Burkina Faso / Kossodo : quand les unités industrielles menacent le réseau hydraulique

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A Kossodo, banlieue située au nord-est de Ouagadougou, poussières, fumées, odeurs nauséabondes et pollutions sonores sont devenues le lot quotidien des habitants, de plus en plus acculés par la zone industrielle voisine. Notre avons mené l’enquête sur les failles du contrôle et du suivi des activités des unités industrielles par l’Etat, le degré d’exposition des populations aux potentiels risques sanitaires dus aux activités industrielles et à leur impact sur le milieu naturel. 

Dans le quartier Kossodo, qui abrite la zone industrielle de Ouagadougou, les unités industrielles installées le long de la voie goudronnée rivalisent en taille. Des particules de poussières blanches et des nuages de fumée noire sont perceptibles le long de la voie. Le vrombissement des unités de tous types étouffe non seulement les bruits des véhicules, mais aussi les conversations des passants. Ce sont trois cimenteries fonctionnelles, des industries de métallurgie, des fonderies, des industries chimiques et plastiques, des industries alimentaires qui se côtoient dans la zone. A observer, la chose la plus frappante est la présence d’habitations à proximité de certaines industries. 

Les voisins de la cimenterie 

Mariam Drabo habite Polsgo, un sous-quartier de Kossodo, depuis plus de dix ans. Sa maison est située à une centaine de mètres de la cimenterie CIMBURKINA. Quand nous lui déclinons l’objet de notre visite, elle s’écrie, « nous souffrons énormément ici avec les usines, voyez nos maisons, elles sont toutes fissurées à cause des machines ! ». Elle nous présente sa maison construite en banco. La maison présente de grosses fissures par endroits. Selon Mariam Drabo, sous l’effet des secousses des unités industrielles, le toit de la maison et le mur n’arrêtent pas de trembler. Pour elle, les machines sont à la base de ces fissures. Lorsque le vent souffle en provenance des usines, raconte la dame, son calvaire devient insupportable. Impossible pour elle de respirer.

Oppression à la poitrine, poussées de toux sporadiques, essoufflements deviennent son lot quotidien. Le bruit des machines a aussi laissé des séquelles dans la famille de dame Drabo. « Lorsque nous nous retrouvons dans des endroits sans bruit, cela a tendance à devenir une gêne pour nous, tellement nous sommes habitués au bruit », affirme-t-elle. Même dans leurs derniers retranchements, au fond de leurs chambres à coucher, les riverains en font les frais. « Chaque matin, quand nous nous réveillons, nos corps et nos vêtements sont couverts de poussière », explique Mariam Drabo. L’alimentation n’est pas en reste. « La poussière nous assaille de partout. Il est impossible de conserver la nourriture ou l’eau sans que la poussière ne la visite », renchérit-elle. « Nous mangeons la poussière ici ! ». Mariam Drabo dit s’inquiéter pour sa santé et celle de sa famille dans l’avenir. 

A l’instar de Dame Drabo qui vit le calvaire dans la zone proche des unités industrielles, ils sont nombreux, ces riverains qui se plaignent, depuis une décennie, des rejets des unités industrielles. Barri Aboubacar, un habitant du sous-quartier peul de Polsgo et témoin de l’implantation de la cimenterie CIMBurkina, a sa concession qui fait face au mur de la cimenterie. Il explique qu’avec l’installation de la cimenterie, courant 2011, les gênes respiratoires sont devenues récurrentes dans sa famille. Il affirme que la situation devient insupportable lorsque le vent souffle en direction de leurs concessions. « Quand il n’y a pas de vent, la poussière se dépose juste à quelques mètres du mur de la cimenterie, mais lorsque le vent souffle, elle se dépose directement dans nos maisons, et cela nous empêche de bien respirer ». 

Mariam Drabo

Une gestion de la zone industrielle qui interroge 

De nombreuses habitations se retrouvent toutes situées à proximité des cimenteries CIMBURKINA. Si certains habitants et des sources municipales dans l’Arrondissement 4 soutiennent que les cimenteries CIMBURKINA et CIMFASO sont implantées en zone non lotie, les cimenteries, quant à elles, soutiennent tout le contraire. Les premiers responsables des cimenteries que nous avons rencontrés avouent que leurs cimenteries se trouvent bel et bien dans la zone industrielle. CIMBurkina et CIMFASO disent avoir reçu leur autorisation d’implantation dans lesdites zones du ministère du Commerce, conformément à la réglementation en vigueur.

Une troisième cimenterie, dénommée GCM industrie, a aussi eu une autorisation comme ses concurrentes pour s’y installer. Selon les explications de la Direction générale du développement industriel, structure habilitée à accorder les autorisations d’implantation des industries, pour des raisons d’étroitesse de la superficie de l’espace préalablement retenu pour l’installation de la cimenterie, un autre site a été retenu à Songdin, un sous-quartier de Kossodo, pour accueillir la cimenterie. Si le Maire dudit Arrondissement avait émis un avis réservé sur l’implantation de cette unité, il avait fini par changer d’avis, après que la cimenterie a réalisé une étude d’impact environnemental et social dont le rapport est public. De ces résultats de cette étude, il est ressorti l’absence de risques sociaux et environnementaux. 

Contrairement aux unités industrielles qui n’ont pas relogé les habitants avant de s’installer, la nouvelle cimenterie en construction a déjà entrepris des dédommagements pécuniaires et un relogement des habitants sur d’autres sites. C’est ce qui ressort des échanges que nous avons eus avec les premiers responsables de cette cimenterie. Une habitante nous a confirmé qu’elle, ainsi que certains de ses voisins, avaient été effectivement  dédommagés. Un tour sur le site nous a permis de constater que la plupart des concessions sont maintenant devenues vides. Aucun signe de vie n’est observable sur le site. Cela confirme que les riverains ont été relogés sur un autre site.

CIMFASO

Exposés à des risques … d’infertilité 

La protection de la santé et de la salubrité publique, la protection sociale et la sauvegarde de l’environnement ne sont pas suffisamment prises en compte par les unités industrielles comme l’exige l’article 7 du Code des investissements : « Les investissements productifs sont librement effectués au Burkina Faso, sous réserve des dispositions spécifiques visant à respecter la politique économique, sociale et énergétique de l’Etat, notamment, la protection de la santé et de la salubrité publique, la protection sociale et la sauvegarde de l’environnement ». Le contrôle de l’application de ce dispositif par le ministère du Commerce n’est pas au rendez-vous. Cette situation traduit ainsi un dysfonctionnement criard dans la gestion des zones industrielles du pays. 

David Moyenga est écotoxicologue et ingénieur des domaines de l’eau et de la surveillance de la pollution. Il a mené de nombreuses études sur la pollution des ressources en eau au Burkina Faso. Il est membre du Réseau thématique régional sur la « pollution des ressources en eau ». Pour l’expert, une zone industrielle est par définition une zone à risque, au regard des activités qui s’y mènent. Il explique que les unités industrielles agroalimentaires (brasserie, abattoirs), chimiques (tannerie, unité produisant du savon, insecticides, pesticides, plastiques, fonderie, cimenteries, etc.) qui sont des unités productives peuvent représenter un risque faible à un risque élevé et, également causer des risques sanitaires, environnementaux et économiques. 

« Les populations riveraines peuvent être exposées de façon foudroyante aux nuisances olfactives et visuelles, c’est-à-dire, à la poussière, aux bruits, et à proprement dit, aux polluants qui sont susceptibles de créer diverses maladies ou anomalies, notamment, les atteintes immédiates des yeux, de la peau et des maladies respiratoires », souligne-t-il. Le spécialiste fait comprendre que certains polluants issus de la transformation des matières plastiques et des produits volatiles du type hydrocarbures ou alcool pourraient affecter le système de reproduction et conduire même à l’infertilité chez les humains. « Il s’agit du phénomène de reprotoxicité », affirme-t-il.

David Moyenga

Les dégâts que peuvent causer les émissions industrielles à l’environnement deviennent donc très sérieux du fait des répercussions négatives sur l’équilibre écologique dans les milieux naturels tels les ressources en eau, le sol, l’air. Tout en reconnaissant à demi-mot que les activités de CIMBURKINA affectent “légèrement” la qualité du sol, et polluent l’atmosphère, Désiré Compaoré, responsable chargé de l’environnement de ladite cimenterie, se veut rassurant quant à l’impact de leurs activités sur le réseau hydraulique de Ouagadougou. « Le risque de pollution de la nappe phréatique chez nous est quasi nul, puisque les déchets ne sont pas enfouis, et il n’y a pas de déversement. Les unités à même de menacer le réseau hydraulique de Ouagadougou sont plutôt à rechercher au niveau des industries chimiques », assure-t-il. 

Les responsables de centres de santé que nous avons approchés ont refusé de se prononcer sur les effets de la poussière et de la fumée sur les populations par peur de représailles de certains groupes industriels. Mais un agent de santé, qui a requis l’anonymat, a accepté de donner quelques éléments de réponse qui suscitent tout de même des inquiétudes. Selon lui, dans les zones d’habitation proches des unités industrielles, de nombreux patients consultés développent des cas de diarrhée et de vomissements. Ces cas sont de plus en plus nombreux, souligne-t-il. Ces symptômes, selon l’agent de santé, pourraient s’expliquer par la présence accrue de la poussière et de la fumée rejetées par les unités industrielles. Le rhume et la toux sont devenus presque banals dans la zone, aussi bien chez les adultes que chez les enfants. 

« Dans les zones avoisinant les unités industrielles, cela se transforme souvent en épidémie », fait-il savoir. Selon l’agent de santé, s’il est difficile d’établir un lien direct entre le taux élevé de patients souffrants en permanence de rhume et de toux et les rejets des unités industrielles, il n’en demeure pas moins que la poussière et la fumée dégagées par celles-ci ne soient pas sans risques sanitaires pour les habitants. En outre, l’emplacement de la zone industrielle de Kossodo, en plein centre aujourd’hui, constitue un danger pour les ressources hydrauliques.

Nuage de fumée noire dégagée par une fonderie à proximité des habitations

Les ressources hydrauliques fortement menacées

Une bonne partie de l’eau potable de la ville de Ouagadougou provient des retenues d’eau exposées aux pollutions dans la zone industrielle de Kossodo. Les retenues d’eau de Loumbila et de Ziga, qui constituent les réservoirs d’eau potable de la ville de Ouagadougou, se retrouvent menacées. Aussi, le fleuve Nakambé, ex-Volta blanche, draine-t-il l’un des plus importants bassins hydrologiques du pays. Selon l’ingénieur des domaines de l’eau, certaines substances chimiques rejetées par les unités industrielles ruissellent pour atteindre les cours d’eau et barrages.

L’essentiel de l’impact de la composante polluante liquide de la ville de Ouagadougou et sa zone industrielle expose, selon l’expert, les différents barrages environnants, et plus loin, les retenues d’eau telles que Loumbila, Ziga, etc. « Des campagnes de prélèvements et d’analyses montrent, en général, que ces eaux de surface sont généralement caractérisées par des concentrations assez élevées en métaux lourds, en polluants organiques (pesticides, hydrocarbures, ndlr) et en pollution microbiologique ». 

Selon diverses études, rapporte l’expert, le fleuve Nakambé est le plus impacté, du fait de l’importance des principales installations industrielles de la ville sur son bassin versant. Les populations utilisent pourtant ces eaux pour leurs activités maraîchères. Et une bonne partie des plans d’eau dans la même zone hydrographique est utilisée pour la production d’eau potable. En conséquence, la production d’eau potable via des ressources impactées nécessitera plus de moyens technologiques. Ce qui pourrait constituer, selon l’ingénieur, des coûts financiers énormes pour la production d’eau potable assurée par l’Office national de l’eau et de l’assainissement (ONEA) en ville, et pourrait renchérir le coût d’accès à l’eau.

La zone industrielle, saturée et géographiquement dépassée 

L’urbanisation accélérée non contrôlée et l’occupation anarchique des espaces par les habitants traduisent un certain laxisme des autorités en charge du suivi des activités des unités industrielles. Selon une source au sein de la Mairie de l’Arrondissement 4, certaines unités industrielles se seraient installées dans la zone bien avant la prolifération des habitations anarchiques. Selon la même source, les habitants installés autour de la zone industrielle sont aussi en partie responsables du calvaire qu’ils vivent.

L’autre constat fait sur la zone industrielle est surtout la rareté de parcelles viabilisées pour l’installation des unités. Ce qui semble sans doute expliquer la multiplication des unités industrielles en dehors de la zone habilitée, plus précisément dans les zones non loties, qui accueillent de nombreux habitants. Mise en marche en avril 1971, avec le bornage définitif pour mieux répondre aux besoins exprimés par les investisseurs, la zone industrielle s’étend sur une superficie de 181 hectares. En 2013, la superficie viabilisée occupait 150 hectares, avec 134 parcelles réparties sur 15 lots. Le taux de parcellement était de 83,33%. La superficie viabilisée pour recevoir les unités industrielles, en 2013, présentait déjà des signes de saturation d’espaces disponibles pour accueillir les unités industrielles. « On estime à ce jour, sur ce site, un niveau de quasi-saturation parcellaire qui indique une apparente indisponibilité de parcelles », nous indique une source au sein du ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat.

La principale raison invoquée par les responsables des unités pour leur transfert en hors zone industrielle est surtout l’étroitesse des parcelles restantes dans la zone industrielle. Selon le dernier recensement de la Direction générale du Développement industriel d’octobre 2020, sur la zone, on estime à ce jour, 45 parcelles qui restent toujours vides et inexploitées. Si ces autorisations d’implantation des unités en zone non lotie ne violent pas le Code des investissements, il convient de souligner que la position de ces unités à proximité des zones d’habitation pose d’énormes défis sanitaires et environnementaux. « Aujourd’hui, avec l’extension de la ville de Ouagadougou, Kossodo est devenu central. Forcément, par rapport au plan d’occupation de la ville, il y a un dépassement de la zone industrielle. Pour cela, il va falloir revisiter nos instruments de surveillance de l’environnement et d’autorisation à installer pour un certain nombre d’activités industrielles », fait remarquer David Moyenga.

Au ministère du Commerce, on en est bien conscient. Des actions sont déjà envisagées à court, moyen et long terme, afin de corriger les dysfonctionnements constatés dans la gestion des zones industrielles. À court terme, les autorités disent prévoir une évaluation des parcelles mises en valeur dans la zone industrielle de Kossodo dont la finalité sera le retrait de celles non mises en valeur. A moyen terme, la réhabilitation de la zone industrielle serait à l’ordre du jour. À long terme, les responsables de la Direction générale du Développement industriel envisagent la mise en place d’une structure autonome de gestion des zones industrielles pour l’application des textes qui régissent leur fonctionnement. 

Enquête réalisée par Salifou OUEDRAOGO, avec l’appui de la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d’investigation en Afrique de l’Ouest (CENOZO)

Encadré : Dans le rétroviseur, le cas Diamond Cement

Visiblement, les rapports entre les cimenteries et les habitants vivant à proximité n’ont jamais été au beau fixe. De nombreuses cimenteries ont toujours eu du mal à instaurer un environnement sain et paisible avec leurs « voisins ». Le non-respect d’un certain nombre d’engagements en matière de contrôle et de suivi des effets négatifs de leurs activités a souvent provoqué des bras de fer avec les habitants.

Exposés à la poussière et aux bruits assourdissants, les habitants du quartier Zongo, où a été installée la cimenterie Diamond Cement courant 2008, avaient aussi fait du bruit pour se faire entendre. Ils avaient dû recourir à la Justice pour faire valoir leurs droits. Une expertise environnementale avait même été faite, selon nos informations.

Finalement, ladite cimenterie avait plutôt cherché un règlement à l’amiable collectif. Cela avait consisté à améliorer le dispositif industriel pour diminuer au maximum le risque d’échappée de la poussière. Les riverains avaient bénéficié d’un contrôle sanitaire au profit des habitants et de la construction d’un centre de santé. L’affaire avait donc été réglée, selon notre source, à l’amiable, et la Justice n’avait pas eu l’occasion de trancher.

S.O.

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