Elie Kabré, d’ajouter que cette non-conformité est peut-être due à une contamination externe: « c’est peut-être au moment de la mise en sachet ». « Nous les contrôlons pour nous assurer que ceux qui ont pris l’engagement de mettre à la disposition des populations des eaux potables le font effectivement », a précisé le Pr Kabré, DG du LNSP.

Il a toutefois regretté le fait que les producteurs d’eau ne fassent pas l’effort pour mettre en place des laboratoires internes pour contrôler leurs propres eaux, conformément à ce que l’arrêté interministériel, relatif à l’implantation et à l’exploitation d’unités de production d’eaux de boisson préemballées destinées à la consommation humaine stipule. « Si on devait faire respecter strictement cette loi, on aura sur le marché que peut-être 4 à 5 unités de production d’eau », a reconnu le Pr Kabré.

A l’en croire, lorsqu’il est arrivé à la tête de l’institution, il était question de contrôler uniquement l’eau des unités qui sont en règle vis-à-vis de l’administration (impôts, ministère du commerce…).