La tyrannie du riz importé au Sénégal, menacée par une brouillonne montée en puissance de la production locale, est une réalité incontestable, surtout lorsqu’elle est exprimée à travers des chiffres officiels. Selon des documents de la Douane sénégalaise en notre possession, 2,118 millions de tonnes de riz sont entrées au Port de Dakar entre le 1er janvier 2017 et le 31 août 2018. Ces achats ont coûté la somme de 444 milliards 525 millions 649 mille 497 francs CFA. Les droits et taxes dont les importateurs se sont acquittés ont été de 29 milliards 608 millions 416 mille 87 francs CFA.

Le riz importé durant la période indiquée provient de grands pays producteurs de la céréale comme l’Inde, le Brésil, le Pakistan, la Thaïlande, la Chine, l’Argentine, les Etats-Unis, la Malaisie, l’Uruguay, le Cambodge… mais aussi de destinations improbables comme Antigua-Barbuda, la Belgique, les Emirats Arabes Unis, la Suède, le Myanmar, la Slovénie, etc.

«Si le riz est exempté de TVA, c’est une forme de subvention qui est ainsi accordée aux importateurs»

Selon le directeur du commerce intérieur, Ousmane Mbaye, aucune subvention n’est directement allouée par l’Etat du Sénégal aux importateurs de riz. Les seules charges imposées à la filière sont des taxes de 10% à payer à la Douane et des prélèvements globaux de 2,9%, soit 12,9% en tout. Même la fameuse taxe sur la valeur ajoutée (TVA), impôt indirect que les services de l’Etat sont chargés de récolter a posteriori auprès des commerçants, ne frappe pas le riz importé. «Si le riz est exempté de TVA, c’est une forme de subvention qui est ainsi accordée aux importateurs», souligne le directeur du commerce intérieur. «Si cette Tva était appliquée comme elle l’est à d’autres denrées, le riz aurait coûté 18% plus cher que son prix actuel toutes choses étant égales par ailleurs», suivant les variétés vendues sur le marché. Ainsi, le kilogramme de riz brisé ordinaire (260 francs Cfa) aurait été relevé de 46 francs ; le riz brisé parfumé ordinaire (400 francs Cfa), de 72 francs Cfa ; le riz parfumé de luxe (450 francs Cfa), de 81 francs Cfa ; et le riz local entier et brisé (300 francs Cfa), de 54 francs Cfa (prix officiels au 19 juin 2018).

Sur la base des informations douanières en notre possession, en particulier de la valeur marchande de 444,525 milliards des quantités de riz importées entre janvier 2017 et août 2018, le cadeau financier offert par l’Etat du Sénégal aux importateurs de riz peut être évalué à environ 80 milliards de francs Cfa si on prend en compte une TVA à 18%. « L’opérateur qui investit son argent n’est pas un bon Samaritain. S’il ne s’en sort pas, il va faire autre chose, et le consommateur n’aura plus de riz », souligne le directeur du commerce intérieur. «Il est impératif de garantir la rentabilité de l’activité (des importateurs et autres commerçants de riz) en la rendant pérenne par une politique d’équilibre dans l’intérêt de toutes les parties.»

 

En réalité, la non application de la Tva sur le riz découle d’un choix politique communautaire au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Il s’agit de l’alinéa 3 de l’article 21 de la Directive n°02/98/CM/UEMOA du 22 décembre 1998 (modifiée en mars 2009) consacré à l’harmonisation des législations des Etats membres en matière de TVA. «Sont exonérées de la Tva : (…) les livraisons de produits alimentaires non transformés et de première nécessité conformément à la liste objet de l’annexe à la présente Directive dont elle fait partie intégrante.»

Dans ladite annexe, le riz est dans la première des huit catégories de produits classifiés par l’Uemoa, avec le maïs, le mil, le millet, le sorgho, le fonio, le blé. Mais il y a une exception de taille : la Tva ne concerne pas le « riz de luxe ».

La non application de la Tva sur le riz découle d’un choix politique communautaire au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa)

Principal denrée de consommation des Sénégalais, le riz ne peut laisser les autorités politiques indifférentes. Sa gestion est donc l’objet d’une attention permanente. «A dire vrai, il n’y a pas de problème autour du riz. C’est un marché que nous surveillons au plan macro-économique, au niveau des stocks, par des anticipations sur les marchés extérieurs », explique le directeur du commerce intérieur. Cette surveillance concerne deux pôles qui s’interconnectent: l’approvisionnement correct et continu du marché, et la stabilité des prix au consommateur. Le riz vu sous cet angle, l’objectif des gouvernements qui se succèdent ne varie pas: prévenir des émeutes sociales liées au produit manquant et/où à la volatilité des prix afin d’éviter les spéculations et les ruptures de stocks artificielles.

Du règne des «Seigneurs» aux «généraux» discrets de la filière

C’est à Kaolack en 1972, en plein bassin arachidier sénégalais, qu’il fait ses premiers pas dans le business de l’agroalimentaire, après avoir abandonné les études en rase campagne. Improvisé gérant d’un petit commerce appartenant à un parent momentanément absent, il touche ses premiers salaires puis « monte » vers la capitale, des idées plein la tête. Près d’un demi-siècle plus tard, il est encore sur la place après avoir fait le « tour du monde » de la filière riz. Moustapha Tall, sans doute l’un des deux plus grands importateurs de riz que le Sénégal ait connus ces vingt dernières années, semble avoir perdu ses illusions. Il est désormais en retrait de la filière, désabusé. «Je ne peux continuer à vendre à perte avec tous les risques que je prends. Je ne le ferai plus jamais. L’Etat sous Wade m’a combattu et m’a spolié de mes biens. Je n’ai plus le cœur au riz, jusqu’à nouvel ordre…», nous confie-t-il dans ses bureaux nichés au cœur de la très grouillante rue Raffenel à Dakar.

Bocar Samba Dièye est l’autre (ex) icône du riz importé sénégalais. Entre 1999, date de son entrée dans la filière, et 2008, cet homme qui garde avec lui une part de mystère indique avoir fait accoster au port de Dakar plus d’une centaine de bateaux remplis de la denrée favorite des Sénégalais. Mais ses contentieux et déboires financiers avec des banques de la place dont la CBAO, une filiale de la marocaine Attijariwafa Bank, ont précipité sa descente aux enfers et son retrait de la filière. Au moins trois de ses biens immobiliers ont été saisis et vendus par ses poursuivants sur autorisation de la justice. L’absence de conseillers juridiques et financiers au chevet de l’empire agro-alimentaire qu’il voulait construire lui a été fatale, explique un bon connaisseur du milieu rencontré à cet effet.

«Je ne peux continuer à vendre à perte avec tous les risques que je prends»

Moustapha Tall et Bocar Samba Dièye apparaissent comme les victimes d’une filière qu’ils ont pourtant animée durant plusieurs années. «Le secteur du riz est problématique. C’est quand tu observes une pause pour procéder à l’évaluation de tes activités que tu te rends compte de tout ce que tu as perdu», souligne le premier nommé. «Qui peut vraiment contrôler une chaîne d’approvisionnement dans laquelle les personnels volent, les banques braquent et dépouillent, les intermédiaires trafiquent, les livreurs dissimulent», s’interroge-t-il, dépité et, surtout, très remonté contre les banques. «Un beau jour, elles peuvent t’exiger un remboursement immédiat en cessant brutalement les lignes de crédit, s’indigne-t-il. En un tour de main, elles sont capables de rendre ton compte débiteur. Puis elles volent ton argent et te poussent au contentieux, leur terrain de jeu favori…» Mais le renoncement définitif n’est pas encore à l’ordre du jour. «Si je vois une vraie opportunité, ajoute Tall, je la saisis. Sinon je reste en attente. Le riz est trop lourd car c’est des milliards de francs Cfa qui sont en jeu à chaque opération.»

Importateurs discrets

Ousmane Mbaye, directeur du commerce intérieur (DCI), confirme la spécificité du métier d’importateur de riz. «Ces deux commerçants, principaux leaders du secteur hier seulement, ont pris du recul par rapport à ce marché qui représente un niveau de risque très élevé. Des gens y ont perdu beaucoup d’argent.»

Les sociétés agréées pour l’importation de riz sont une dizaine. Entre autres: la Sénégalaise de commerce (Sencom), Voest Alpine Inter Trading, Ruise Dakar, Tiger Denrées Sénégal (TDS), la Compagnie d’investissements céréaliers (CIC Sénégal), ainsi que le négociant mondial de matières premières et produits agricoles, le français Louis Dreyfus Company (LDC).

Aujourd’hui, la Sénégalaise de commerce (SENCOM), représentante exclusive de la marque de riz de luxe dite «Umbrella», revendique 80% du marché local du riz parfumé et 5% du volume global du marché national, selon son responsable marketing et commercial, Moukhtar Kane. Créée suite à la liquidation de la Caisse de stabilisation et de péréquation des prix (CPSP) en 1998, Sencom réexporte une partie de ses importations dans la sous-région, notamment au Mali.

Tiger Denrées Sénégal (TDS) est aussi une figure historique de la filière riz. Son patron, Ibrahima Diop, est le beau-fils de l’ancien président Abdou Diouf dont il a épousé une des filles. Son père, le défunt Cheikh Tidiane Diop, est le propriétaire de l’hôtel «La Croix du Sud», une célèbre enseigne 4 étoiles en réfection située sur l’avenue Hassan II et cédée en gérance-location au brand «Golden Tulip».

Une libéralisation à problèmes

«Ce secteur vital de l’économie et de la société sénégalaises mérite d’être organisé aussi bien que celui de la téléphonie.» Importateur revenu de ses illusions, Moustapha Tall ne décolère pas contre l’Etat sénégalais coupable, selon lui, d’avoir quasiment organisé le sabotage d’une filière subitement ouverte à tous les vents. En fait, la libéralisation intégrale des importations de riz est survenue en 1995, «en cachette». A cette époque, le Sénégal est sous surveillance sévère des institutions financières internationales (Banque mondiale et Fonds monétaire international) avec le programme de mise en œuvre de l’ajustement structurel dont l’un des volets est le désengagement de l’Etat de certains secteurs.

Selon nos investigations, en conviant les opérateurs économiques locaux à une rencontre au Méridien Président, c’est l’Agence américaine pour le développement international (Usaid) qui leur brandit sur place le décret du président de la République (ndlr : Abdou Diouf) qui officialise la libéralisation. La surprise est totale pour les commerçants, se souvient l’un d’eux. «Il n’y a eu aucune préparation, ni information ; la mesure est tombée comme ça», se souvient un acteur de la filière sous anonymat. A visage découvert, Moustapha Tall, lui, met les pieds dans le plat. «C’est la pression des bailleurs qui a imposé cette libéralisation. Vu la brutalité et la précipitation dans laquelle cela s’est fait, c’est comme si les autorités voulaient nous faire passer pour des incapables auprès de ses partenaires. Ce fut une mesure prise à contre cœur qui a été ensuite un cadeau empoisonné.» La fameuse Caisse de péréquation et de stabilisation des prix (CPSP), l’organisme public qui était l’unique attributaire des importations de la denrée, va perdre peu à peu sa toute puissance avec l’entrée de nouveaux acteurs.

«C’est la pression des bailleurs qui a imposé cette libéralisation»

La libéralisation découle de la loi 94-63 du 22 août 1994 qui organise «la concurrence» et «le contentieux économique» dans la filière riz. Elle définit les dispositions qui encadrent «la libre concurrence, la liberté des prix et les obligations mises à la charge des producteurs, commerçants prestataires de services et tous autres intermédiaires et tend à prévenir toutes pratiques anticoncurrentielles, à assurer la loyauté et la régularité des transactions et notamment la transparence des prix, la lutte contre les pratiques restrictives et la hausse des prix…» L’abus de position dominante par une ou plusieurs entités commerciales y est également interdit, de même que les variations artificielles de prix.

Conséquence immédiate du sabotage dénoncé par nombre d’acteurs: de plus en plus de bateaux accostent au port de Dakar avec leurs cargaisons, en provenance de partout et de nulle part. «Le riz est alors en sur quantités sur le marché, inondant tous les lieux de vente», rappelle un opérateur économique de l’époque. L’Etat, lui, se frotte les mains avec les rentrées d’argent induites par la fiscalité et les autres taxes auxquelles est assujettie la foule des nouveaux importateurs. «Avant, il y avait une liste de quotataires autorisés à faire de l’importation de riz, et eux seuls. Chaque importateur avait un tonnage fixe à mettre sur le marché et qu’il ne devait pas dépasser. Et les arrivées des bateaux étaient bien organisées à des échéances précises afin de ne pas saturer le marché», souligne l’un des premiers acteurs de la filière. «Mais l’anarchie est venue prendre le pouvoir.» Dans un «Rapport d’analyse de marché» produit en 2008, le Programme alimentaire mondial (Pam) alertait déjà sur les risques d’une «chaîne de distribution de riz (…) relativement dominée par le lien privilégié existant entre le détaillant et le demi-grossiste.» Une situation qui installe l’opacité en «ce qu’elle fausse les règles du jeu» avec «des pratiques collusoires» qui ont des répercussions sur toute la filière.

Concurrence rude

Vingt ans après, Le roi-riz est plus que jamais au centre des préoccupations. Des acteurs historiques de la filière ont pris du recul pour ne pas dire qu’ils ont choisi de passer à autre chose. Bocar Samba Dièye et Moustapha Tall, par exemple. D’autres acteurs se sont mieux positionnés en prenant l’espace ainsi libéré. Selon le directeur du commerce intérieur, tous les importateurs de riz sont aujourd’hui des personnes morales. «Elles sont une dizaine, pas plus, Elles font des volumes importants et sont régulières dans l’activité», note Ousmane Mbaye. La concurrence est rude. «Il faut dire que ces derniers mois, les importateurs perdent beaucoup d’argent (car) le marché du riz est caractérisé par une abondance de stocks qui oblige certains à vendre et souvent à perte, en plus des pressions bancaires», indique-t-il. Pour Moukhtar Kane, directeur marketing et commercial de la Sénégalaise de commerce (Sencom), la situation est pire. «Il y a beaucoup d’acteurs qui ne sont pas quotataires mais qui importent comme ils veulent, presque à leur guise. Et ils ne s’en cachent même pas devant les autorités compétentes qui laissent faire

«Les importateurs locaux ne sont soutenus ni par l’Etat ni par les banques locales, au moment où les multinationales qui travaillent ici sont, elles, aidées par les banques de leur pays à travers des Lettres de crédit, dénonce Moustapha Tall. Elles importent, stockent le riz dans leurs entrepôts et attendent le bon moment pour écouler sur le marché.» 

La tension sur le riz parfumé survenu en novembre dernier, marquée par des hausses brutales de prix, est venue rappeler le caractère fragile des équilibres qui soutiennent encore la filière.