Aller à Gaya relève d’un véritable parcours du combattant pour les usagers. Que des nids de poule sur la chaussée. Une voie impraticable sur plusieurs dizaines des kilomètres. Les véhicules qui empruntent ce tronçon sont obligés par endroits, de quitter complètement le « restant » de la voie goudronnée pour se frayer un chemin. Jusqu’au PK 0, au niveau du village de Bella, point de départ du chantier pour la réhabilitation de cette route, il n’existe pratiquement pas de goudron, remplacé par du sable et de la latérite. De cet endroit précis à l’entrée de la ville de Gaya, ce sont 66,66km de bitume sur les 73, 38km prévus qui ont été réalisés par le Groupement d’entreprises OK/SACBA-TP, chargé de l’exécution du projet.

A première vue, ces 66,66km du goudron donnent l’impression que les travaux sur cette voie sont terminés. Ce qui n’est pourtant pas le cas.

Selon l’Avis d’Appel d’Offres N° 2010/013/DGTP/DMP du 23 août 2010, publié dans Le Sahel du 24 août 2010, « la structure de la chaussée comprend une couche de base en grave bitume de 12 cm d’épaisseur et un revêtement en béton bitumeux de 5 cm d’épaisseur ». Sans ce revêtement, « c’est toute la structure de la chaussée qui est faussée », a expliqué le coordonnateur du projet de réhabilitation de la route Bella II-Gaya-Frontière du Bénin au Ministère de l’Equipement, M. Dan Tani Kabirou.

« C’est le retard dans le paiement des décomptes de la part de l’Etat »

En dehors de ces 66,66km, tout le reste du tronçon (environ 5 km) qui traverse la ville de Gaya est latéritique. Une voie qui soulève de la poussière à chaque passage d’un véhicule, surtout les gros porteurs. « Cette poussière qui se dégage en permanence peut provoquer de gros ennuis de santé à la population », s’inquiète M. Zakou Salifou, secrétaire général adjoint du Syndicat national des conducteurs routiers du Niger, Section de Gaya. « Le calvaire de la population de Gaya ne finira qu’avec la fin de ce chantier », a-t-il ajouté.

Un chantier qui s’éternise  

Huit (8) ans après son lancement (2011-2019), ce chantier prévu pour être réceptionné en avril 2013 n’est toujours pas terminé. Usagers et populations de la région ne comprennent plus rien. Ni les instructions données par les missions ministérielles dépêchées sur le terrain pour inciter l’entreprise à accélérer le travail, encore moins les menaces de lui retirer le contrat n’ont produit d’effets.

« A ma première visite, l’entreprise avait évoqué un certain nombre de problèmes, notamment une question de complément d’argent qui, à l’époque, était à l’origine du blocage. Dès lors, nous nous sommes forcés à respecter nos engagements puisque nous avons pratiquement réglé tous les arriérés de l’entreprise », déclarait en son temps, le ministre de l’Equipement, Saddi Soumaila, à l’issue d’une visite (la deuxième du genre) qu’il a effectuée en août 2012 sur le chantier. Mieux, avait-il précisé, « je puis vous dire que nous sommes aujourd’hui à 94% du taux de paiement de tout ce qui est réclamé par l’entreprise notamment en termes d’avance ».

Au lieu d’honorer sa part d’engagement, dénonçait le ministre Saddi Soumaila, « le rythme de travail actuel de cette société est d’environ 50 mètres de revêtement par jour au lieu de 500 mètres, conformément à son engagement ». Pour faire avancer le chantier, le ministre avait exigé du Groupement d’entreprises OK/SACBA-TP « un taux d’avancement d’au moins 10% par mois », tout en avertissant que « des dispositions seront prises pour les y contraindre, y compris la résiliation du contrat ». Ces propos du ministre Saddi Soumaila ont été rapportés par le site nigérien d’informations www.tamtaminfo.com dans sa publication du 25 août 2012. Malgré ces menaces, les travaux n’ont pas avancé. Pire, le chantier s’est même arrêté depuis 2015.

« le rythme de travail actuel de cette société est d’environ 50 mètres de revêtement par jour au lieu de 500 mètres, conformément à son engagement »

En février 2019, lorsque nous nous sommes rendus à Gaya, le chantier était toujours à l’arrêt. Sur le tronçon, du PK0 (l’entrée du village de Bella, jusqu’à Gaya), l’on aperçoit que les matériels hors d’usage, abandonnés sur place par le Groupement d’entreprises OK/SACBA-TP. Des engins que l’on voit aussi aux abords de la route. .

Même au niveau de deux anciennes bases de l’entreprise que nous avions visitées le 16 février 2019 au village de Malgorou, à une trentaine de kilomètres de Gaya, l’essentiel du matériel roulant laissé par OK/SACBA-TP est hors d’usage. L’endroit ressemble à un garage abandonné. Aucun responsable de l’entreprise n’est présent. La seule présence remarquée est celle des gardiens des lieux. « Les chefs sont à Niamey. Ils ont leurs bureaux là-bas », nous renseigne un des gardiens.  

Concernant la chaussée, disons les 66,66km sur les 73,38km, réalisés par l’entreprise avant l’arrêt des travaux, elle-même commence à se dégrader. À divers endroits, des trous se sont déjà formés sur cette route, non encore achevée.

Une expertise faite en 2018 sur ce tronçon par les services compétents du ministère de l’Equipement a relevé « un niveau de dégradation de l’ouvrage à plusieurs niveaux », a confirmé M. Dan Tani Kabirou.


Arrêt des travaux

Interroger sur les raisons qui expliquent l’arrêt du chantier en 2015, alors qu’il devait être réceptionné depuis 2013, le Coordonnateur du projet, M. Dan Tani Kabirou répond : « les raisons sont d’abord liées aux difficultés financières auxquelles l’entreprise s’était confrontée. Ensuite, elle n’a pas pu asseoir une bonne gestion du chantier ».

A titre illustratif, explique-t-il, « l’entreprise a posé à certains endroits de la chaussée, des couches de base en grave bitume de 15 à 17 cm d'épaisseur. Or, la norme exigée par le Dossier d’Appel d’offres (DAO) est de 12 cm. Ce qui a engendré à l’entreprise des dépenses supplémentaires dans l’exécution du chantier. Il s’agit là d’une mauvaise gestion du chantier ». 

Une autre raison du blocage, a poursuivi M. Dan Tani Kabirou, « c’est le retard dans le paiement des décomptes de la part de l’Etat ». Toutefois, a-t-il relevé, « ce n’est pas une raison fondamentale parce que l’entreprise est censée avoir une banque qui devait l’accompagner dans ce genre de situation », soutient-il.

Sur cette question, Madame Ouédrago Alizeta, cheffe de file du Groupement d’entreprises OK/SACBA-TP n’a fait aucun commentaire et ce, malgré notre insistance (appels téléphoniques et deux déplacements à son bureau de Niamey). Une question qu’elle a toujours esquivée, préférant parler de la reprise du chantier, encore confiée au même Groupement d’entreprises OK/SACBA-TP. « Je te demande d’oublier tout cela et de considérer que les travaux sur ce chantier ont repris. Nos équipes sont déjà sur le terrain. Et dites-vous que dans un bref délai, le Niger aura une belle route qui n’a jamais été construite nulle part dans le pays », nous lançait Mme Ouédraogo lorsque nous l'avons rencontrée le 30 janvier 2019 à son bureau. Alors, que s’est-il passé ? Pourquoi demande-t-elle d’oublier ? Que veut-elle cacher ?  Refuse-t-elle d’en parler par crainte de compromettre le nouveau contrat que son entreprise a obtenu pour la relance du chantier ?

Mais en réaction aux propos du ministre de l’Equipement, Saddi Soumaila, rapportés plus haut, et qui faisaient état des « décaissements par l’Etat, de 94% des fonds réclamés par l’entreprise », Madame Ouédraogo Alizeta a rétorqué avec sourire, lorsque nous l’avions rencontré le 30 janvier 2019 à son bureau de Niamey : « Non ! Si l’Etat du Niger avait honoré tous ses engagements, pourquoi l’entreprise va-t-elle arrêter les travaux pendant 4 ans ? »

Démarré avec atermoiements

D’un coût global de 25 milliards 210 millions FCFA, le projet de réhabilitation de la route Bella II-Gaya-Frontière du Bénin est financé par le gouvernement nigérien et la Banque Ouest Africaine de développement (BOAD). Cette dernière y contribue à travers un prêt de 8 milliards FCFA accordé à l’Etat du Niger. « Après l’attribution du marché et la signature du contrat avec l’entreprise chargée de son exécution, des mois se sont écoulés avant qu’elle ne se déploie physiquement sur le terrain », nous a confié une source du ministère de l’Equipement ayant requis l’anonymat par crainte de représailles.  

« Si l’Etat du Niger avait honoré tous ses engagements, pourquoi l’entreprise va-t-elle arrêter les travaux pendant 4 ans ? »

Des difficultés au démarrage que le ministre de l’Equipement, Saddi Soumaila évoquait en 2012 en ces termes : « ce contrat a rencontré beaucoup de difficultés. Physiquement, il était sensé débuter en avril 2011, mais n'a pu réellement commencer qu'en novembre 2011 », déclarait le ministre dans des propos rapportés par le site www.niger-infos.com (Juin 2012).

Toujours selon la source anonyme, la BOAD qui participe au financement de ce projet aurait également « traîné pendant 6 mois avant de donner sa non-objection à ce marché attribué au Groupement d’entreprises OK/SACBA-TP. L’Etat du Niger aurait également mis du temps avant de verser les premiers décomptes à l’entreprise ».

Nous nous rendons donc le 31 janvier 2019 à la Représentation de la BOAD à Noiamey afin d’avoir la version de l’organisation. C’est de la guérite que nous communiquerons via l’interphone à une Dame qui promit de nous rappeler. Ce qu’elle fit deux heures plus tard pour apprendre que « le représentant est désolé., mais ne pourra pas s’entretenir avec nous sur ce sujet ». « La BOAD n’est pas habilitée à donner des interviews », nous dira-t-elle.

A la cellule BOAD au ministère du Plan, le responsable, M. Nassirou Maman a expliqué que « généralement, ce type de retard est dû au fait qu’au niveau de certains ministères, les services concernés envoient directement le dossier à la Représentation de la BOAD, alors que la procédure voudrait que le dossier soit d’abord transmis à la cellule BOAD du ministère du Plan qui l’envoi à son tour à la Représentation. Le plus souvent, elle répond en 2 semaines ».

Timide reprise du chantier

Pour la reprise du chantier, l’Etat du Niger a contracté un prêt supplémentaire de 15 milliards FCFA auprès de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD).  L’accord a été signé le 8 mai 2018 à Niamey entre la République du Niger et la BOAD. Il s’agit d’un « financement additionnel destiné à la finalisation du projet de réhabilitation de la route Bella-Gaya-Frontière du Bénin », a indiqué la ministre nigérienne du Plan, Madame Kané Aichatou, à l’issue de la signature dudit accord.

Le même Groupement d’entreprises OK/SACBA-TP a été reconduit pour l’exécution des travaux. « Cette option a été décidée par l’Etat pour éviter tout contentieux avec l’entreprise », a expliqué M. Dan Tani Kabirou. Toutefois, devait-il préciser, « l’Etat a demandé à l’entreprise de renforcer ses capacités en faisant appel à un sous-traitant, capable de l’accompagner dans la finition du chantier ».

Notre séjour à Gaya les 17, 18 et 19 février 2019 ne nous a pas permis de constater une reprise des travaux sur le tronçon Bella II-Gaya-Frontière du Bénin. Contrairement aux dires du ministère de l’Equipement et de la cheffe de file du Groupement d’entreprises OK/SACBA-TP, madame Ouédraogo Alizeta sur la reprise de ce chantier, aucune activité sur le tronçon ne le démontre.

« La seule présence que nous avons remarqué ces derniers temps à Gaya, c’est celle d’un groupe de Chinois. Ils prennent des mesures un peu partout sur cette route », témoigne M. Zakou Salifou, secrétaire général adjoint du Syndicat national des conducteurs routiers du Niger, Section de Gaya.

« Ces Chinois sont des sous-traitants recrutés par le Groupement d’entreprises OK/SACBA-TP. C’est l’Etat qui lui a suggéré de recruter une société capable de l’aider à finir les travaux», atteste M. Dan Tani Kabirou, précisant qu’au stade actuel, « la société chinoise et le Groupement d’entreprises OK/SACBA-TP sont en phase préparatoire pour la relance du chantier qui doit finir dans un délai de 6 mois à compter du mois de février 2019».