Effets économiques de la Covid-19 au Burkina : Quand les prix des produits alimentaires prennent l’ascenseur

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La pandémie du coronavirus n’est pas seulement un problème de santé publique mondiale, c’est aussi un désastre économique et social qui a entraîné des conséquences considérables pour les Etats, les entreprises et les ménages. Au Burkina Faso par exemple, quelques mois seulement après le premier cas détecté le 9 mars 2020, les prix des produits alimentaires ont connu  ainsi une hausse depuis le second semestre de 2020. Les organisations de la société civile agissant dans la défense des consommateurs sont de plus en plus impatientes et appellent le gouvernement à trouver des solutions rapides « pour soulager les populations ». 

Ce mercredi 3 mars 2021, l’ambiance est plutôt tendue dans une boutique à la  ZAD (Zone d’activités diverses) à Ouagadougou. Entre le client et le boutiquier, il y a une incompréhension. Le premier, estimant le prix du sac de riz prohibitif, proteste. Le second se dit étonné de la réaction du chaland parce que depuis plusieurs mois, c’est à ce prix qu’il vend son produit. Et les clients semblent maintenant habitués, sauf manifestement celui-là. « Vous savez qu’avec la maladie, les frontières sont fermées. Le riz même est en manque au Burkina Faso », argumente  le commerçant pour sa défense. 

Les incidents de cette nature sont devenus… monnaie courante dans la capitale burkinabè et dans d’autres parties du pays. Les  consommateurs s’insurgent contre la flambée exponentielle des prix des produits alimentaires. Mamoudou Sawadogo gère un kiosque à Zogona, un quartier de Ouagadougou. Il propose principalement du riz et du haricot à ses clients, pour l’essentiel des étudiants de l’Université Joseph Ki-Zerbo dont le campus est juste à côté. Depuis l’augmentation des prix des denrées alimentaires, « j’ai dû revoir à la baisse le nombre de plats que je propose aux acheteurs. Ce sont pour la plupart des étudiants et des acteurs du secteur informel qui mangent ici. Je ne peux pas dire que parce qu’il y a une augmentation des prix des produits, je vais augmenter mes tarifs. Le faire, ce serait les chasser », a-t-il confié. 

A l’en croire, le prix du sac de riz de 50 kg a connu une hausse de plus de 5.000 francs CFA ces derniers mois au Burkina Faso. De 16.000 francs CFA, il est passé à 21.500 francs de nos jours, notait-il le lundi 29 mars 2021 lors de notre passage. Un montant confirmé par quelques gérants de boutiques à Ouagadougou.

Le coût des huiles alimentaires a également pris l’ascenseur. Le bidon de 20 litres des huiles ordinaires « en dehors de Dinor » s’achète aujourd’hui à 16.500 francs CFA. Pourtant, il y a quelques mois, il était acquis à 11.000 francs CFA, soit une augmentation de 5.500 francs CFA. En ce mois de juin, le bidon de 20 litres d’huile a encore connu une augmentation. Il se négocie entre 17.500 francs et 18.000 francs CFA dans des marchés et boutiques du pays. 

Même le “benga” (ndlr, haricot) produit ici et considéré comme un plat pour le  commun des Burkinabè et de surcroît disponible en ce moment avec la fin des récoltes, a vu son prix grimper de façon incroyable. Le cours de l’assiettée qui était à 900 francs caracole aujourd’hui à 1.200 francs CFA. C’est généralement en période de soudure (au mois d’août) que le prix du haricot atteint ce niveau, foi d’un restaurateur.

Sucre… amer

Le président de la Ligue des consommateurs du Burkina (LCB), Dasmané Traoré, ne décolère pas face à cette augmentation des prix des produits alimentaires. A l’en croire, depuis plus de 10 ans, les prix du haricot et du maïs n’ont pas atteint ce niveau à cette période de l’année (mars-avril). « Le sac de 100 kgs de maïs avoisine 20.000 francs CFA actuellement  sur le marché », affirme l’acteur de la société civile qui interpelle le gouvernement pour qu’il rende plus effectif les mécanismes de contrôle des prix et appelle l’Exécutif à prendre des sanctions contre les commerçants véreux qui créent des pénuries artificielles pour pouvoir s’enrichir en imposant les prix comme ils veulent.

Dasmané Traoré, Président de la ligue des consommateurs du Burkina

Le prix du sucre, qui était jusque-là resté statique selon des commerçants, commence à devenir… amer. Selon un gérant de boutique au quartier Tanghin de Ouagadougou, le prix du carton de sucre a connu une « petite hausse »  ces derniers temps. « C’était à 16.000 francs, aujourd’hui, nous-mêmes prenons ça à 17.500 francs CFA. Vous voulez qu’on revende  à  combien ? Ce n’est pas de notre faute. Les frontières sont fermées. Les produits sont devenus chers », se défend-il. 

Comme on peut le voir, le prix des produits alimentaires a connu une inflation de près de 20% au Burkina Faso. Des commerçants accusent la Covid-19 avec son corollaire de conséquences, dont la fermeture des frontières terrestres qui rend difficile l’acheminement des produits vers le pays. Mais il y a bien d’autres raisons. Cette situation affecte le panier de la ménagère. 

Selon la “Note sur la situation économique du Burkina Faso” d’avril 2021 de la Banque Mondiale, la pandémie a aggravé l’insécurité alimentaire dans le pays « en particulier chez les personnes les plus vulnérables. Entre juillet et août 2020, plus d’un ménage sur quatre était en situation d’insécurité alimentaire grave. Au total, près de la moitié des ménages enquêtés étaient en situation d’insécurité alimentaire modérée ou sévère. Au plus fort de la pandémie, en raison notamment de la réduction des revenus, de nombreux ménages n’arrivaient pas à joindre les deux bouts…une grande partie n’arrivait pas à satisfaire les besoins alimentaires. » Entre janvier et février 2021, l’insécurité alimentaire a touché plus de 59% de ménages dont 32,72% en insécurité alimentaire légère, 17,38% en insécurité alimentaire modérée et 8,95% dans la forme sévère.

La cherté des prix des produits alimentaires pose un problème de nutrition et de santé publique, confie un nutritionniste. « Avec cette hausse, les citoyens auront tendance à juste chercher de quoi manger pour ceux qui le peuvent encore sans se soucier de la qualité », poursuit-il. Cette situation frappe près de 40% de la population burkinabè qui  vit en dessous du seuil absolu de pauvreté évalué ces dernières années à 153.530 francs CFA par an et par adulte, soit 12.794 francs par mois, un peu moins le prix du sac de riz.  

Le SMIG au Burkina Faso est de 33.139 francs CFA. Avec ce montant, il est impossible « de se nourrir  au Burkina Faso dans ces temps de flambée des prix des produits alimentaires. L’impact est réel sur les ménages. Je vendais le 1⁄4 de sandwich à 100 francs, aujourd’hui, c’est 125 francs. La bouteille de sucrerie était à 400 francs CFA ici, je suis obligé de vendre à 500 francs de nos jours au regard de la flambée que nous subissons tous. Malgré tout, je n’ai pas pu payer convenablement les personnes qui travaillent avec moi », confie un gérant de kiosque à Ouagadougou.

La conjoncture mondiale en cause

Plusieurs raisons sont évoquées pour justifier ou expliquer cette inflation. Pour des experts, presque tous les pays du monde connaissent cette situation, contexte de Covid-19 oblige.  Selon l’Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), les cours mondiaux des produits alimentaires (huiles, céréales et sucre) ont connu en janvier 2021 leur huitième mois consécutif de hausse. C’est donc depuis juin 2020 que la hausse des prix des produits est constatée sur le plan international. Une hausse de 4,3% a été enregistrée entre décembre 2020 et février 2021 d’après les chiffres de la FAO. Depuis juillet 2014, pareille augmentation n’avait pas été relevée. 

L’indice FAO des prix  des céréales a enregistré une hausse mensuelle de 7,1%. Celui des prix des huiles végétales atteint 5,8% par mois. Un niveau jamais égalé depuis mai 2012. Quant à l’indice FAO des prix du sucre, il est en hausse de 8,1% par rapport à décembre 2020. L’organisme spécialisé de l’ONU impute ces augmentations « au resserrement de l’offre mondiale, aux achats importants par la Chine, à des estimations de production et de stocks plus faibles que prévus aux USA, etc. ».

Lina Gnoumou, Chargée de programme du Cera-FP

Lina Gnoumou est chargée de programmes au Centre d’Étude et de Recherche en Finances Appliquées, une structure basée à Ouagadougou intervenant dans les domaines de l’économie et de la fiscalité. A l’en croire, « au niveau international, les prix des produits alimentaires ont beaucoup flambé. Dans la sous-région, les prix des céréales ont grimpé. Cela s’explique. Il y a la pandémie de la Covid-19 qui a entraîné la fermeture des frontières. Du coup, dla circulation des denrées alimentaires est devenue restreinte ».

Contrairement à ce que soutient une certaine opinion qui a tendance à imputer cette augmentation à la rapacité de « certains commerçants », la chargée de programmes note qu’actuellement « c’est le début de la période de soudure. Cela peut expliquer la flambée des prix des produits alimentaires. Il faut essayer de comprendre les commerçants, dit-elle, parce que la situation économique est difficile pour tout le monde. Mais il faut un suivi des prix des produits pour qu’il n’y ait pas de dérives ».

Le ministère en charge du Commerce tente de trouver des solutions au problème. Il a créé une Brigade mobile de contrôle et de répression de la fraude. Cette structure effectue des visites  inopinées chez les commerçants. Des produits impropres à la consommation et/ou issus de la fraude ont plusieurs fois été saisis. Mais jusque-là, les différentes sorties de cette brigade n’ont pas permis de réduire les prix des produits alimentaires ou d’obtenir une uniformité sur les marchés. Les commerçants font la loi sur le marché. 

Nous avons frappé à la porte de la Chambre de commerce et d’industrie. Jusqu’au moment où nous bouclions ces lignes, nous n’avons pas eu d’interlocuteurs. Face à cette conjoncture que les populations subissent depuis des mois, des organisations de la société civile burkinabè se concertent. Elles veulent former « un large front » de contestation pour dénoncer ces grandes augmentations des prix des produits alimentaires. Surtout dans ce contexte national marqué par l’augmentation des prix des hydrocarbures et du gaz butane.

Encadré : Les boutiques témoins, l’espoir toujours attendu

La flambée des prix des produits alimentaires en ces temps de Covid-19 est connue des plus hautes autorités du Burkina Faso. La preuve, à la dernière Assemblée Générale (AG) des sociétés d’Etat tenue les 24 et 25 juin 2021 à Ouagadougou, deux ministres ont abordé le sujet quand il s’est agi de valider le bilan 2020 de la Société nationale de gestion des stocks de sécurité alimentaire (SONAGESS). 

Pour le ministre en charge du Commerce, Harouna Kaboré, et son collègue de l’Aménagement du territoire, Pauline Zouré, l’Etat a misé sur les boutiques témoins au niveau de la SONAGESS « pour réduire la spéculation sur les prix des produits alimentaires ». « Il y a beaucoup de spéculation sur les céréales. L’Etat a fondé son espoir sur les boutiques témoins qui ont été initiées pour aider les personnes qui ont un faible revenu. On compte beaucoup sur la SONAGESS, mais on ne voit pas les choses venir », avait déploré Harouna Kaboré. 

La ministre déléguée en charge de l’Aménagement du territoire, Dr Pauline Zouré a été plus précise : « Dans certaines zones, des enquêtes ont révélé que le sac de riz est acheté à 30.000 francs CFA. Si la SONAGESS est forte, cela va permettre de réduire les spéculations sur les prix des produits. Au niveau du gouvernement, une attente particulière est fondée  sur la SONAGESS », a-t-elle révélé dans la soirée du jeudi 24 juin 2021 lors de l’AG des Sociétés d’Etat.

Fin mars 2021, le ministre de l’Agriculture Salifou Ouédraogo a lancé l’ouverture des boutiques témoins. 200 points de vente de maïs à des prix subventionnés pour des personnes vulnérables étaient prévus sur l’ensemble du territoire burkinabè. Malgré tout, la flambée des prix des produits alimentaires et des céréales, en cette période de Covid-19 et de fermeture des frontières terrestres, continue et affecte les ménages. 

M.O.

Cette enquête a été réalisée par Mohamed Ouédraogo avec l’appui de la Cellule Norbert Zongo (CENOZO) dans le cadre du projet « Covid-19 Response in Africa : Together for Reliable information », financé par la Commission Européenne.

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