Le plus violent attentat a été celui contre la base du MOC (Mécanisme opérationnel de coordination) de Gao en janvier 2017. Cet attentat avait fait 77 morts parmi les anciens combattants des différents mouvements, cantonnés dans le cadre du DDR (désarmement, démobilisation et réinsertion) initié par le gouvernement malien et ses partenaires.

Le vendredi 8 avril 2016, relate le journaliste et écrivain Philippe Chapleau (spécialisé dans les questions de défense et qui a publié de nombreux ouvrages consacrés aux questions du mercenariat et à la privatisation de la guerre) dans son blog Lignes de défense, un convoi logistique de la force Barkhane, composé d’une soixante de véhicules, a quitté Gao pour rejoindre Tessalit au nord du Mali. Aux environs de 7h20, un véhicule de l’avant blindé (VAB), qui progressait en tête de ce convoi, a été frappé par une charge explosive à proximité de la ville de Tessalit, occasionnant la mort de 3 jeunes soldats. L'attaque a été revendiquée par le groupe armé djihadiste Ansar Dine, dirigé par Iyad Ag Ghaly.

Au regard de la gravité de la situation due à la récurrence de ces attentats à l’explosif, CENOZO a initié cette enquête pour répondre à un certain nombre de questions : d’où viennent ces engins explosifs? Qui sont les fabricants de ces armes, parfois artisanales ? Où les fabrique-t-on?

Les IED, l’arme de prédilection des groupes armés terroristes

Selon le rapport d'activités du Service d'action antimines des Nations Unies, de 2012 à mars 2017, plus de 1600 personnes ont été victimes d’IED (ndlr; improvised explosive device ou engin explosif improvisé) au Mali.

Par ailleurs, les engins explosifs improvisés sont responsables de la moitié des pertes françaises au Sahel depuis 2013, rapporte Philippe Chapleau toujours dans son blog Lignes de défense.  

La riposte apportée par les différentes forces présentes au nord du Mali dans le cadre de la Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations unies pour la Stabilisation au Mali (MINUSMA) face aux attaques des différents groupes terroristes, qui ont de plus en plus recours aux IED, s’accentue d’année en année.

Malgré tout, les organisations jihadistes, dont le Groupe de soutien à l’islam et au musulmans (GSIM) et l’État islamique au grand Sahara (EIGS), ont mené au moins 58 attaques, essentiellement contre les forces armées maliennes (FAMa) et les groupes armés signataires des accords de paix d’Alger, au cours du troisième trimestre de l’année de 2018, selon l’ONU.

Selon le rapport trimestriel de septembre 2018 qu’Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations unies, a remis au Conseil de sécurité, «les attaques les plus nombreuses ont eu lieu à Mopti (16) et à Gao (15), et en moins grand nombre à Kidal (10), Tombouctou (10), Ménaka (5) et Ségou».

Dans ce rapport,  il est fait état d’une «meilleure coordination» entre le GSIM, dirigé par Ilyad ag Ghali, et le l’EIGS d’Adnane Abou Walid al-Sahraoui, notamment dans la zone de «la triple frontière entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger».

Une «meilleure coordination» qui se mesure notamment sur les savoir-faire utilisés pour la confection des engins explosifs improvisés. Le perfectionnement des engins est scruté avec la plus grande attention au niveau du CIEL (Counter-IED Exploitation Laboratory ou laboratoire d’exploitation contre les engins explosifs improvisés), car il peut être le signe de soutiens extérieurs,  selon une source militaire française.

«La signature de Daech a été retrouvée sur des IED au Sahel. Il y a des transferts de fonds mais aussi de compétences, en particulier pour les RCIED (IED télécommandés, ndlr», affirmait dans les colonnes de Libération un agent, présenté comme le « capitaine Philippe » par le journal, officier de renseignement de l’armée de terre française déployé à Ménaka.

Même s’il est difficile d’établir l’origine des IED utilisés par les groupes armés terroristes (GAT) au Sahel, ils restent leur arme de prédilection. En témoigne ce passage du rapport du secrétaire général de l’ONU cité plus haut: « Durant le troisième trimestre de 2018, 42 explosions produites à l’aide d’engins explosifs artisanaux ont été recensées, dont 38 % dans les régions centrales du pays ».

Selon nos recherches, une bonne partie de ces engins seraient acheminés dans cette partie du Mali en crise par des forces étrangères. Dans plusieurs localités du nord du Mali, notamment Menaka, Intigart, Adranboukane, Indélimane, Ouatagouna, Ansongo et Gao, nous sommes allés rencontrer d’anciens combattants de groupes djihadistes qui l’attestent.

D’après des témoignages recueillis à Ansongo, Menaka, Ouatagouna et Intigart en fin janvier 2019, deux spécialistes occidentaux dans la fabrication d’explosifs circuleraient entre Kidal et Ménaka et leurs ateliers de fabrications se trouveraient à Intigart  à Kidal et même à Gao ville.

«La signature de Daech a été retrouvée sur des IED au Sahel. Il y a des transferts de fonds mais aussi de compétences, en particulier pour les IED télécommandés»

Six mois après l’attentat contre le camp du MOC, Barkhane et l’armée malienne ont effectué des fouilles dans Gao (considérée par ces forces comme base arrière et logistique des groupes djihadistes), tuant ainsi 20 terroristes. Une information qui avait été relayée par RFI.

Information par contre jamais rendue publique,  «ces fouilles ont permis de détecter deux ateliers de fabrication de bombe en plein centre de Gao dont un dans un souterrain, juste au-dessous des magasins de bagages de la compagnie routière sous-régionale NOUR TRANSPORT», nous a confié un militaire qui a participé à la mission.

Deux autres soldats qui étaient de l’opération le confirmeront plus tard dans un quartier de Bamako.

Notre première source militaire précise que les fabricants avaient quitté lesdits magasins seulement quelques heures avant l’arrivée de Barkhane et de l’armée malienne, laissant sur place deux bombes dont une était presque terminée et de nombreuses mines de sol antichars. «Le DG de la compagnie avait même été arrêté et relâché 5 jours après», ajoute-t-il. Une information dont nous n’aurons la confirmation nulle part malgré moult recherches. Ce qui s’explique, selon notre source militaire, par le fait que «l’info a été classée top secret du fait des nombreux soupçons de corruption et de complicité avec des groupes djihadistes au sein de l’armée malienne».

Quant au deuxième atelier, il semblerait qu'il se trouvait dans la boutique du frère du puissant milliardaire, maire de la commune de Tarkint, Baba Ould Cheick. Cet homme d’affaires et homme politique avait déjà été arrêté le 10 avril 2013 à Gao alors qu’il était soupçonné de parrainer le MUJAO (Mouvement pour l’Unicité et le Djihad en Afrique), avait rapporté RFI le 12 avril 2013.

Dans l’entourage de Baba Ould Cheick, pas moyen d’avoir la moindre information sur le sujet. L’homme est craint, même au niveau des rangs des militaires. «Tout le monde peut être impliqué d’une manière ou d’une autre. On ne peut faire confiance en personne. Ce n’est pas possible que quelqu’un puisse parler des activités de Baba Ould Cheick ou de ses rapports avec le MUJAO», nous confie un employé de la mairie de Tarkint.

Des spécialistes venus d’Occident ? 

Comme dit plus haut, les groupes djihadistes dans le nord du Mali collaborent avec des Occidentaux, spécialistes d’explosifs et soupçonnés par les populations et certains combattants de fabriquer les IED qui font tant de mal dans le Sahel les ex-djihadistes que nous avons rencontrés.

Des témoins racontent qu’ils sont transportés par les forces djihadistes, notamment le MUJAO et Ansar Dine. «Ils parlent peu et seuls les chefs des unités Djihadistes ont le droit d’échanger avec eux», raconte un ex-combattant .

Nous avons rencontré à Ouatagouna (NDLR: une commune du Mali dans le cercle d'Ansongo et la région de Gao, à 25 km de la frontière nigérienne) un autre ancien combattant du MUJAO, blessé au cours d’un combat qui a opposé son groupe aux éléments de la plateforme à Tabankort, une localité de la région de Gao située à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest d'Anéfis. L’homme est maintenant paralysé et vit sa convalescence dans les environs de Ouatagouna. Il nous raconte qu’une fois, il était dans une mission qui a escorté une bombe, dont la fabrication était inachevée, de Ménaka à Tessalit où un spécialiste européen attendait l’engin pour finaliser le montage.

Il raconte que cet homme a séjourné dans la localité de Tessalit où il était logé dans un grand bâtiment au bon milieu de la ville, dont les portes étaient toujours fermées (ce qui donnait l’impression qu’il était inhabité). Après ces échanges, nous nous sommes rendus dans la ville de Tessalit dans l’espoir de retrouver cette maison et de la photographier. Hélas, dans cette localité il est impossible de filmer ou de photographier quoi que ce soit sans s’attirer des ennuis. Les habitants de la ville se méfient de tout étranger de peur d’être considéré comme des traîtres par les groupes armés qui pourraient les soupçonner d’avoir donné des informations sur leurs positions.

Toutes nos tentatives de connaître le propriétaire de cette bâtisse en plein centre de la cité sont donc restées vaines. Une simple question mal posée risquait d’éveiller des soupçons et nous mettre en danger.

Un ancien chef repenti d’une unité djihadiste, que nous avons rencontré à Ménaka fin janvier 2019, affirme que les deux experts en explosifs, dont on a parlé notre précédent témoin (ndlr: l’ex-combattant maintenant paralysé), sont mis à la disposition des petits groupes djihadistes du nord du Mali par AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique).

Des puissances soupçonnées

Toujours à Ménaka, nous sommes mis en contact avec un autre ancien combattant djihadiste, «revenu combattre au service de sa communauté touarègue, Imghad», du fait des nouvelles guerres intercommunautaires qui gangrènent la zone. Il raconte qu’il faisait partie d’une mission djihadiste en 2016 qui partait récupérer une grande bombe à la frontière nigérienne  à environ 150 km de la ville de Ménaka en plein désert: «Nous avons trouvé la bombe, seule sans surveillance. Mais elle venait d’être laissée là par des engins à grosses roues dont les traces étaient encore visibles sur le sable».

Mais qui aurait pu déposer cette bombe en plein désert ? Selon notre source, «ça ne pouvait être que les forces européennes opérant dans le Sahel». Lesquelles? Et il nous cita pêle-mêle les Allemands, les Français, les Anglais, les Hollandais, sans pour autant être sûr de leur pays. Mais il est formel: «C’était des Européens».

«Nous avons trouvé la bombe, seule sans surveillance. Mais elle venait d’être laissée là par des engins à grosses roues dont les traces étaient encore visibles sur le sable»

Pourquoi ces forces déposeraient-elles une bombe en plein désert et sans surveillance ? «Ils l’ont surement vendue à nos forces de l’époque », soutient-il.

A la question de savoir la nationalité de cette force européenne, la réponse fut directe: «Je ne sais pas, ils sont tous les mêmes. A cette époque il y avait les Français, les Allemands, les Hollandais et mêmes les Anglais dans la zone, plus d’autres forces européennes dont je ne suis pas arrivé à identifier le pays».

Ces forces étrangères, présentes dans le cadre de la MINUSMA, vendraient-elles des bombes aux groupes djihadistes? «Je ne suis pas sûr que c’est une vente, cependant je suis certain que cette bombe a été fournie par des militaires européens aux djihadistes dont je faisais partie en ce moment. J’en suis sûr, car elle était originale et propre, elle ne ressemble même pas aux bombes artisanales qu’ils (NDLR: les djihadistes) essaient de mettre au point au Sahel», ajoute-t-il.

Sur le site officiel de la MINUSMA, consulté le 5 mars 2019, les pays occidentaux qui y sont mentionnés sont la France, l’Allemagne, la Suède, la Belgique, la Finlande, l’Italie, le Canada et les Etats Unis. Parmi les pays cités par notre témoin, seuls les Français et les Allemands y figurent officiellement.

La France s’est progressivement installée militairement au nord du Mali, depuis le début de la crise en 2012 et compte aujourd’hui plus de 3200 hommes selon le site de la MINUSMA.

En début 2017, l’Allemagne renforçait significativement sa présence dans le pays avec  «l'arrivée de huit hélicoptères et surtout de plusieurs centaines d'hommes, au point de constituer le plus gros déploiement de la Bundeswehr (NDLR: nom de l’armée allemande) à l'étranger», comme le relatait France 24 le 26 février 2017.

Les ambassades de ces pays, contactés, n’ont pas répondu à nos différents mails envoyés le 1er et le 20  mars 2019. Difficile donc de pouvoir affirmer que ces pays pourvoient des terroristes en engins explosifs dans cette partie du Mali. La certitude reste que la région est devenue tellement risquée, tellement dangereuse qu’aucune personne n’ose, notamment dans les villes de Ménaka, d’Intigart, d’Adranboukane, d’Indélimane, de Ouatagouna, d’Ansongo et de Gao, évoquer le sujet à visage découvert.

Le CIEL pour résoudre le mystère

Face à la problématique des engins explosifs utilisés par les groupes terroristes, le laboratoire CIEL a été déployé au Sahel, précisément à Gao, en novembre/décembre 2015 sur demande de la MINUSMA.  Né de l’expérience européenne en Afghanistan, ce laboratoire a pour mission, entre autres, d’analyser les dispositifs non explosés. Selon le site Zone Militaire opex360.com, «il s’agit de relever les empreintes et les traces d’ADN ainsi que d’étudier la nature des explosifs et les techniques utilisés». Cela peut permettre de déterminer le groupe qui les a conçus et/ou de voir s’il y a eu des « transferts » de savoir-faire d’une organisation à une autre.

«Lorsqu’une unité engagée en opération découvre une mine artisanale, les Explosive ordonance disposal (EOD) interviennent et la neutralisent. Une équipe ‘weapons intelligence team’ (WIT) est alors déployée sur la zone pour prélever les éléments constitutifs de l’engin explosif trouvé, réaliser des photographies et recueillir les éléments environnants utiles à l’enquête. Ces ressources sont mises sous scellés et transmises au laboratoire CIEL. Ce travail est essentiel afin de cerner le fonctionnement de l’ennemi, et ainsi adapter les modes d’actions de la force», relate le document de protocole d’intervention du CIEL.

Mais jusque-là, aucune information n’a encore été rendue disponible sur l’origine exacte des engins explosifs improvisés ou de leurs composantes.