Anecdote. «Dans les années 2005, des producteurs agricoles sénégalais, burkinabè et maliens rendent visite à des homologues thaïlandais pour voir comment ils cultivent le riz. A la fin de leurs échanges, ils sont reçus par le ministre du Commerce auquel un producteur burkinabè demande : il parait que vous ne mangez pas le riz brisé. Le ministre lui répond : effectivement, c’est pour nos buffles, nos oies et pour d’autres animaux. On le transforme au besoin en bière pour le vendre aux Chinois. Le Burkinabè : mais pourquoi vous nous le vendez pas alors ? Réplique de l’officiel thaïlandais : mais pourquoi vous nous l’achetez ? »

Ces propos sont rapportés par Mamadou Mignane Diouf, président du Forum social sénégalais (Fss) et membre éminent de la société civile africaine et du mouvement altermondialiste. Il en veut à ceux qu’il appelle les «généraux des importations» pour la «très mauvaise qualité de riz» qu’ils vendent aux Sénégalais. Dans son viseur, le riz dit brisé, variété très largement consommé par les populations et dont il conteste la qualité. «Les peuples sérieux qui se nourrissent de riz mangent le riz entier car c’est dans cette entièreté que se trouve ses valeurs nutritives. Dans les pays d’Asie, les brisures de riz sont destinées aux animaux, pas à l’alimentation des personnes humaines», s’insurge l’acteur de développement. C’est cette même qualité de riz que le président Abdoulaye Wade se faisait fort de vendre à 80 francs Cfa le kilo. «Il avait parfaitement raison, souligne Mignane Diouf, à condition qu’il l’eût bien voulu…» 

Faux débat, semble dire le directeur du commerce intérieur sénégalais qui explique le processus qui permet d’arriver au riz incriminé. «Le riz brisé et le riz entier proviennent du même produit d’origine. C’est le traitement en usine du riz blanc qui donne une brisure et un riz entier. Les brisures sont des granulés très petits (…) Par la force des choses, les populations se sont habituées au riz brisé car le riz entier a toujours été plus cher», indique Ousmane Mbaye. Il se pose «un vrai problème de pouvoir d’achat» avec le riz parfumé de luxe dont le prix est inaccessible à la majorité des populations, ajoute-t-il. «Le fait est qu’il y a des gens qui, même si vous leur donnez gratuitement le riz entier, ils préféreront préparer et manger le riz brisé.» D’autre part, poursuit le directeur du commerce intérieur, «lorsqu’un producteur dispose de 100 tonnes de riz brisé et 100 tonnes de riz entier, il vend plus vite les 100 tonnes de brisé. C’est une question de demande.»

«Le riz brisé importé est constitué de déchets de transformation avec un temps de stockage qui dépasse les délais»

Dans cette controverse, une voix autorisée a livré un diagnostic sans appel. En effet, tranche le Dr El Hadj Traoré, directeur scientifique de l’Institut sénégalais de recherches agricole (Isra), «le riz brisé importé est un déchet» qui devrait être interdit à la consommation. En plus de sa mauvaise qualité, sa durée de stockage au niveau des pays producteurs lui enlève la plupart de ses propriétés chimiques et organiques originelles. Dans le même sens, le Dr Omar Ndaw Faye, chargé de recherches en sélection variétale riz à l’Isra de Saint-Louis, est tout autant catégorique. «Le riz brisé importé est constitué de déchets de transformation avec un temps de stockage qui dépasse les délais», écrit-il dans la revue «La Lettre de l’Isra» datant de mai 2017. «Ce riz perd beaucoup de qualités nutritionnelles et en plus, avec les produits chimiques ajoutés lors du stockage, il devient dangereux pour la santé. (…) Pour une alimentation de base saine, consommons le riz local et ne détruisons pas sa qualité. Préférons le grain entier au brisé pour sauvegarder toutes les qualités nutritives.»

Cependant, le directeur du commerce intérieur, outre sa répartie sur la qualité du riz brisé importé, apporte un son de cloche différent sur la nature des quantités stockées. «Les importations de riz vieux de 3 ou 4 ans, ça existait car il y a des pays qui constituent des stocks de sécurité renouvelés tous les 2 ou 3 ans», concède-t-il. «Mais depuis 5 ans environ, la demande est tellement forte qu’il n’y a plus de stocks à garder.»

Les chercheurs de l’Institut sénégalais de recherche agricole sont-ils neutres lorsqu’ils émettent des avis aussi défavorables contre le riz brisé importé, s’interroge une source anonyme ? «La tendance aujourd’hui chez beaucoup d’acteurs de la filière est de porter le discrédit sur le riz importé pour favoriser une plus forte émergence du riz local dans le cadre de la politique d’autosuffisance en riz», avance-t-il. Il suggère que des études scientifiques plus poussées et, surtout, «indépendantes», soient réalisées pour confirmer ou infirmer les thèses négatives qui s’abattent sur la denrée préférée des consommateurs sénégalais.