Depuis le début de la crise sécuritaire du Mali en 2012, on assiste à une explosion du trafic de drogue au Mali, pays du Sahel frappé de plein fouet par le terrorisme. L’une des grandes conséquences : l’Etat du Mali a perdu le contrôle de la plus grande partie de ce territoire devenue un no man’s land, dans lequel des terroristes et bandits armés mènent des activités criminelles. Un terreau fertile au trafic de drogue.

Le Rapport Afrique N°267 de l’International Crisis Groupe (ICG) rendu public le 13 décembre 2018  n’en dit pas moins: « L’incapacité de l’Etat malien à contrôler cette zone a rendu le narcotrafic particulièrement concurrentiel, tandis que la circulation d’armes de guerre, liée aux rébellions des deux dernières décennies, a contribué à sa militarisation. Les rivalités entre trafiquants alimentent les tensions politiques et communautaires dans la région. Le trafic est à la fois une source de financement des groupes armés de toutes natures et une cause d’affrontements. »

Bien avant son occupation par la coalition de mouvements terroristes en 2012, la partie nord du Mali était considérée déjà comme le point de départ des routes du Sahel pour l’acheminement de la drogue vers l’Europe et l’Asie. La confirmation en a été donnée par ce que la presse a surnommé en son temps « L’Affaire Air cocaïne » pour désigner  l’épave de ce Boeing utilisé pour transporter (novembre 2009) jusqu’à la commune de Tarkint (dans la région de Gao) onze tonnes de cocaïne disséminées ensuite à travers le vaste espace Sahélo-Saharien, après transbordement dans de petits avions et des camions.

Selon l’Office des nations unies contre la drogue et le crime organisé (Onudc) : « Depuis 2006, 20 à 40 tonnes de cocaïne par an transitent par la région en direction de l’Europe. Avec 20 tonnes évaluées à 1 milliard de dollars, cela excède le PIB de certains pays ouest-africains ».

Mais jusqu’à présent, on évoquait cet aspect de transit de la drogue au Mali, banalisant le trafic local. Alors que, même si les quantités de drogue saisies sont relativisées par rapport à l’ampleur du trafic très souvent dénoncé, les statistiques officielles publiées sonnent l’alerte : « Près de 26 tonnes de cannabis, 42 kg de méthamphétamine, 13 kg d’héroïne, 9 kg de cocaïne… », selon l’Office Central des Stupéfiants du Mali (OCS) chargé de la coordination de la lutte contre la drogue au Mali.

En ce qui concerne le tramadol, les statistiques de l’OCS révèlent que d’importantes quantités ont été saisies les quatre dernières années : 77 paquets et 54140 gélules en 2014 ; 67 paquets et 432 plaquettes en 2015 ; 15 cartons, 30 paquets et 298 plaquettes en 2016; 22 cartons, 206 paquets, 414 plaquettes, 25 616 comprimés en 2017 et  plus de 270 000 comprimés en 2018.

Pourtant, dans le nord du Mali, les saisies sont rares. Depuis 2012, aucune saisie majeure de drogue n’a eu lieu dans cette partie du pays, si ce ne sont quelques saisies de tramadol, en partie destiné à la consommation locale. La preuve, selon les statistiques de saisie de drogue en 2018 recueillies auprès de l’Office central des stupéfiants (OCS), 270 000 comprimés de tramadol ont été saisies dont 1200 par l’antenne de Tombouctou.

Pour en savoir davantage sur l’ampleur du trafic et de la consommation de tramadol dans une des localités du nord du Mali, nous avons séjourné dans la ville de Tombouctou, située à plus de 1000 km de Bamako, la capitale.

Le tramadol, dont le principe actif est le tramadolhydro chlorhydrique, est un agent analgésique destiné à soulager la douleur dans les états de peine modérés ou sévères.  L'unité de dosage la plus connue est le comprimé de 50 mg.

 

La provenance

Des informations recueillies auprès de l’antenne de l’OCS, il ressort que la majeure partie du tramadol se trouvant sur le marché noir à Tombouctou provient de Bamako et de pays voisins du Mali. Toujours selon le chef d’antenne de l’OCS, le capitaine Moussa Koné, le tramadol illicite arrive à Tombouctou par voie terrestre depuis Bamako, certes, mais aussi ou par voie fluviale à bord des pinasses.

B.D., un ancien guide touristique converti en convoyeur de fret entre Mopti et Tombouctou, est plus précis sur la provenance du tramadol qui alimente un marché illicite à Tombouctou. Il sait de quoi il parle puisqu’il reconnaît avoir vendu de la drogue lorsqu’il était en plein dans son métier de guide. C’est à la demande de touristes qu’il était devenu un intermédiaire pour l’acquisition de cannabis destiné à leur consommation. Poussé par l’appât du gain, avoue-t-il, il était devenu revendeur en diversifiant aussi son offre pour augmenter ses revenus. Est-il sorti de ce business ? rien n’est moins sûr car il a hésité avant de répondre évasivement en ces termes : « Je le faisais avec les touristes, mais ils ne viennent plus ».

En fin connaisseur, B.D. révèle plusieurs circuits d’approvisionnement de Tombouctou en tramadol. Pour lui, cette localité est au cœur même du réseau qui s’étend du Niger au Burkina Faso avec de grosses quantités convoyées à travers des voies terrestres situées dans des zones sous contrôle de groupes armés qui sont en collusion avec les trafiquants. Ce tramadol frauduleusement importé ou détourné de son usage médical, est ensuite écoulé dans plusieurs pays de la bande sahélo-saharienne.

« C’est devenu une activité lucrative et les stocks sont visibles dans les magasins et l’on sait que s’y trouvent, dissimulées, des quantités importantes de tramadol »

Son compagnon, un chauffeur de camion, reconnaît consommer du tramadol depuis plusieurs années, depuis le temps qu’il conduisait une camionnette pour transporter des voyageurs de Douentza à Tombouctou. Il essayait, selon lui, de tromper les affres de ce voyage chaotique de 200 km de piste sablonneuse par l’usage de la drogue. Le cannabis au départ, ensuite de la drogue sous forme de comprimés dont principalement le tramadol.

Selon lui, une grande partie du tramadol vendu au marché noir à Tombouctou est produit au Nigeria puis transporté au Mali via le Ghana et Mopti avec les pinasses. A partir de cette ville, profitant de la situation de confusion causée par l’insécurité, les stocks sont disséminés à l’intérieur du territoire malien.

Pour en savoir davantage, nous nous sommes rendus à Dibida et Dabanani, deux endroits en plein Grand marché de Bamako et comme nous l’avait recommandé HK un pharmacien interrogé par nos soins sur la vente illicite de tramadol. « Il avait répondu que l’Etat doit prendre ses responsabilités pour démanteler les chaînes de distribution de médicaments en dehors des pharmacies. C’est devenu une activité lucrative car au Dabanani et au Dibida, les stocks sont visibles dans les magasins et l’on sait que s’y trouvent, dissimulées, des quantités importantes de tramadol ».

Nos investigations dans ces deux endroits révèlent une propension de l’activité de vente de médicaments comme on le ferait pour de vulgaires marchandises. Des pans entiers des marchés Dibida et Dabanani sont occupés par des entrepôts de commerçants grossistes qui alimentent non seulement des revendeurs à Bamako, mais aussi ceux des régions qui viennent s’y approvisionner. Une forte demande est enregistrée pour des revendeurs établis à Mopti et Gao, reconnaît-on au Grand-Marché de Bamako.

Après plusieurs tentatives, nous avons pu accrocher une dame venue s’approvisionner en médicaments. Elle affirme les revendre dans son quartier. A notre question : « Y a-t-il un bénéfice intéressant ? », elle répond : « Oui, surtout avec le tramadol très prisé par les jeunes ». Joignant l’acte à la parole, elle ouvre un gros sac pour nous montrer les plaquettes de gélules de tramadol.

Après avoir sympathisé avec un tenancier de kiosque à sandwich sur les lieux, celui-ci nous révèle une autre provenance du tramadol : la Guinée. « Puisque la frontière entre le Mali et la Guinée est poreuse, il y a des gens qui s’enrichissent avec l’importation frauduleuse de tramadol de la Guinée. Le produit entre par pirogue à n’importe quel endroit du fleuve pour emprunter ensuite des pistes rurales à travers le Wassoulou, terroir à cheval entre les deux pays, pour parvenir ensuite à Bamako. »  

« Moi-même je vends le tramadol que certains de mes clients préfèrent ingurgiter sur place avant de commander une tasse de café et les clients ont des préférences, selon que c’est le tramadol venu du Nigeria ou de la Guinée; car celui du Nigeria est plus prisé donc plus cher», dit-il de façon déconcertée, ignorant apparemment le crime qu’il est en train de commettre.

Pour le capitaine Moussa Koné, chef de l’antenne de l’OCS de Tombouctou, le Tramadol « est vendu à Tombouctou par des réseaux mafieux entretenus par des ressortissants de Tombouctou avec des connexions dans certains pays voisins comme le Niger». Ce pays est en train de devenir une plaque tournante du trafic de tramadol, au regard des grosses quantités qui y sont saisies ces derniers temps. En effet, on se rappelle qu’au mois de juin 2018, la douane nigérienne a démantelé un vaste réseau de trafiquants de tramadol qui opéraient entre la Libye, le Niger, le Mali et le Burkina Faso. Durant l’opération, il a été saisi plus de 300 mille comprimés de tramadol.  

Qui sont les consommateurs?

Les consommateurs se situent dans la tranche d’âge de 14 ans et plus, et la plupart a conscience des dangers. Mais la situation est telle que la consommation ne décourage pas les plus téméraires.

Ils sont pour la plupart, des chauffeurs, des apprentis-chauffeurs, des ouvriers, des élèves, des membres de groupes armés, nous explique M.H., élu communal dans la région de Tombouctou. En l’absence de données officielle, il ajoutera que  beaucoup de jeunes de moins de 30 ans, sur l’ensemble de la région, sont des consommateurs réguliers du tramadol. Cette tendance a été confirmée par le Pr Souleymane Coulibaly, psychiatre à l’hôpital du point G qui affirme que plus de 20% de patients consultés à son unité souffrent de dépendance à la drogue, notamment le Tramadol.

Ce jeune ouvrier, habitant du quartier Hamabangou, un peu plus de la vingtaine, consommateur régulier de tramadol, que nous allons désigner par l’initial M pour préserver l’anonymat requis, nous explique : « Chaque matin avant d’aller décharger les camions au marché, je passe m’approvisionner chez mon fournisseur. Je prends chaque matin deux comprimés de 120 mg. Mon fournisseur a une parfaite couverture. C’est un revendeur d’essence en bouteilles. On se connaît bien et le comprimé coûte 350 Fcfa… ».

Observé de loin, le revendeur de carburant en plein cœur de Hamabangou n’a rien de suspect et ressemble à un commerçant normal. Pourtant, il est l’un des plus grands distributeurs de tramadol à Tombouctou. Nous avons essayé de l’approcher par le biais du jeune ouvrier cité un peu plus haut, mais la méfiance est de rigueur dans ce genre d’activités. Ce qui fait qu’un non initié a du mal à intégrer ce milieu qui use de codes pour la communication entre trafiquants et consommateurs.

« Je prends chaque matin deux comprimés de 120 mg »

Ce jeune apprenti chauffeur que nous allons désigner par l’initial L, une connaissance de notre guide, affirme :« Je consomme le tramadol par nécessité car cela m’aide à affronter les longues distances, à changer de pneus rapidement et charger aussi vite sans ressentir la fatigue. Cela fait plus d’un an que j’en consomme car l’herbe (appellation de la marijuana ou le chanvre indien) ne me donne plus l’effet désiré ».

Nous avons rencontré nos deux autres sources par le biais de notre guide. Le rendez –vous était fixé dans l’après-midi au niveau du canal Kadhafi. Ils semblaient être dans un état normal et on a passé une heure à discuter…

Un réseau bien organisé

Le réseau de trafic du Tramadol est vaste, bien organisé et se ramifie tous les jours, nous expliquent le capitaine Moussa Koné, chef de l’antenne de l’OCS de Tombouctou et son adjoint, le commandant de police Tahibou Lamako. «Certains élèves mettent les cachets dans leurs sacs à dos et distribuent le produit à l’école», indiquent-ils.

Un officier du MOC (Mécanisme Opérationnel de Coordination) de Tombouctou, dont nous tairons le nom du fait qu’il a requis l’anonymat, nous explique que la plupart des groupes armés ont une mainmise sur le trafic du Tramadol et d’autres substances illicites, car c’est même l’une de leurs principales sources de revenus.

Un jeune lieutenant du MOC par ailleurs ressortissant de Tombouctou, ancien consommateur de chanvre indien et un agent de santé du nom Bouba A. Touré, nous expliquent que la quantité de tramadol consommée à Tombouctou, si importante soit-elle, n’est en rien comparable aux stocks qui y transitent par la ville. Tombouctou n’est pas la destination finale des cargaisons de tramadol, racontent-ils.

La ville est une plaque tournante du trafic international de stupéfiants. Certains trafiquants viennent de la commune de Ber, située à environ 53 km à l’Est de Tombouctou via l’Algérie, pour échanger certaines substances telles que la cocaïne et le haschich contre du Tramadol. On se rappelle qu’en décembre 2018, trois individus dont les liens avec des groupes terroristes ou des activités de trafic ont pu être prouvés, sont sanctionnés par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Il s’agit de Mohamed Ousmane Ag Mophamedoune  de la coalition pour le peuple de l'Azawad (CPA), accusé d'entretenir des liens avec le groupe terroriste pour la défense des musulmans dans la région de Tombouctou, de  Ahmoudou Ag Asriw du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (GATIA),  accusé de  trafic de drogue pour financer des attaques contre les forces maliennes et de  Mahamadou Ag Rhissa, homme d'affaires de Kidal, membre du Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad ( HCUA), impliqué lui dans le trafic de migrants et des activités de contrebande.

«Certains élèves mettent les cachets dans leurs sacs à dos et distribuent le produit à l’école»

La consommation du tramadol

La consommation du tramadol  comme tous les autres stupéfiants par les jeunes commence souvent par un complexe d’infériorité ou des mauvaises fréquentations, à en croire le  Pr Souleymane COULIBALY, psychiatre.

En plus de ces causes, le Chef d’antenne de l’OCS justifie le phénomène par l’accessibilité des produits.

Mohamed Garba, un ouvrier à Tombouctou, explique que ses collègues prennent le tramadol pour pouvoir travailler sans ressentir la fatigue et pour être au mieux de leur forme. Quant à Sidi Mohamed, un jeune du quartier Hamabangou de Tombouctou, il soutient que pour être plus performants sexuellement, certains jeunes prennent le Tramadol.

«Selon la dose prise, les effets recherchés pour la consommation récréative sont typiques des opiacés, c’est-à-dire que la consommation du tramadol peut avoir les mêmes effets que ceux des autres drogues en circulation», à en croire cette infirmière du nom de Fadimata Walett et ancienne gérante de la pharmacie Allama du camp de Kati (pharmacie pillée et brûlée en 2012, lors de l’éclatement de la crise).

Toujours selon elle, «la dépendance au tramadol présente un risque considérable sur la santé. Tout d’abord, la personne peut consommer 2 comprimés de 120 mg par jour, ensuite 4 et au fil du temps, il lui faut en consommer plus pour avoir l’effet désiré». Elle ajoutera que cela peut entraîner des convulsions et des sautes d’humeurs. La consommation simultanée du tramadol avec d'autres opiacés, y compris l’alcool, peut entraîner des problèmes psychiatriques.

La lutte contre le trafic

L’Office Central des Stupéfiants, créé selon le décret n°10-212/P.RM du 13 avril 2010, régularisé par l’ordonnance n°2013-012/P-RM du 2 septembre 2013, est l’organe de lutte contre le trafic de drogue au Mali et donc contre le trafic de Tramadol. C’est en tout cas ce que nous a confié M. Kanouté, chargé de communication à l’OCS. À l’en croire, l’OCS agit sur deux volets : la prévention et la répression: «L’OCS est chargée de mener un contrôle aigu sur la circulation de toutes les sortes de drogues y compris le tramadol. Il joue la fonction de police judiciaire. Cette présence s’étend davantage dans les coins reculés du Mali  aussi et surtout les quartiers périphériques de la capitale malienne», explique-t-il

Toujours selon M. Kanouté, les moyens de sa structure sont limités pour mettre fin à ce trafic. Le manque de collaboration des populations est aussi un handicap pour leur mission. Pour preuve, l’OCS de Tombouctou sur la seule année 2018, n’a procédé qu’à quatre arrestations liées au trafic de drogues dont deux au tramadol.  

Installé depuis peu à Tombouctou, l’antenne de l’OCS peine à faire bouger les choses à cause de l’insécurité. Selon le capitaine Moussa Koné, la population a peur de collaborer avec l’OCS par crainte de représailles des trafiquants qui sont très dangereux. Du coup, il est très difficile d’appréhender les acteurs impliqués dans ce trafic, conclut-il.                                                                                                                                                          

Des saisies record de Tramadol au Mali  

Plusieurs saisies témoignent de l’importance de la circulation du Tramadol au Mali ces dernières années. En 2017, selon le rapport de synthèse de l’Office Central de lutte contre les stupéfiants, son antenne de Kayes, première région administrative du Mali, a procédé à la saisie de 200 000 comprimés de Tramadol avec près d’une cinquantaine d’interpellations opérées.

Mais aucune donnée ne permet de déterminer le nombre de comprimés qui entrent et qui sortent de la région de Tombouctou…

Prix du Tramadol à Tombouctou

Malgré son prix exorbitant par rapport à la région de Kayes, car vendu à 350 Fcfa l’unité contre 200 Fcfa, la plaquette du Tramadol hydrocloride 200 mg est vendue entre 3000 et 5000 FCFA la plaquette de 10 comprimés chez les vendeurs ambulants.

Malgré tout, le tramadol est devenu une substance très utilisée chez la jeunesse de nos jours. Au Mali, plus précisément dans la région Tombouctou.