Covid-19 et activités génératrices de revenus au Bénin : les femmes paysannes de Zogbodomè entre le marteau et l’enclume

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A Zogbodomè, commune rurale située au centre du Bénin, les femmes subissent de plein fouet les affres de la crise sanitaire liée à la Covid-19 : récoltes restées stockées faute d’acheteurs, semences ainsi que intrants agricoles sont devenus chers et rares, main d’œuvre quasi inexistante, difficultés de transport et d’acheminement des produits agricoles, difficultés d’accès aux marchés nationaux, régionaux et internationaux. Toutes choses imposées par le cordon sanitaire mis en place pour contenir la pandémie du nouveau coronavirus (Covid-19). Et pour ne rien arranger, on dénombre des cas de grossesses involontaires, et des violences liées au sexe.

Au Bénin, plus précisément à Zogbodomè, nul n’ignore le rôle fondamental que jouent les femmes dans l’économie. Cependant, elles continuent d’éprouver d’énormes difficultés dans l’exercice de leurs différentes activités surtout avec l’apparition de la pandémie liée à la Covid-19. Une réalité, confirmée par Dr. Ir. Pedro Dansou, agro-juriste et chef de la cellule communale de développement agricole de Zogbodomè : « Les impacts de la Covid-19 sont perceptibles au niveau de toutes les filières et sur presque tous les maillons. Qu’il s’agisse de l’approvisionnement en intrants, de la production, de la transformation que de la commercialisation ».

Les activités agricoles constituent la principale source de revenus pour les femmes paysannes de la commune de Zogbodomè mais elles ont été perturbées par les mesures restrictives mises en place par le gouvernement pour contenir la pandémie, indique l’agro-juriste.

Impacts du cordon sanitaire sur les activités génératrices de revenus des femmes paysannes à Zogbodomè

Pour riposter à la Covid-19, le Bénin, à l’instar des autres pays de l’Afrique et du monde entier, a mis en place une pléiade de mesures, comprenant, entre autres, la restriction des déplacements des personnes d’un point à un autre, la mise en place d’un cordon sanitaire, la distanciation sociale, le respect des gestes barrières, la fermeture des écoles, sans oublier l’interdiction des manifestations regroupant beaucoup de personnes.

Ces mesures ont porté un coup sérieux aux différentes activités que mènent les femmes paysannes de la commune de Zogbodomè, à en croire la présidente de l’Association Communale des Femmes Agricultrices de Zogbodomè, Adèle Hlannon. Elle explique que les activités économiques des femmes ont connu un ralentissement : quand ce n’est pas des quantités importantes de produits maraichers et agricoles qui pourrissent faute d’acheteurs, ce sont des ventes réalisées à moitié prix.

Dame Viviane T. est marchande de produits vivriers (maïs, niébé, soja, arachides) au marché de Massi. Elle raconte qu’elle allais acheter des tonnes de maïs, de soja, d’arachides et de niébé auprès des producteurs,  qu’elle revendait aux clients grossistes qui viennent en majorité de Cotonou (marché Dantokpa) et du Nigéria. « J’approvisionne également, des détaillantes du marché de Massi. Je faisais des bénéfices allant de 100 000 FCFA à 300 000 FCFA par trimestre et ceci en fonction des saisons. Mais, la restriction des déplacements imposée par le cordon sanitaire a fait diminuer mes revenus à moins de 25 000 FCFA le mois », regrette-t-elle.

Même son de cloche du côté de dame Awhantoun, responsable d’une unité de transformation du soja en fromage dans le village de Tanwe-Hèssou. « Mon mari est un conducteur de taxi, mais à cause de la restriction des déplacements, il a arrêter son activité. Pendant plus de trois mois j’ai supporté, les charges du ménage. En conséquence, mes activités ont pris un coup. J’ai dû congédier la dizaine de femmes qui travaillaient avec moi, sachant bien qu’elles ont aussi des bouches à nourrir », témoigne-t-elle l’air bouleversée.

Comme Viviane et Awhantoun, elles sont nombreuses, ces femmes des milieux ruraux de Zogbodomè, frappées de plein fouet par les effets de la crise sanitaire liée à la Covid 19. Selon le chef de la cellule communale de développement agricole de Zogbodomey, 353 femmes ont été bénéficiaires de crédits mobilisés par l’autorité de tutelle, à hauteur de 64 000 000 FCFA. Cependant, reconnaît-il, plusieurs d’entre elles ont connu des difficultés dans l’accès et le remboursement des crédits.

 

Femmes agricultrices de la commune de Zogbodomey

Certaines se sont tournées vers d’autres solutions pour s’en sortir. C’est le cas de cinq (05) d’entre elles, qui, à défaut de s’adresser aux structures formelles de crédit, ont eu recours à un usurier pour obtenir un prêt collectif s’élevant à 500 000 FCFA en octobre 2020. Ces dernières, apprend-t-on de source bien informée, ont eu des démêlées judiciaires, après une journée passée en garde à vue pour n’avoir pas remboursé à temps. Un prêt qui aurait servi selon les informations recueillies à payer des quantités importantes de produits vivriers (arachides, soja, haricot et huile de palme) mais qui n’ont jamais été écoulés, et pour cause.

Cette difficulté d’accès au financement en milieu rural n’encourage guère les efforts pour l’autonomisation des femmes, particulièrement celles paysannes de la commune de Zogbodomè.

Une situation qui se généralise, selon le rapport compilé Covid-19, impacts socio-économiques au Bénin. Ce rapport est celui de deux enquêtes : Enquête à Haute Fréquence sur les impacts de la Covid-19 sur les ménages et Enquête Nationale pour l’Analyse des impacts socio-économiques de la Covid-19 au Bénin. Un double travail réalisé par l’Institut national de la statistique et de l’analyse économique (INSAE) avec l’appui de la Banque Mondiale et du système des Nations unies. Ledit rapport mentionne au niveau de l’accès aux services de base, que seulement un ménage sur quatre a pu rembourser le crédit contracté. Alors que selon des études de la FAO (l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) et de l’OCDE (organisation de coopération et développement économique), les femmes gèrent mieux les ressources du ménage et réinvestissent presque tout leur revenu pour répondre aux besoins de leur famille comparativement aux hommes qui le font moins.

Pour les ménages dirigés par des femmes c’est la catastrophe. Le rapport de l’INSAE a révélé que les ménages dirigés par les femmes ont été plus vulnérables face à la Covid-19 que ceux dirigés par les hommes.

Maman Adagbè est veuve et mère de huit enfants. Elle explique qu’elle est seule à supporter les charges familiales, depuis près de cinq ans, grâce à ses trois hectares de culture de maïs. « La main d’œuvre et les intrants agricoles étaient devenus chers et rares, j’ai eu moins d’intrants et de main d’œuvre que d’habitude. Cela s’est répercuté sur mon rendement de maïs au mois de juin 2020. Je suis passée de plus de 1500kg/ha à environ 800kg/ha », raconte-t-ellePour elle, c’est bien évidemment cette situation, devenue générale, qui est à la base de la hausse du prix du maïs sur les marchés locaux.

Ces témoignages sont corroborés par le rapport de l’INSAE sur les impacts de la Covid-19, indiquant que trois ménages sur quatre ont connu une diminution de leur revenu depuis l’avènement de la pandémie de la Covid-19 jusqu’en Juillet 2020. De même, une partie des chocs en milieu rural provient respectivement de l’augmentation du prix des intrants, de la baisse du prix de vente de la production et de la mauvaise récolte dus manque de main d’œuvre.

Les activités liées à l’artisanat en milieu rural, à l’image de l’agriculture, ne sont pas non plus épargnées par cette crise sanitaire liée à la Covid-19.

Dans le village de Lokoli, tresser le Raphia en natte est la seconde et plus grande activité qui mobilise un nombre important de femmes après l’agriculture. Dame Agossè H., transformatrice de Raphia en natte et responsable d’une équipe de sept femmes, se souvient encore des beaux jours où elles écoulaient par semaine plus d’une cinquantaine de nattes vers les villes voisines dont Abomey, Bohicon, Calavi et Cotonou (marché Dantokpa) avec un revenu moyen estimé à 12 000 fcfa par semaine. Mais à l’arrivée de la Covid-19, « même pas dix nattes ne sont vendues », regrette-t-elle. En attendant, elle a enchaîné de petites activités de vente de bois de chauffe et la récolte dans des champs de coton, abandonnant ainsi son métier pour avoir de quoi subsister.

Des grossesses indésirées

La crise sanitaire liée à la Covid-19 est un couteau à double tranchant pour les femmes rurales de la commune de Zogbodomè. Elle n’a pas occasionné que des dégâts économiques, elle a aussi eu des répercussions au plan social. Vendeuse de mets dans une école à Zogbodomè, dame O. M. déclare être tombée involontairement enceinte en Avril 2020. Elle confie avec amertume qu’avant la Covid-19 qui a engendré la fermeture des écoles, elle était plus occupée à son activité qui prospérait. « Mais à force de rester tout le temps à la maison, je suis tombée enceinte à ma grande surprise, alors que mon ménage ne disposait plus d’assez de revenus ». C’est le cas d’une dizaine de femmes dans la commune marmonne-t-elle. Une situation qui relance la problématique de l’accès limité des femmes en milieu rural, aux différentes méthodes de contraception, pourtant gratuitement administrées au Bénin.

Par ailleurs, c’est tout un autre problème qui se pose, pour les femmes vivant déjà dans un système patriarcal bien ancré et qui ont vu leur activité cessée. Nombre d’entre elles ont fait face à des violences au regard du témoignage de dame Alphonsine, mère de trois enfants et transformatrice du manioc en gari. « Depuis que je n’arrive plus à contribuer aux dépenses ménagères à cause de la cessation de travail dans notre unité de transformation, les disputes se sont multipliées entre mon mari et moi » ; a-t-elle confié. Ces cas de disputes, devenues répétitives, font l’objet de débat à la fontaine d’eau, pour ainsi dissiper le stress, a-t-elle déclaré.

Toujours est-il que de Koussoukpa à Dèmè, en passant par Lokoli, Massi et Tanwé-Hessou dans la commune de Zogbodomè, la plupart des femmes sont convaincues que la crise sanitaire n’a pas que des répercussions économiques. Leur situation sociale s’est aussi profondément dégradée. Et pour preuve, selon le rapport de l’INSAE, au plan communautaire, le département du Zou, auquel appartient la commune de Zogbodomè, a été fortement plus vulnérable au plan national que les autres départements.

Même si la situation des femmes a beaucoup évolué depuis la levée du cordon sanitaire, force est de reconnaître qu’il est important d’améliorer la situation socio-économique des femmes, notamment celle des paysannes de la commune de Zogbodomè.

Approches de solution

Au regard des données du Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA) en 2020, si rien n’est fait, plus de la moitié des femmes qui travaillent dans le secteur agricole et informel risquent de sombrer dans la pauvreté. En effet, bien que le gouvernement ait pris des mesures exceptionnelles d’assistance sociale ciblant les artisans (ndlr, une allocation de 100 000 FCFA est accordée aux artisans), aucune mesure spécifique n’a été envisagée à l’endroit des femmes paysannes qui continuent, parfois sans équipement de protection contre la Covid-19, de jouer un rôle clé dans la préservation des chaînes d’approvisionnement alimentaire du pays face à la crise sanitaire.

L’agro-économiste Jonas Gnanhlo, convaincu de l’ampleur des impacts de la Covid-19 sur les activités économiques des femmes paysannes de Zogbodomè, soutient qu’en réalité elles devraient bénéficier de plus d’assistance sanitaire et financière. Car, justifie-t-il, la plupart d’entre elles payent aussi des taxes de développement local sur leurs produits commercialisés. Même si, selon Dr. Ir. Pedro Dansou, chef de la cellule communale de développement agricole de Zogbodomè, des appuis à la mise en place des semences et autres intrants subventionnés à travers des projets et programmes (PADMAR, PAPAPE, ProCAD, etc….) ont été réalisés, il est nécessaire, de continuer à faciliter la fourniture des intrants productifs directement aux paysannes ainsi que l’accès aux crédits.

Dans ce contexte lié à la crise sanitaire de la Covid-19, estime Marie Aguéwè, présidente de l’Association Nationale des Femmes Agricultrices du Bénin (ANaF-Bénin), il importe de prendre en compte les inégalités liées au genre dans la conception des projets d’intervention et de résilience à la pandémie.

De tout ce qui précède, il ressort que les mesures prises pour contenir la crise sanitaire liée à la pandémie de la Covid-19 au Bénin se sont largement répercutées sur les conditions de vie et de travail des femmes paysannes de la commune de Zogbodomè. Pour l’autorité administrative, les spécialistes, les femmes et les responsables d’organisation paysanne de femmes que nous avons rencontrés, le mot d’ordre est le même : porter plus d’assistance sociale et économique aux femmes paysannes pendant cette période de crise sanitaire.

Enquête réalisée par Mègan Valère Sossou avec l’appui de la CENOZO dans le cadre du projet « Covid-19 Response in Africa : Together for Reliable Information » financé par la Commission Européenne.

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