Consommation de légumes au Burkina Faso : Ce danger lié aux pesticides du coton

0
675

Des pesticides destinés à la culture du coton se retrouvent dans la production de produits maraîchers (fruits et légumes). Pis, il y a la non-maîtrise du dosage par les producteurs, dont l’objectif est de venir à bout des insectes ravageurs. Conséquence, un désastre sur la santé des consommateurs.

Septembre 2019, 18 personnes dont 13 d’une même famille, trouvent la mort par suite de consommation de mets locaux à base de feuilles de haricot et de graines de petit mil, dans le centre-ouest et le centre-est du Burkina. L’information est rapportée par BBC news Afrique, et les quotidiens nationaux. Que s’est-il passé ? Après enquête, un taux anormalement élevé de pesticides est retrouvé dans les aliments consommés. Il s’agit donc d’une intoxication aux pesticides, annonce la ministre de la Santé de l’époque, Claudine LOUGUE.

Ce drame cacherait un phénomène dans le domaine de la maraîcher-culture, où certains producteurs utiliseraient des produits toxiques, non homologués, dans la production des légumes. À Lèguêma, localité située à une quinzaine de km de Bobo-Dioulasso, Amidou SANOU nous reçoit dans son jardin potager. Des plants de tomate, de choux, de poivrons s’étendent à perte de vue. Un environnement paisible, bercé par le chant des oiseaux, chouchouté par le bruitage du vent, de l’air apparemment pur, mais pas vraiment.

À peine une dizaine de minute dans ce qui devrait être un joyau de la nature, que nos yeux se mirent à larmoyer, notre peau à démanger. Cela est dû aux pesticides qu’utilise le maître des lieux. Et c’est un producteur conscient du danger qui nous livre son témoignage : « J’ai eu des problèmes de santé dus à l’utilisation des pesticides. J’utilisais ces produits dans mon champ de haricot qui était infesté de vers. Une nuit j’ai ressenti des douleurs qui ont occasionnées des vomissements. Habituellement je ne vomi pas, mais cette nuit-là j’ai beaucoup vomi ».

Abdoulaye SANON, dont le champ de tomate est situé juste à côté de celui d’Amidou SANOU renchérit : « Il y a de nombreuses personnes qui utilisent les pesticides et ça les rend malades. Sur le champ on ne se rend pas compte que c’est à cause de ça, c’est après quand on se rend dans un centre de santé qu’on nous dit que ce sont les pesticides qui nous ont rendu malade. La preuve, on a perdu un de nos petit frère l’année dernière à peu près à cette période. À force d’utiliser les pesticides, parce qu’il avait un grand champ, il a fini par mourir parce qu’il est tombé gravement malade et on n’a pas pu le soigner ».

En 2016, une étude conduite par la Direction régionale de l’Ouest de l’Institut de Recherche en Science de la Santé (IRSS) a révélé qu’il y a eu 341 cas d’intoxication alimentaire dans les Cascades, les Hauts-Bassins, la Boucle du Mouhoun (ndlr : ce sont des régions du Burkina Faso) dus à l’utilisation des pesticides.

Où ça pêche ?

Dans le champ d’Amidou SANOU, des boîtes vides de pesticides juchaient çà et là. A la question de savoir quels sont les pesticides qu’il utilise pour ses cultures, c’est sans hésitations que ses voisins maraîcherculteurs et lui nous font découvrir la panoplie de produits utilisés : « Il y a différents types de pesticides qu’on utilise pour nos légumes ainsi que pour les autres productions. Nous utilisons les pesticides destinés au coton pour nos légumes ». L’affirmation fait froid dans le dos, des pesticides dont la composition chimique est formulée pour les cultures cotonnières qui se retrouvent sur des légumes. Et notre interlocuteur d’ajouter : « Ça nous rend malades mais au moins ça tue les insectes ».

Où les trouvent-ils ? « Nous achetons les pesticides dans les boutiques. Pour l’utilisation, c’est le bouchon de l’emballage que nous utilisons pour mesurer la quantité que nous souhaitons. Cette quantité dépend du degré d’invasion des insectes », explique le maraîcherculteur.

À Lèguêma et dans la ville de Bobo-Dioulasso, les pesticides se vendent comme de petits pains. Des étals à perte de vue dans les places de marchés, où les achats se font sans contrôle, sans recommandations, au bon vouloir du client, et le dosage selon l’inspiration de l’utilisateur.  « Au nombre des pesticides que nous utilisons souvent, il y a Emapyr, Emacot, Bomec que nous utilisons pour la tomate. En général tout ce qui peut tuer les insectes nous prenons, et chaque pesticide à son utilité. Nous faisons souvent des mélanges pour plus d’efficacité. Il y a aussi Tian que nous n’utilisons plus parce qu’il n’arrive plus à tuer les insectes. Il y a également le pesticide Rocky qui m’a souvent rendu malade », explique fièrement Amidou SANOU.

Le Dr Adèle OUEDRAOGO, agro pédologue et chercheure à l’IRSAT (Institut de recherche en sciences appliquées et technologies), a mené ses travaux de recherches sur l’utilisation des pesticides dans la maraîcher-culture dans la zone de Bobo-Dioulasso. Les résultats auxquels ses investigations ont abouti corrobore nos constats sur le terrain : « Il existe une diversité de produits que les producteurs utilisent et nous avons pu recenser entre 29 et 43 préparations commerciales selon qu’on soit en milieu urbain, semi urbain ou rural. Et des principales que nous avons énumérées, il y a le lamda cyhalothrin qui est un pesticide non homologué, mais qui est utilisés par 75% des producteurs. Nous avons également rencontré des pesticides de cotonniers tels que Émacot, le Capt 96, qui sont des pesticides recommandés pour la culture du coton mais qui se retrouvent sur les sites maraîchers ».

Des pesticides non homologués et destinés à la production du coton

L’utilisation des pesticides non homologués, de façon anarchique ou inadaptée, expose d’abord le producteur lui-même, explique Bazoma BAYILI, toxicologue et ingénieur de recherche à l’IRSS-DRO : « Il y a plusieurs types d’intoxication liées à l’utilisation des pesticides. Il y a d’une part l’intoxication aiguë qui survient pendant que l’agriculteur utilise le produit ou quelques heures après utilisation. Aussi y a-t-il l’intoxication chronique qui n’apparait pas immédiatement et est liée à une exposition prolongée aux pesticides ». « On a diagnostiqué des problèmes de cancer, des problèmes de reproduction, des problèmes liés à la perturbation endocrinienne, qui jouent véritablement sur la santé humaine non seulement au niveau des producteurs, mais aussi au niveau des consommateurs », ajoute-t-il.

Le toxicologue nous fait également observer le lien étroit qui existe entre les pesticides et l’apparition de certaines pathologies qui étaient moins récurrentes les années antérieures : « Avant d’homologuer un produit, on effectue d’abord des tests avec les matières actives sur les animaux. Et une exposition prolongée de ces matières-là sur les animaux ont entrainé à long terme un certain nombre de pathologies. On a visité des laboratoires à Bordeaux où des études sont faites sur la survenue des cancers. Il y a des molécules qui ont été clairement mises en cause par rapport à la survenue d’un certain nombre de cancers. Au niveau de la reproduction, il y a la puberté précoce, l’infertilité, dues aux expositions aux pesticides. La consommation d’aliments au-delà des limites maximales des résidus qui devraient se trouver au niveau de ces résidus peuvent entrainer à long terme tous ces soucis de santé ».

Au marché de Laarlé dans la ville de Ouagadougou, Mamounata NACOULMA vendeuse de légumes ne fait pas dans la langue de bois : « Les légumes sur lesquels le dosage des pesticides est élevé sont plus belles et en formes mais pourrissent plus vite que les légumes sur lesquels les pesticides sont moins utilisés. Quand il y a moins de pesticides par exemple sur les tomates, ce sont des tomates qui durent, mais à vue d’œil ce n’est pas joli. Les clients préfèrent les tomates, les poivrons bien rouges ou verts, pourtant ce sont les légumes qui ont le plus de pesticides et ça pourrit vite. Souvent il y a des traces blanchâtres sur nos légumes, ce sont des traces de l’eau du pesticide et quand les mouches s’y posent, certaines meurt sur place, alors imaginez un tel légume consommé par un être humain, surtout en crudité ». « C’est vraiment grave, mais que pouvons-nous faire ? », se lamente-t-elle.

Les acheteuses quant à elles sont très peu informées sur les dangers des pesticides. Certaines comme Marie Reine SOMDA, venue faire le marché ce jour, bébé au dos, visiblement n’est pas au courant d’une utilisation de composition chimique sur les légumes qu’elle compte acheter. Parcourant les étals, elle en cherche et en choisit les plus belles.

Comment des pesticides destinés au coton se retrouvent-ils sur les légumes ?

La situation est préoccupante mais ou situer les responsabilités ? il faut d’abord se rendre à l’évidence, les insectes ravageurs sont un danger pour l’agriculture de façon générale et la maraicher culture particulièrement. Mathieu SAWADOGO, doctorant à l’Université Nazi Boni de Bobo-Dioulasso à la clinique des plantes nous fait savoir par exemple que le Burkina Faso a été envahi en 2016 par un insecte ravageur venu des États-Unis appelé Tuta absoluta, très dangereux pour les cultures et pouvant causer jusqu’à 100% de perte dans certaines localités.

« Les insectes qui se collent à nos cultures sont très dangereux. Si on n’utilise pas les pesticides, ils détruisent les cultures. Nous n’avons pas le choix, sinon nos légumes ne pourront pas tenir. Le chou que vous voyez, nous l’avons traité 3 fois déjà et ça ne suffit pas. Nous utilisons les pesticides du coton pour nos légumes pour pouvoir venir à bout des insectes », relate Amidou SANOU. Et son voisin Ismael SANOU de renchérir « En tout cas les pesticides nous aident beaucoup. Nous achetons nos produits dans les boutiques et nous savons que les boutiquiers achètent à la SOFITEX ».

Ce sont des producteurs de la culture maraîchère, visiblement mal informés et sans formations, qui mettent tout en œuvre pour sauver leurs produits. Les pesticides de la SOFITEX destinées au coton sont donc utilisés sur les légumes, très souvent en surdosage car ne maitrisant aucune posologie. Ce sont donc producteurs qui ne savent pas où donner de la tête et se tournent vers des produits dangereux. Pourtant l’utilisation des pesticides est règlementée au Burkina FASO.

Quid de la réglementation ?

YAMBA Félix SOUDRE, ingénieur forestier membre de la Commission environnement et développement durable, à l’Assemblée nationale, nous informe qu’il s’agit de la loi numéro 026/2017 portant contrôle de la gestion des pesticides au Burkina Faso, qui a pour objectif de resserrer les conditions d’utilisation des pesticides au Burkina Faso, la protection de la population des animaux et de l’environnement. C’est une loi votée sur initiative du gouvernement. Le Burkina étant un pays agricole, il est de bon ton de mettre en place des mécanismes pour accompagner ce secteur, explique-t-il.

Dr Vianney TARPAGA, chercheur en amélioration végétale des légumes à l’INERA, apprécie les dispositions actuelles : « L’utilisation des pesticides est très bien règlementée, bien encadrée. Les textes nous en avons, vraiment bien élaborée qui ont même inspiré la législation régionale. Tout le problème, c’est comment ils sont appliqués et comment la surveillance est menée, c’est vraiment ça l’enjeu. Le phénomène a pris de l’ampleur assez récemment. C’est maintenant qu’on remarque que de plus en plus d’agriculteurs ont recours à des facilités comme l’utilisation des herbicides pour le nettoyage des champs et malheureusement ce sont des molécules qui sont très rémanentes, qui demeurent dans le sol et qui sont capables de contaminer les légumes ».

Les enquêtes menées par le Dr Adèle OUEDRAOGO, corrobore ces propos : « Lorsque nous discutons avec les producteurs, ils savent souvent qu’ils n’utilisent pas des produits destinés à la production maraîchère, car fabriqués pour la production cotonnière. Mais ils trouvent que les produits destinés à la production maraîchère ne sont pas efficaces. Et cela les emmène à utiliser les produits destinés à la production cotonnière. Il arrive même qu’ils utilisent plusieurs mélanges de produits différents », explique la chercheure.

Certains producteurs ont donc leur part de responsabilité. Tout en sachant le caractère nocif des pesticides du coton sur les légumes, happés par le gain, ils en abusent ; pourvu que de beaux produits se retrouvent sur la place du marché. « Il faut toujours sensibiliser, former ces producteurs, mais ne pas occulter le fait que logiquement ce qui est interdit, qui s’y expose doit logiquement subir la rigueur de la sanction parce qu’il y en a qui le savent mais ils le font par simple cupidité », fait remarquer le Dr Vianney TARPAGA. « Ils se disent que demain c’est le marché de tel village, si mon chou y arrive je suis sûr de l’écouler, tout en sachant qu’il vient de le traiter. Il faut donc que la législation soit appliquée, qu’il y ait des contrôles inopinés, qu’on se donne les moyens de s’assurer que les productions mises à la disposition des consommateurs sont saines », poursuit-il.

À côté de ces types de producteurs il y en a qui ne sont pas au courant que les pesticides doivent être adaptés aux types de culture. « Il faut s’assurer que les producteurs savent ce qui est légal et ce qui est interdit, c’est-à-dire faire déjà la différence entre les produits homologués pour les cultures sur lesquelles ils doivent être utilisées, qu’ils soient au courant des doses d’utilisation, des périodes d’application, de combien de temps il faut attendre avant de récolter ces légumes. Mais tout ça se fait par la formation », insiste le Dr Vianney TARPAGA.

Et le Dr Adèle OUEDRAOGO, d’ajouter que le consommateur a également sa part de responsabilité : « Il faut également sensibiliser les consommateurs, parce que tant que les consommateurs vont exiger des produits qui brillent sans traces d’attaques, cela va toujours amener les producteurs à augmenter les doses et à utiliser les pesticides inadaptés ».

Une enquête réalisée par Mireille Carrol TOUGMA avec le soutien de la CENOZO.

Les commentaires sont fermés